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Full text of "Études de littérature canadienne française / par Charles ab der Halden ; précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne" par Louis Herbette"

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NUNC 


COCNOSCO EX PARTE 


THOMAS). BATA L1BRARY 
TRENT UN1VERS1TY 


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Kahle/Austin Foundation 


https://archive.org/details/etudesdelitteratOOOOhald 



















































Études de Littérature 

Canadienne Française 


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Les Ribaud, drame en 5 actes et 8 tableaux, en 
collaboration avec le Docteur Choquette; représenté 
pour la première fois au Théâtre National de Montréal, 
le 26 janvier 1903. » 

La Littérature canadienne française, (extrait de la 
Revue Canadienne d’octobre 1900). 1 brochure 

in-8. épuisé. 


En Préparation : 


Nouvelles études de Littérature canadienne fran¬ 
çaise, (Arthur Buies, l’abbé H. R. Casgrain, 
M. W. Chapman, Madame Laure Conan, etc.). 





Charles ab der HALDEN 


IV 

Études de Littérature 
Canadienne Française 

PRÉCÉDÉES D’UNE INTRODUCTION 
“La Langue et la Littérature Françaises au Canada 


La Famille Française et la Nation Canadienne” 


par 

M. Louis HERBETTE 

Conseiller d’État 

Président du Comité Général de Propagande 
de VAlliance Française 



PARIS 

F. R. de RUDEVAL, ÉpiTEjj*^ * 

4, Rue Antoine Dubois (VP' 




1904 


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A la Mémoire de 


VAbbé H. R. Casgrain 


Docteur ès Lettres, 

Professeur à l’Université Laval de Québec, 
Membre de la Société Royale du Canada. 


C. a. d. 


* * 

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INTRODUCTION 


La Langue et la Littérature Françaises 
au Canada 

La Famille Française et la Nation Canadienne 


Paris, Avril 1904. 


Est-ce le lieu et le temps en France de la critique littéraire 
pour les œuvres canadiennes françaises? — La langue et la 
littérature, manifestations durables de la famille, de la na¬ 
tion , de la vitalité française dans l’Amérique du Nord. 

— Alors, cher Monsieur, ■— disais-je à l’aimable 
et distingué auteur de ce livre, — vous avez le cou¬ 
rage de faire, vous citoyen français, en français, la 
critique d’ouvrages français de Canadiens français ! Et 
vous me demandez une introduction, à moi, Canadien 
de Paris? Car je ne nie pas que je sois appelé l'On¬ 
cle par de jeunes compatriotes et amis d’outre-mer 
que je me réjouis, comme ferait tout Français, de 
considérer comme des parents. Eh bien! Je dois 
vous déclarer tout net que j’ai le cœur joyeux lors¬ 
que j’entends parler des Canadiens, et que tout ce 
qu’ils écrivent est fort bien, puisque c’est en français. 
Vous parler d’eux dans une lettre ou un entre¬ 
tien, c’est une joie. Mais vous aider à les critiquer, 
comment le tenterais-je seulement? 





II 


INTRODUCTION 


Ah, je vous livre ces volumes, dits français, qui 
s’étalent sur le flanc le long de nos trottoirs, qu’on 
préférerait souvent made in Germany, et qui s’ex¬ 
portent comme produits des lettres françaises. C'est 
par ceux-là que je m’inquiète de voir découvrir 
l’Amérique, où ils risquent de donner une si fâcheuse 
opinion de ces braves gens, les Français, qui 
passent leur temps à se méconnaître les uns les 
autres sous prétexte qu’ils sont tous méconnus. 

Mais ces poètes, ces historiens, ces romanciers, 
ces chroniqueurs, ces publicistes, contre lesquels je 
vois vos outils se préparer, — pointes de plume, ci¬ 
seaux, grattoir, lime, un centimètre peut-être et 
l’èncre, (le sang que versent les écrivains), — ne 
sont-ils pas comme des ancêtres d’Amérique ou des 
camarades, des frères pour moi ? Je les lis et les relis 
avec émotion, avec orgueil. Je leur trouverais quel¬ 
que défaut, que je ne le verrais pas. Il en est qu'on 
a osé qualifier d’enfants perdus de la langue française ; 
dites les enfants chéris, qui auraient droit d’être 
les enfants gâtés. Et le droit des vieux parents 
d’Europe est de les admirer en songeant : « Ils 
font aussi bien déjà et feront peut-être mieux que 
nous. » 

— Pourtant, les droits de la critique et la langue 
française...., 

—■ Ses droits dans l’Amérique du Nord? Ce sont 
les Canadiens qui les lui ont donnés. Ils parlaient 
français, comme chez nous, avant, pendant et après 
Louis XV, et ils se souviennent mieux que nous du 



INTRODUCTION 


III 


français de Louis XIV. Combien de régions du 
Nouveau-Monde ont été' explorées en français ! Le 
premier salut de la civilisation moderne et de la race 
blanche au Canada a pu être un juron de marin 
normand ou breton. Des noms français ont baptisé 
les caps et les côtes, les fleuves et les lacs, les mon¬ 
tagnes et les chutes d’eau. Les Anglais ont e'té ré¬ 
duits ensuite à écorcher ces noms sans pouvoir les 
déraciner, comme des arbres trop solidement plan¬ 
tés ; et leur consolation est de prononcer Mon-tréal, 
comme s’ils ignoraient que mont signifie montagne 
de ce côté-ci de la Manche, bien qu’on lui ait ajouté 
un u pour l’angliciser. 

Songez que les chansons canadiennes font rimer 
en français les échos des forêts immenses, et que 
dans les chaumières, aux veillées, pétille notre claire 
parole. Tout un peuple de travailleurs peine ou s’a¬ 
muse, mange et boit, rit et pleure, aime et se dispute 
en vrai français. Dans une boutique du bas-Québec, 
vous croirez parler à une aimable boutiquière du Ha¬ 
vre. Poliment, on vous priera « d’espérer » pour at¬ 
tendre, comme dans nos pays; on aura la bouche 
pleine d 'a aussi gras que du mouton de Normandie; 
on prononcera roi comme au temps des rouets, et 
«chacun pour soi », comme souhaits; jusqu’en Aca¬ 
die, les ménagères que vous questionnerez s’exta¬ 
sieront de parler « tout pareil » avec un Parisien. 

Et voilà qu’avec nos mots et avec nos phrases, - 
nos idées, nos traditions, nos gloires françaises sont 
perpétuées et ravivées là-bas, en race neuve et en 
monde neuf, avec des bandes d enfants dont les 



IV 


INTRODUCTION 


balbutiements et les voix joyeuses rééditent et mul¬ 
tiplient notre langue. En sorte qu’elle se trouve bien 
celle d’une nation laborieuse, honnête, confiante, vi¬ 
vace, aventureuse, féconde, lançant ses découvreurs, 
ses éclaireurs, ses colons jusqu’aux environs du pôle, 
gaie et alerte en pleins hivers, à l’esprit lucide et 
au cœur chaleureux malgré les longues nuits et 
sous le manteau de neige. Et le Français, homme 
des pays d’azur dans la Méditerranée, homme des 
climats brûlants dans l'ancienne Libye, en Afrique 
ou en Asie, reparaît homme du Nord au sang 
chaud, habitant et habitué des glaces, à chevelure 
aussi souvent brune que blonde, digne descendant de 
ceux qui par manière de diversion allaient explorer 
la chaude Louisiane et comparer le Mississipi au 
Saint-Laurent. 

Critiquer ceux de ces gens-là qui ont tenu une 
plume ! 

— Critiquer n’est ni décrier ni blâmer, bien au 
contraire. Les louanges sans assaisonnement restent 
fades. —« Tout plutôt que le silence », pense un 
auteur ; et plutôt la satire que l’indifférence. » 
Comme la jalousie, la critique est un hommage 
rendu au mérite. Nos écrivains de ce continent ne 
répandent-ils pas, au besoin, des articles d’attaque 
contre leurs propres idées et leurs propres œuvres, 
en veillant, s’il le faut, à ce qu’ils soient assez in¬ 
justement violents pour être plus profitables? En 
toute impartialité, vous le verrez, je n’arrive ainsi, 
moi, qu’à être justement élogieux. 



INTRODUCTION 


V 


— Je m’associerai donc aux éloges, et je décline 
toutes les restrictions à l’avance, même sans examen ; 
et n’attendez pas de moi d’autre impartialité. 

— Pourtant, les Canadiens, entre eux. 

— Chut! Ces critiques là peuvent rester en fa¬ 
mille; et gare à ces querelles de ménage que les 
conjoints suspendent, dès qu’un tiers intervient, 
pour le houspiller. Dans leurs mutuels démêlés, 
les gens de lettres sont privilégiés et immunisés. 
En qualité de professeur, auteur et publiciste, vous 
avez des droits souverains, que vos confrères de là- 
bas pourront exercer contre vous, à leur tour. 

Le vieil oncle ne peut s’immiscer en des batailles 
intestines, et c’est pour apporter les plus chaleureux 
hommages à la série de chers et glorieux noms dont 
je vois vos pages pleines, que je fais précéder ces 
pages de mes feuillets. Vous devinez, d’ailleurs, que 
je serais plus à l’aise pour louer votre œuvre, si je 
n’en étais pas le complice; et pleinement complices 
nous sommes, avouez-le, d’affection pour les Cana¬ 
diens parlants ou écrivants français, et pour la chère 
ancienne France-Nouvelle. 

Mais à quoi vous exposez-vous et exposez-vous le 
lecteur en faisant prendre la parole, sur le Canada, 
à un homme qui depuis tant d’années en a tant sur 
le cœur? Comment parler de certaines personnes ou 
choses aimées, en restant muet sur les autres? 

Fatalement, c’est un petit volume qui va précéder 
votre ouvrage, et j’en suis confus. Mais je sens que 
je n’aurai de remords que pour le bien que je n’aurai 
pas pu dire. 




I 


Les sauveurs de la langue française au Canada. — La femme 
et la famille, la mère patrie et la religion. — Les héros 
Canadiens et Acadiens. Provinces maritimes. — Les vaines 
atrocités delà politique britannique. —La résurrection fran¬ 
çaise en Acadie. — Le salut de l'âme nationale. 

Le véritable intérêt anglais. Maintien du français. Mariage 
de raison franco-anglais. ■— La rivalité séculaire. Les 
luttes du progrès. Les soldats involontaires de la civi¬ 
lisation. — Duel et dualisme d’autrefois. Guerre de 
Normands. — La grande partie et les partenaires ac¬ 
tuels dans le monde. 

La confédération anglo-française ; la grande République 
multi-nationale; les fédérations humaines. — Les élé¬ 
ments du grand alliage; le français. La langue et la 
littérature nécessaires. Leurs moyens. Puissance originelle 
et caractère original. — La patrie native et le sol natal. 

Les conquêtes de la liberté. — La. parole française affran¬ 
chie. — La crue des populations de parler français. — L’âme 
française. 


On reste effrayé, lorsqu’on suppute comment les 
Français canadiens ont pu défendre « le parler fran¬ 
çais » sans secours de France, sans enseignement 
public, longtemps sans livres et même sans profes¬ 
seurs professionnels. La femme et la famille, la 
religion et le souvenir de la mère patrie, voilà 
quels ont été les premiers sauveurs de la langue, 
dans les hameaux les plus isolés, jusqu’en la der¬ 
nière cabane, au fond des solitudes de la forêt et 
dans l’immensité de régions où l’homme semblait 
perdu, n’ayant d’appui qu’en lui-même. 


INTRODUCTION 


YII 


La France semblait s’être encore éloigne'e. Nul 
patronage de classes élevées ; une poussière de peu¬ 
ple abandonné, se reformant en corps de nation. 

Ne fallait-il pas encore deux mois sous Louis- 
Philippe, pour se rendre d’Europe au Canada? 
N’était-on pas réduit, même dans les séminaires, à 
copier en manuscrits des ouvrages imprimés, faute 
d’exemplaires en nombre suffisant? Le français s’est 
maintenu par une sorte de miracle contre toutes les 
forces conjurées; et quelle reconnaissance ne de¬ 
vons-nous pas à ces obscurs héros de la fidélité 
grâce auxquels on peut faire route le long du 
Saint-Laurent, bercé aux mêmes accents que sur les 
rives de la Seine. 

Et ces admirables Acadiens, ces Français des 
provinces maritimes, n’ont-il pas fait, avant la fin 
du XVIII e siècle, l’atroce expérience des persécu¬ 
tions, de la dispersion générale, opérée à travers le 
monde pour rejeter partout les membres de la famille 
nationale obstinée à ne pas mourir? Séparer les 
petits des parents et, comme on disait, les mâles 
des femelles, pour éteindre la race, semer ces 
misérables débris épars sur des côtes lointaines, telle 
était la méthode. Ne retrouvons-nous pa>s encore, 
dans des îles voisines de nos rivages des descendants 
de proscrits d’Acadie, qui gardent un souvenir 
confus de ces calamités implacables? Que l’on de¬ 
mande aux écrits de l’abbé Casgrain comment a 
paru triompher cette férocité dont la honte reparaîtra 
toujours indélébile et dont l’effet est resté vain 



VIII 


INTRODUCTION 


après plus d’un siècle de réussite présumée défi¬ 
nitive. 

La vitalité de la race et de l’âme françaises en 
Acadie, glorifiée par les Américains, s’affirme au¬ 
jourd’hui comme, un fait indéniable. Cette popula¬ 
tion, extirpée comme plante vénéneuse, a retrouvé 
des racines et repris terre. Cette langue, qu’on 
voulait arracher à un peuple, a repoussé. Les récents 
recensements montrent les familles de « parler 
français » grossissant en nombre. Au collège de 
Memramcook (Nouveau Brunswick), le français tient 
rang égal en face de l’anglais. Des hommes émi¬ 
nents, véritables chefs de peuple, savent faire 
retentir les souvenirs et les revendications néces¬ 
saires dans la presse, dans les réunions, dans les 
Conseils de gouvernement, de même que les plus 
humbles habitants, réunis le soir autour du foyer, 
redisent l’histoire des ancêtres et les espérances 
d’avenir dans ce langage qu’immortalisent les chefs- 
d’œuvres de nos siècles. 

Cette obstination touchante n’est-elle pas une 
profonde sagesse? Acadiens comme Canadiens 
français sentent que la libre conscience individuelle 
comme l’indépendance de l’âme nationale est liée à 
l’usage de son organe. C’est eux-mêmes qu’ils ont 
sauvés et la nation qu’ils ont fondée par cette con¬ 
servation, qui équivalait à une incessante résurrec¬ 
tion. 

- « Qui perd sa langue perd sa foi », disent-ils ; et 
la preuve en est fournie par certains des émigrants 
qui se rendent aux États-Unis. Nul n’en a plus forte 



INTRODUCTION 


IX 


certitude que ces vaillants membres du clergé 
français qui voudraient ouvrir partout des églises 
françaises aux catholiques, loin de les condamner à 
apprendre l’anglais pour suivre leur culte et à subir 
la direction des consciences en anglais par le cierge' 
irlandais. 

Et quel scrupule aurait-on à parler et à écrire en 
français? En face de la confédération quasi-interna¬ 
tionale des Etats-Unis, le Dominion canadien forme 
un empire presque aussi vaste, avec alliage de popu¬ 
lations franco-anglaises. 

Au début de l’accaparement du Canada par le gou¬ 
vernement britannique, l’intérêt anglais semblait 
être d’absorber l’élément français ; et pourtant, n’est- 
ce pas en anglais que les Yankees ont imposé à l’An¬ 
gleterre leur indépendance et son abdication, avec 
l’aide de la France? Quelle utilité verrait un pouvoir 
incapable d’étendre et de serrer trop sa main sur le 
Canada, à détruire la solidité de son domaine et à 
compromettre le sort de sa suzeraineté? L’absorp¬ 
tion américaine s’exerçant à si courte portée, ne se¬ 
rait-elle pas plus aisée, si les Français le voulaient, 
que ne l’a été l’absorption anglaise quand ils n’en 
voulaient pas? 

On n’aurait pas à remonter loin dans l’histoire 
pour constater l’intérêt qu’a la politique britannique 
à se servir de l’élément français pour le maintien 
de l’État canadien, en voisinage courtois avec la 
grande République et sans induire personne à se 
demander si l’association complète ou l’assimilation 


i. 



X 


INTRODUCTION 


ne serait pas plus avantageuse. Un gouvernement 
europe'en ou mondial peut se soucier d’autres af¬ 
faires que celles de sujets canadiens ; et comment 
ne serait-il pas suspect de sacrifier leurs préférences 
à ses combinaisons? 

Qui sait si le mariage de raison, sinon d’inclina¬ 
tion, entre la partie française et la partie anglaise ne 
reste pas la condition de vitalité et d’originalité de 
cette confédération canadienne, où les provinces 
représentent des Etats? Là se retrouve tout pacifi¬ 
quement et pour le bien du Dominion, ce dualisme, 
cette émulation française et anglaise qui a fait le 
fond de l’histoire, des péripéties et des progrès de 
l’Europe moderne. De l’Europe, la rivalité s’est 
étendue graduellement dans le monde entier, où 
les deux concurrents ont porté leurs ambitions et 
leurs entreprises. Ainsi ont été mises en rapport 
avec les nations blanches les régions les plus loin¬ 
taines. 

Dans l’antiquité, les jalousies et les querelles de 
peuples, qui de loin nous semblent si petites, ont 
provoqué peut-être les efforts et les élans d’où le 
progrès grec, l’organisation romaine et le mouve¬ 
ment moderne sont sortis. Quoi de plus curieux que 
ces interminables luttes des riverains de la Manche 
se pourchassant, s’envahissant, cherchant sans cesse 
à se saisir et à se dépasser, courant le monde à la 
poursuite les uns des autres, s’ingéniant en toutes 
choses à gagner la priorité ou la supériorité? Les 
insulaires, abrités derrière la mer, ne manquaient 
pas de provoquer des diversions sur le continent, 



INTRODUCTION 


XI 


des embarras ou des batailles dont ils savaient en¬ 
suite, en allongeant la main ou le harpon, tirer pro¬ 
fit pour eux-mêmes. 

Qui peut dire que sans ce dualisme, dégénérant 
trop souvent en duel avec ou sans partenaires, cha¬ 
cun des adversaires aurait obtenu de lui-même, de 
ses facultés et de ses ressources, les résultats qui ont 
fait sa grandeur? Quelles doléances et quelle colère 
pourtant de chacun contre l’autre, à qui il devait, 
malgré soi et malgré lui, la meilleure part de ses 
succès ! 

Les parties qui se jouen-t si longtemps entre peu¬ 
ples changent de caractère comme d’enjeu. La scène 
se passe maintenant dans le monde, et bien d’autres 
joueurs y figurent. Les arts de la paix n’y comptent 
pas pour moins que ceux de la guerre. 

Avec ces Etats-Unis aussi vastes que l’Europe, 
avec la Russie qui se peuple, l’Australie qui se for¬ 
me, l’Afrique qui s’ouvre, l’Asie qui ressuscite, 
l’Extrême-Orient qui s’agite, parmi ces myriades de 
milliers d’hommes dont la multiplication se précipite, 
devant ces immensités encore vides où nos vieux 
pays seraient perdus comme une ancienne bourgade 
grecque dans Paris, Londres ou New-York,—vous 
représentez-vous quelque réédition des conflits et 
litiges normands oùles royaumes de France et d’An¬ 
gleterre se débattaient? Que signifierait l’antago¬ 
nisme d’un héritier ou ayant-cause de Guillaume le 
Conquérant avec les détenteurs de la Normandie, 
pour grossir cette conquête de la grande Bretagne 
que les Normands gouvernent encore? 



XII 


INTRODUCTION 


Si l’on n’a pu autrefois supprimer le fossé et faire 
des deux rives du canal ou chenal un seul État, le pro¬ 
blème s’est étrangement étendu. C’est pardessus les 
Océans qu’ont à passer les courants de vie nationale et 
internationale, l’influence d’un peuple et ses relations 
avec les autres agglomérations. On a la bonne fortune, 
au Canada, que la Manche soit comblée entre ces 
Français qui, même d’origines variées, gardent l’in¬ 
tonation normande, et les concitoyens d’extraction 
anglaise qui ont à se soucier de tout autre chose 
que la Tamise et la Mer du Nord. 

Comment donc ne pas tirer leçon et profit de la 
traditionnelle rivalité anglo-française, qui peut 
tourner en surcroit d’émulation sans rancune et sans 
animosité? La formidable masse de contingents 
multi-nationaux dont se fortifie la grande République 
ne doit-elle pas suggérer le désir de consolider la 
combinaison franco-anglaise, c’est-à-dire de laisser 
prendre toute sa vigueur au contingent de source 
française, dont l’importance, la ténacité, les qualités 
spéciales et générales se sont suffisamment mani¬ 
festées? 

Loin d’émousser ou d’ébrécher l'instrument solide 
et brillant qu’est notre esprit, c’est-à-dire notre 
langue, il faudrait fournir à ceux qui la manient 
toutes les commodités qu’ils souhaitent. Une con¬ 
fédération s’appauvrit en réalité de toutes les forces 
qu’elle immobilise en ses participants. L’imagina¬ 
tion et l’éloquence, la raison et la clarté, bien d’autres 
qualités déposées dans notre langue, sont aussi profi¬ 
tables à l’alliance où entrent des Français, que les 



INTRODUCTION 


XIII 


vertus fournies par telle substance à un alliage 
métallique. 

L’Amérique ne procède plus comme a fait l’Europe 
par groupements nationaux, restreints aux points 
géographiques où ils se sont formés, et par partage 
de son continent en compartiments strictement 
délimités. Nos divisions, nos passions locales don¬ 
neraient presque envie de rire ou de pleurer à 
l’Européen qui regarde l’Europe du bord américain 
de l’Océan. Les nationalités d’origine n’apparaissent 
là-bas que comme des parties intégrantes de la 
fédération blanche et de la civilisation moderne. 
Chacune d’elles peutprendreautant.de champ qu’elle 
veut, et de là dépendent l’équilibre des mouvements 
et l’harmonie clu développement de cette humanité 
en gestation. 

L’élément anglais n'a certes pas manqué aux 
Etats-Unis; l’allemand pullule; l’espagnol abonde 
sur d’immenses étendues relativement voisines; 
l’italien ne manque pas de réclamer sa part. Le 
français, que tant de crises ont rivé à son sol en 
certaines périodes et qui a d’ailleurs rempli sa tâche 
en d’autres continents, n’a peut-être pas place 
suffisante aux Etats-Unis, suffisante pour son 
intérêt et pour celui des Etats-Unis eux-mêmes. 

Il a montré au Canada que certaines plantes 
n’ont pas moins de sève au Septentrion qu’au Midi. 
Ce qu’il a produit déjà pour l’agriculture et l’in¬ 
dustrie, pour les professions libérales et pour la 
vie publique, est garant de ce qu’il peut rapporter. 
Il lui faut sa langue, comme il faut sa terre à la 



XIV 


INTRODUCTION 


bruyère, l’air à l’oiseau, l’eau au batracien. Et 
qu’est-ce que la littérature, sinon le produit d’une 
langue cultivée? Ainsi toujours on est ramené à la 
même conclusion par l’intérêt des co-associés. 

Qu’importe que l’histoire de l’âme française ait 
eu là-bas des débuts douleureux? Les enfances 
éprouvées font les virilités robustes. Qu'importe 
que cette jeune littérature n’ait pas encore pris 
possession de tous ses domaines? Ce sont les. nains 
et les avortons qui mûrissent trop vite. 

Que la prière et la légende, le conte et la chanson 
aient été les premières révélations de cette âme, 
quoi de plus logique et de plus heureux? Quelle 
naïveté de rêver pour la jeunesse les raffinements 
vieillots que la critique impose aux littératures 
déjà blasées! La poésie ne peut-elle nicher qu’en 
pièces de vers savamment machinées? L’histoire et 
l’éloquence ne peuvent-elles naître dans des paroisses 
et dans des assemblées locales, en pleine vérité 
d’impressions et de passions? La critique viendra 
plus tard; laissez opérer la vie, et pour commencer, 
la végétation. Si les racines sont solides, les faiblesses 
ou les écarts de sève se corrigeront d’eux-mêmes. 

U.n gouverneur des possessions britanniques écri¬ 
vait, il n’y a pas 70 ans : « Les Canadiens français 
ne sont pas un peuple; ils n’ont pas de littérature».— 
Ils l’ont; et c’était plus qu’un peuple qu’il fallait 
préparer, c’était une confédération, où nulle partie 
coopérante ne peut demeurer impunément égoïste 
et oppressive. Tant pis pour l’Européen qui voudrait, 



INTRODUCTION 


XV 


dans l’Amérique, s’en tenir à l’exclusivisme de ses 
origines; c’est lui-même qu’il excommunierait. 

Ce que peut donner la littérature canadienne? 
Quand un pays borde deux océans, quand il com¬ 
prend des paysages grandioses, des montagnes verti¬ 
gineuses, des lacs grands comme des mers, et des 
fleuves comme des bras de mer, — quand il a des 
hivers où se fige la nature en un bloc, pour se 
diversifier au retour de la chaleur, des richesses 
minières incalculables, des bois inépuisables, des 
« pouvoirs d’eau gigantesques, — quel caractère 
ne peut y prendre la littérature, quelle puissance 
doit y acquérir la poésie! 

Les loisirs ont manqué apparemment aux Cana¬ 
diens pour s’appliquer aux minuties de la versifica¬ 
tion. Mais n’ont-ils pas montré quelle plénitude ils 
gardent des dons de la famille? L’avance intel¬ 
lectuelle que nous avons eue en Europe, ne s’est- 
elle pas marquée au Canada par ces mouvements 
poétiques et cette activité littéraire qui leur assurent 
un rang éminent dans l’Amérique du Nord? Leurs 
inspirations, leurs révélations intellectuelles et 
morales ne contribuent-elles pas à la vitalité, à la 
longévité future, à la fécondité de la nation cana¬ 
dienne? Pourquoi ne représenteraient-ils pas, dans 
le Nouveau-Monde, les idées générales et les senti¬ 
ments généreux, comme les Français en Europe? _ 

Qu’ils se soient abandonnés parfois à des rémini¬ 
scences, à des imitations d’Europe, quoi de plus 
naturel, de plus nécessaire peut-être dans les 
temps héroïques et dans la période d initiation 



XVI 


INTRODUCTION 


littéraire? Regretterons-nous que Crémazie ait 
recueilli des échos de chez nous, lorsque l’origi¬ 
nalité canadienne éclate dans la représentation des 
mœurs locales, des traditions campagnardes, des 
impressions profondes de l’homme aux prises 
avec une nature que ne connaissaient pas les 
ancêtres? 

Ce qui serait chez nous redite de vieillesse, est ici 
renaissance et ressaisissement du passé, qui va se 
transformer. La vie saine du travail et de l’action, l’air 
nouveau, l’espace sans limites, vont rénover le plant 
français. Aussi les écrivains des débuts recom¬ 
mandent-ils aux générations nouvelles la prise de 
possession du sol, qui peut nourrir tant d’hommes, 
plutôt que l’existence citadine où se surexcitent et 
s’usent tant de tempéraments. 

Quel amour du sol natal palpite dans les œuvres 
de Fréchette, non sans que la légende et l’histoire 
d’un peuple lui inspirent toute une épopée, et sans 
que le culte de la vieille France soit célébré avec 
une émotion qui nous remue, nous autres, aussi 
profondément que les lecteurs du Canada ! 

Ah ! comme on comprend que la lutte pour la lan¬ 
gue était la lutte pour la vie! Comme le cœur bat 
au récit des luttes de Lafontaine, menant les Ca¬ 
nadiens à la victoire parlementaire, imposant au 
Parlement son premier discours « dans sa langue 
maternelle », et protestant contre le soi-disant 
« acte d’union » qui prétendait proscrire le langage 
d’une moitié de la population ! 

Après Içs capitulations de 1759 et 1760 etjusqu’eq 



INTRODUCTION 


XVII 


1791, les droits de la conscience française étaient 
passés sous silence dans les actes constitutionnels. 
C’est par la vaillance acharnée de nos frères, que la 
publication des documents parlementaires dans les 
deux langues finit par être imposée. C’est en 1867 
qu’est formellement stipulé l’usage des deuxlangues, 
facultatif dans les Chambres du Parlement du Ca¬ 
nada et de la législature de Québec, obligatoire dans 
la rédaction des archives et procès-verbaux. 

Quelle n’est donc pas l’importance des travaux et 
des méthodes,' des services et des établissements 
servant à la conservation, à l’enseignement, au dé¬ 
veloppement du français au Canada? Les efforts et 
les résultats montrés à l’Exposition Universelle de 
1900, à Paris, en font suffisamment foi. Ils justifient 
toutes les espérances. 

Les écrits de notre cher ami Fréchette, ce fidèle 
admirateur des poètes de France, ont fait compren¬ 
dre chez nous, dès longtemps, combien sont origi¬ 
nales les qualités qui empruntent les formes de la 
langue originelle. 

S’inquiéter pour l’avenir de la langue et de la litté¬ 
rature françaises là-bas, ce serait douter des destinées 
d’une nation qui ne comptait pas 65.000 personnes 
vers la fin du XVIII e siècle et qui, livrée à elle-même, 
a déjà grossi jusqu’à 2 millions d’âmes, sans qu’il 
faille oublier le million de Canadiens français qui 
voisinent aux États-Unis, en pleine Nouvelle- 
Angleterre, conservant encore leur langue française, 
ayant leurs journaux et leurs cercles, leurs églises 



XVIII 


INTRODUCTION 


et leurs écoles, comme ils ont leurs avocats et leurs 
médecins, leurs représentants et leurs magistrats 
municipaux et politiques. 

Et que disent les autorités américaines ? Que nul 
élément de la grande Union n’est plus digne que le 
Français d’estime et d’éloge, de prospérité et de dé¬ 
veloppement. 

La cause est entendue, comme on en dit en justice; 
en bonne justice, elle est gagnée. 



II 


Les origines françaises et les actes de naissance de la famille 
canadienne■ Les généalogistes de la nation. — Privilège 
des Français. Leur existence et. leur conscience collectives. 
Communauté de traditions, communion d'idées; identité 
originelle et union psychique; organe, le langage; œuvre, 
la littérature. — La langue maternelle de France et la terre 
adoptive d’Amérique. 

Pôle de l’anglais et du français. Coexistence nécessaire. Dan¬ 
gers du monopole. Loi des échanges entre esprits humains. 
La vie supérieure entre les hommes. La fatalité de l’avenir ; 
s’aimer mutuellement. ■— Fin des vieux égoïsmes d’Êtats. 
L’homme mobile dans son univers. L’œuvre civilisatrice de 
l’esprit français. L’ouvrier et l'outil; force et richesse in¬ 
ternationales. Le goût et la mesure, la raison et l’idéalisme 
français. 

Les Canadiens héritiers de la France en Amérique. — Parlez 
français ! 


Comment demander si les Canadiens doivent avoir 
une littérature, c’est-à-dire apparemment une his¬ 
toire ou des histoires, une poésie, des chansons, des 
romans? Plus que tous autres, ils le peuvent dans 
l’Amérique du Nord. 

Qu’on examine de près comment se sont compo¬ 
sées les populations et les sociétés de cet incom¬ 
parable continent. Quels sont les éléments dont la 
provenance apparaît le plus nette en leur ensemble, 
avec les caractères de famille nationale, — de bonne 
famille, — pouvant constituer les actes de naissance 


XX 


INTRODUCTION 


d’un peuple, ses vrais parchemins, ses titres de 
noblesse? Demandez à ces précieux historiens et 
généalogistes, à ces conservateurs des origines et 
des traditions françaises, tout d’abord aux ouvrages 
de feu l’abbé Casgrain et de l’abbé Tanguay, aux 
chercheurs qui ont eu la patience et le patrio¬ 
tisme de noter, comme en des livres d’or, les noms 
des colons canadiens français, leurs points de départ, 
leurs provinces et bourgs originels en France, les 
lignées et progénitures. 

Certes, ce genre de travail s’est fait en Europe, 
avec moins de certitude il est vrai, pour les aristo¬ 
craties nobiliaires, et pour les personnes qui tenaient 
à en descendre ou à y remonter, fût-ce par escalade; 
il se fait même encore, en certaines contrées, pour 
les chevaux. Mais pour les hommes, même dans 
les royaumes où se garde le culte des traditions, il 
n’a guère paru possible ou désirable de passer au 
crible de l’histoire les appoints de population 
importés d’Angleterre, par exemple. On aurait pu 
y distinguer sans doute, les gens de l’Ecosse, avec 
qui les Français ont toujours sympathisé volontiers, 
et les Irlandais, qui seraient mieux disposés peut- 
être pour les catholiques de langue française, s’ils 
avaient eux-mêmes gardé leur parler primitif. Mais 
quel ennui serait-ce de trop médire des Anglais ou 
de penser trop de bien des Français, en anglais! 

On sait ou l’on raconte, sans doute, que tel 
intéressé, son père, son aïeul ou son ancêtre est 
venu, à telle époque, de tel point du Royaume-Uni 
ou du continent européen. Avec le vague que la 



INTRODUCTION 


XXI 


prudence impose, on fera quelque récit de la ma¬ 
nière dont il s’est élevé et a élevé les siens. Si les 
peuples heureux sont ceux qui n’ont pas d’histoire, 
les individus malheureux sont dans le même cas. 
Or, bien qu’on eût choisi avec soin, en France, les 
colons pour le Canada, ce n’étaient pas d’ordinaire 
les plus fortunés et pas toujours les plus irrépro¬ 
chables qui s’expatrièrent des autres parties de 
l’Europe. En tout cas, les généalogies particulières 
établies selon les cas n’ont pas donné aux origines 
non françaises le même caractère de certitude. 

La même communion d’idées, les mêmes foyers 
d’attraction sociale, l’âme commune, en un mot, 
n’a pu se former avec autant de sûreté. Le cadre de 
vie collective, le moule où les individualités se 
forment et s’adaptent entre elles, même en toute 
indépendance personnelle et en toute liberté publi¬ 
que,— où le trouver plus solide que chez les Ca¬ 
nadiens français ? 

Quelle marque d’originalité, au regard des autres 
nationaux, et en même temps de connexité et de 
fraternité entre les nôtres, que la religion, qui met 
son empreinte sur les consciences et qui préside 
aux principaux actes de la vie ! Qui dit Canadien 
français, dit catholique; et aux croyances religieuses 
se lient ce sens de l’universel qui caractérise les 
Français, et ce goût des idées générales qu’ils ne 
croient pas perdre en Europe, lorsqu ils résistent à 
l’influence de la catholicité et à 1 universalité ro¬ 
maine. 

La communauté de traditions et de foi, d’attache- 



XXII 


INTRODUCTION 


ment à la vieille famille, de luttes, surtout de 
malheur et de souffrance, a pour jamais créé entre 
Canadiens français l’union psychique, plus durable 
que toutes les unités politiques, plus forte que les 
combinaisons gouvernementales, parlementaires, 
diplomatiques ou autres. 

Sous ces traits communs, à cette âme commune, 
il fallait un commun organe d’expression. C'est la 
langue et son œuvre perfectionnée, la littérature, 
grâce auxquelles un individu, une collectivité et une 
société prennent conscience de leur existence. Une 
sorte « d’entité » ou d’être plural se constitue, avec 
un caractère propre et des facultés utiles, — utiles aux 
agglomérations mêmes de provenances nationales 
tout autres. 

Ne faut-il pas qu’on rende ce qu’on a reçu des 
ancêtres, comme on cherche à rendre ce qu’on 
éprouve? Que représenterait un composé national 
qui n’aurait pas sa formule, une nation qui n’aurait 
pas d’âme, ou une âme nationale qui ne saurait pas 
parler et écrire? ce serait un enfant, sans conscience 
de son propre atavisme, ignorant de lui-même, un 
enfant trouvé ou adoptif de la terre où il est jeté, 
réduit à s’incorporer, à se fondre en une collectivité 
pour laquelle il serait sans affinité réelle, et dans 
laquelle ses dons les meilleurs demeureraient sans 
utilisation. 

Mais même l’enfant du sol, qui ne connaît que le 
point où il est né, a besoin d’exprimer ses besoins, 
ses joies et ses douleurs. Il faut qu’il pense ses 



INTRODUCTION 


XXIII 


propres actes, qu’il communie avec la Mère Nature; 
et c’est à la mère patrie, à sa propre mère à lui, 
qu’il empruntera son langage. La langue maternelle 
du Canadien français, c’est le français. 

Qu’on en juge par l’éclosion spontanée et par la 
sincérité, la vivacité de cette poésie française, qui 
se révèle dans la chanson et dans les chants popu¬ 
laires, dans les œuvres natives des colons et écrivains 
canadiens, en celles où l’homme est représenté le 
plus près de la terre, de cette grande terre d’Amé¬ 
rique, pourtant si différente de la terre d’Europe. 
C’est en français que la poésie de la nature améri¬ 
caine et des climats d’extrême hiver a vibré avec le 
plus de vérité. C’est dans un roman d’Acadiens 
français que les Yankees ont célébré, même en 
poésie de langue anglaise, l’amour le plus profond 
du sol natal américain. 

Comment la langue anglaise s’offusquerait-elle 
de voir la française prendre place au soleil du 
Nouveau Monde? Peut-elle oublier tout ce qu’elle 
doit à cette voisine, qui avait pour elle le droit 
d’aînesse et l’ancienneté des services? Préférerait- 
elle être concurrencée par l’allemande? 

Quel groupe humain peut avoir désormais la folie 
de vouloir suffire à la vie psychique des autres, 
même en admettant qu’il prétende se suffire à lui- 
même? L’égoïsme peut être assez intelligent pour 
n’être pas exclusif. La langue anglaise, dont 1 usage 
est universel notamment pour la navigation, le 
commerce, les voyages, a certes un domaine assez 



XXIV 


INTRODUCTION 


vaste. Elle est la langue des faciles échanges. Suppo¬ 
sons que la française soit celle des productions 
même difficiles r u pas une langue de luxe, mais 
une langue de cOti ’^s raffinée. Quelle sottise ce 
serait de n’en pas utiliser les produits et la produc¬ 
tivité! Si pareille,fantaisie pouvait éclore en un 
cerveau d’Europe, elle devrait K avorter dans les 
cerveaux d’Amérique. 

Les Canadiens sont x\nglaisou Français d’origine, 
mais Canadiens ils sont; et qui nous dit que l’élé¬ 
ment anglais ne serait pas le plus enclin, en certains 
cas, à soutenir les intérêts canadiens contre des abus 
de domination ou d’exploitation britannique? L’his¬ 
toire a procédé ainsi pour l’indépendance des Etats- 
Unis. 

Pourquoi n’emploierait-on pas deux langues, 
comme deux mains ou deux jambes? En certains 
Etats du Nord européen, un homme ayant quelque 
éducation ou quelque tâche sérieuse entend 3 ou 4 
langues et parfois davantage. L’Amérique a-t-elle été 
gâtée par son éloignement? Pourtant, elle entend 
déjà parler plusieurs langues,'et les citoyens de la 
grande République s’aperçoivent des inconvénients 
du monopole ou trust d’une langue, lorsqu’ils veu¬ 
lent étendre leur action au dehors sans se borner à 
quelque doctrine linguistique de Monroë. Toute 
communication avec* un peuple étranger implique 
une pénétration réciproque. Or pénètre-t-on ceux 
dont on ne comprend pas la pensée? 

Les partisans de l’empire absolu de la langue 
anglaise peuvent savoir ce qu’elle emprunte cons- 



INTRODUCTION 


XXV 


tamment aux autres. Comment les Anglais, qui 
aimentlamusique,en jouiraient-ils sans les compo¬ 
siteurs d’autres nationalités, v< Cifu 1 ils’ ne produi¬ 
sent guère de composé" is’iitusicales f De même 
pour les arts, poufTle goût des cou' mrs, pour le so¬ 
leil aussiuque leurs brouillards les engagent si sou¬ 
vent à chercher ailleurs. Le thé ne pousse pas plus 
en Angleterre que la vigne. Un habitant du Royaume- 
Uni sait admirer et aimer son pays de loin; car il est 
volontiers comme une île qui se promènerait dans 
le monde, en ramassant tout ce qui se trouverait à 
son goût. Par bonheur, son île n’est pas un éden, 
comme Taïti, dont les habitants se sentent trop ai¬ 
sément bien chez eux. 

La langue anglaise ne peut s’emparer de toutes 
les qualités humaines. Elle sera donc nécessairement 
insuffisante en ce qu’elle est moins apte à donner 
que d’autres. La nôtre est née, s’est formée, agrandi 
au bon soleil, en un climat tempéré et varié, parmi 
les diversités de paysages comme de races, qui font 
l’unité française si harmonieuse en son apparente 
multiplicité. 

A mesure que les hommes communiquent mieux 
entre eux, ils se donnent ou se prennent leur part 
des avantages constatés par les uns chez les autres. 
Il faut donc que, de jour en jour, chacun accède à ce 
qui fait la santé, la force et le bien-être du voisin; 
et le voisin, maintenant, peut être en 1 autre hémis¬ 
phère. Les arts et les lettres ne peuvent pas plus 
rester dédaignés que les sciences; les conquêtes et 
les jouissances de la vie supérieure doivent se géné- 



XXVI 


INTRODUCTION 


raliser. Autant dire que dans la grande commu¬ 
nauté humaine nul ne pourra conserver que ce qu’il 
partagera avec le prochain. — « Il faudra bientôt 
faire comme si l’on s’aimait, déclarait un brave 
homme, faute de parvenir tout de bon à l’amour les 
uns des autres. » 

Puisque la langue française a été et reste un des 
instruments les plus perfectionnés de la haute cul¬ 
ture sociale comme du libre développement indivi¬ 
duel, elle doit se maintenir en valeur; et n’est-ce 
pas elle qui crée les plus hautes valeurs de la grande 
famille française? 

Il s’agit bien de visées égoïstes et de combinaisons 
politiques! De notre temps, les frontières s’effacent 
comme les distances. Un homme, un groupe de pa¬ 
rents peut courir le monde et se fixer en des cités, 
provinces ou États politiquement dissemblables, 
hostiles même entre eux. La locomotion aérienne ou 
souterraine, dont la réalisation est prochaine, fera du 
globe entier, pour l’homme, un champ de manœu¬ 
vre, un champ de course, qui aura commencé, hé¬ 
las! en champ de bataille. On pourra se réunir, se 
classer, se tenir en relations sympathiques même 
à travers des confédérations distinctes, selon les 
tendances et les aptitudes, selon l’éducation, le ca¬ 
ractère, les esprits dont on sera animé. 

La famille française et sa langue, c’est-à-dire son 
action intellectuelle, n’aura que de plus amples ser¬ 
vices à rendre pour les œuvres de civilisation, qui 
ont été inaugurées et servies chez nous plus que 



INTRODUCTION 


XXVII 


partout ailleurs dans les temps modernes. La frater¬ 
nité' est un des termes de notre trinité politique; on 
la proclame, même lorsqu’on ne peut faire mieux, sur 
les façades de nos monuments publics. C’est dans 
notre langue qu’humanité est synonyme de bonté, 
quoi que ce soit pratiquement moins exact ici-bas 
qu’on ne devrait l’espérer lorsque l’Évangile et le 
christianisme sont âgés de tant de siècles. 

La passion, cette « chaleur d’âme », la gaieté, 
cette lumière riante de l’esprit, — le goût de péné¬ 
trer les horizons lointains, de s’envoler par la 
poésie comme on s’élève en ballon au-dessus des 
réalités plates ou accidentées, au delà des lentes 
étapes terrestres, — l’imagination rayonnante, l’ha¬ 
bitude de figurer en formes lumineuses et harmo¬ 
nieuses les vérités morales et les phénomènes 
intellectuels, — le besoin de se voir vivre, de se 
sentir vivre, de prendre, comprendre et rendre la 
vie, — tout ce dont l’esprit français est avide et que 
la langue française essaie de nous donner, n’est-il 
pas désiré plus ou moins par l’homme actuel? Plus 
il devient puissant, plus ses appétits matériels se 
satisfont, plus ses aspirations se haussent. L’intel- 
lectualité française représente une richesse interna¬ 
tionale, un avoir humain, et ainsi s'accroît la mission 
des parlants et écrivants français. Quel fadeur delà 
vie civilisée, — comme disent les allemands! 

Les autres génies, appétits ou intérêts nationaux 
ont eu beau naître et grossir, faire tapage, tirer 
tout à soi et triompher à l’occasion, a-t-on trouvé 




XXVIII 


INTRODUCTION 


encore un facteur plus général et plus généreux que 
celui-là? Où constater des préoccupations, des 
entreprises et des ambitions plus désintéressées, 
des visées plus hardies vers l’avenir, qu’en ce génie, 
fils de ceux-de la Grèce et de Rome, formé par 
tant de siècles de travail, dans un milieu si favorable, 
entre trois mers et deux chaînes de montagnes?. 

Quel pays fut mieux doté par la géographie et par 
l’histoire, pays tempéré et varié, au cœur même de 
l’Europe, entre l’Afrique et l’Amérique? le Français, 
peuple et langue, a travaillé à donner la mesure des 
belles proportions, l'inspiration et la composition, 
à la littérature comme à l’art, de même qu’il a fourni 
à la science, à l’industrie, au commerce, le mètre 
et le système métrique. Il a souffert pour réaliser 
la raison [ratio, mesure); son goût, (et c’est le 
même mot), se fait apprécier même en cuisine; et 
c’est en France que l’on compare volontiers cer¬ 
tains travaux littéraires, ainsi que la politique, à la 
cuisine, (pas toujours, il est vrai, pour flatter les 
cuisiniers.) 

Nos frères canadiens sont, pour le patrimoine fran¬ 
çais, les héritiers d’Amérique, les possesseurs du 
trésor de la langue qu’ils ont su sauver. Qu’ils en 
tirent non seulement des besognes littéraires, mais 
toutes les ressources de vie cérébrale et cardiaque, 
d’invention et d’action, de raison en toutes choses. Ils 
ont droit à la récompense de leur constance héroïque. 
Cette langue est vraiment leur, puisqu’ils l’ont 
reconquise après l’abandon du gouvernement de 
l’ancienne France. 



INTRODUCTION 


XXIX 


La mère patrie n’a-t-elle pas eu, d’ailleurs, à se 
débattre durant près d’un siècle au milieu d’adver¬ 
saires redoutables, dans des crises dont nos parents 
extérieurs ne pouvaient saisir les causes et le 
caractère à si longue distance? Ce trésor conservé 
intact en terre canadienne, qu’ils le fassent valoir 
largement. Richelieu et Colbert, comme Corneille, 
Racine et Molière, comme Lamartine et Victor- 
Hugo appartiennent aux Canadiens, ainsi qu’à nous. 
Les grands inventeurs, artistes, savants et bienfai¬ 
teurs dont la France contemporaine s’honore, sont 
leurs frères de langue comme de sang. Que de 
créateurs ont parlé le français ! Ou plutôt, c’est le 
français qui parle la clarté et la chaleur, la fraternité 
et la bonté, le beau et le bien, tels que les ont conçus 
ces séries de générations croyantes et agissantes, 
éprises d’idéal, hantées par l’idée de l’au-delà. 

Parlez français, chers Canadiens. 



III 


La première politique anglaise au Canada : supprimer le 
Français. Force et ruse. Héros et martyrs de la cause 
canadienne. — L’invincible vitalité française et ses cham¬ 
pions ; la langue et la littérature. — L’intelligente équité 
de certains gouvernants. L'indépendance coloniale et les 
libertés publiques unies à l'affranchissement français. Après 
les coups, la politesse. —Soyez forts. 

La solidarité des intérêts dans la confédération. Le Fran¬ 
çais, associé précieux. — Les anciennes querelles de la Man¬ 
che, sans raison dans l’état nouveau du monde. Sottise des 
vieux égoïsmes d’Etats. 

Nécessité de féconder l’élément français en Amérique. — 
L’aide de la mère patrie. Part de patrimoine à recueillir. 
Fraternisation dans les sciences, les arts et les lettres. — 
Prenez votre bien chez nous. 

Ce n’est pas seulement en politique, que la 
première inspiration du plus fort est de supprimer le 
plus faible. Les plus simples animaux nous donnent 
l’exemple, et la Nature fait l’équilibre de vie avec 
toutes ces forces qui tendent à se détruire. 

Comment les possesseurs britanniques du Ca¬ 
nada, qui n’étaient cependant pas des vainqueurs, 
les batailles en font foi, et auxquels le pays avaient été 
cédé par le soi-disant Gouvernement de France, — 
n’auraient-ils pas obéi à la tentation de supprimer 
leurs adversaires, — (sûr moyen, lorsqu’on réussit, 
de se livrer soi-même à ses propres vices, à ses 
propres dangers.) 


INTRODUCTION 


XXXI 


Tous les moyens ont été bons ou plutôt sont 
demeurés mauvais. Les gouvernants ne s’en ca¬ 
chaient pas : C’était « l’ennemi à briser ». On a vu 
se déchainer, selon les cas, tous les excès delà force 
et de la vengeance: confiscation des biens, incendie 
des paroisses, emprisonnement, déportation, pour 
compléter les fusillades et la pendaison après les 
insurrections. (Car c’est ainsi qu’on nomme les 
tentatives d’affranchissement qui ne réussissent 
pas.) 

Aussi, quels heureux résultats! Pas de travaux 
utiles, dépréciation des terres, (gouvernées, il est 
vrai, pour le Bas-Canada par 350 fonctionnaires 
dont trois douzaines à peine étaient d’origine fran¬ 
çaise.) Un peuple et une langue à demi étouffés. 

Mais la force s’use par ses abus; elle se corrige 
elle-même, comme le pendule en ses mouvements, 
par ses propres écarts. La punition des fautes est 
dans leurs effets même, donc en leur réussite. La 
pression fournit du ressort. 

— « Vous n’avez pas encore assez souffert », 
disait un chef à ses partisans découragés.— A toute 
cause, il faut ses martyrs. 

La cause canadienne française a eu les siens. Et 
la gloire devrait être aux plus obcurs, à ceux qui 
luttaient non pas sans foi mais contre toute espé¬ 
rance, grâce au sentiment du devoir, ce sublime 
instinct des êtres raisonnables. 

La ruse ne pouvait manquer de s’unir à la force 
britannique. Elle a pris les formes les plus variées : 
l’hypocrisie, cet hommage rendu aux vertus qu’on 



XXXII 


INTRODUCTION 


ne peut ane'antir; la perfidie déguise'e en équité: 
l’équivoque; les combinaisons et machinations dites 
législatives, administratives ou politiques; la fraude 
électorale, les tricheries parlementaires et le reste. 

Mais l’obstiné Français canadien persistait à vivre ; 
et c’est une utopie de vouloir supprimer un peuple, 
en ce temps où l’on ne peut plus tuer tous les mâles 
et prendre toutes les femmes. D’ailleurs, les enfants 
ne restent-ils pas toujours de leur mère, et quelles 
mères les Canadiennes! En cet élément français, 
quelle vitalité et quelle élasticité! Il rebondit. 

Aussi, parmi les représentants de l’Angleterre et 
les gouverneurs, de dignes gens finissaient-ils par 
conclure que mieux valait aider à vivre ceux-qu’on 
ne pouvait aider à mourir. Pourquoi ne pas se sou¬ 
venir du droit des gens, de l’esprit des capitulations 
et des traités, en reconnaissant que les Français 
avaient bien gagné leur droit et sauvé leur langue? 

Car ces médecins de la politique (de simples 
empiriques trop souvent), qui s’intitulent hommes 
d’Etat, ne s’étaient pas avisés qu’ils travaillaient 
contre leur but. Comment biffer le français de cette 
carte d’Amérique qu’il a tant contribué à tracer? En 
frappant notre langue, on l’a fait vibrer. La nécessité 
de sauver l’âme et la vie a fait développer l’organe. 
Le réveil du parler français et l’éveil de la littérature 
canadienne ont été provoqués par ce prétendu an¬ 
tagonisme de races, auquel les Anglais attribuaient 
leurs difficultés. 

Pour qu’on puisse laisser les gens libres, il faut 
être juste avec eux. Certains chefs anglais l’ont 



INTRODUCTION 


XXXIII 


compris, et les Canadiens français se sont montrés 
dignes de les apprécier. Gérin-Lajoie en cite assez 
de preuves ; et par ces messes qui étaient célébrées 
pour la santé de tel Gouverneur, on peut juger, 
comme de Gaspé l’a rappelé pour le temps même 
de Louis XV, qu’il n’existait pas de fanatisme reli¬ 
gieux et pas même d’intolérance entre protestants 
et catholiques. 

Comment donc la défense de la vitalité française 
ne se serait-elle pas associée à ce besoin d’indépen¬ 
dance qui ne se manifeste apparemment pas moins 
chez des citoyens d’origine britannique? La cause 
de l’indépendance de la colonie s’est liée à celle 
des libertés politiques. Les luttes françaises ont servi 
aux conquêtes canadiennes, et c’est ainsi qu’on a 
passé du régime colonial au régime représentatif, 
non sans avantage pour le gouvernement britannique 
lui-même. S’il avait réussi à « achever les Français » ; 
qui sait s’il n’eût pas du même coup achevé sa 
suzeraineté, et si l’élément français absorbé ou 
résorbé dans la masse canadienne anglaise n’y 
aurait pas fait lever le séparatisme ou fermenter 
l’union avec les Yankees? 

Qu’on se reporte dans Garneau, David et Turcotte, 
à cette guerre en apparence pacifique de 80 ans, 
après la prise de possession anglaise, quand il 
s’agissait d’arracher morceau par morceau les droits 
et les libertés. Quels drames en de simples archives! 
Étudiez ce gouvernement de « l’Union » entre 1840 
et 1850, qui tendait à l’écrasement de la nationalité 
française. Il a servi à la conquête politique, à 



XXXIV 


INTRODUCTION 


l’apprentissage de la vie parlementaire contre les 
gouverneurs, à la formation de la conscience cana¬ 
dienne. Telles « résolutions » ont représenté, pour 
nos compatriotes, nos fameuses déclarations des 
droits. L’éducation, l’émancipation de ce mineur, 
un peuple, — s’est compliquée de l’gffranchissemen 
de cette collectivité qui entendait devenir majeure à 
son tour, une colonie. 

Combien on félicite alors les hommes d’Etat qui, 
comme lord John Russell, assignaient pour idéal à 
l’Angleterre d’amener les colonies à se gouverner 
et de « contribuer ainsi au bonheur du monde », — 
« même malgré elles, ajoutait un railleur français, et 
parfois d’autant mieux ». — « Tenez bon, Canadiens, 
s’écriait un autre; c’est ainsi que vous aurez l’estime 
et l’amitié anglaises, si amitié il y a en politique. » 

Quel soulagement ensuite, quand on arrive au 
régime parlementaire en 1867, avec des hommes 
tels que MM. Marchand, H. Fabre, Faucher de 
Saint-Maurice, Provencher, Chauveau, sir Henry 
Joly ! On se croirait « dans un salon », où le français 
prend son rang. Mais grand merci aux champions 
populaires, aux primitifs, qui ont reçu et rendu 
assez de coups pour que cette politesse pût naître. 

Oui, le Français du Canada a bien mérité de la 
nation et de la confédération en faisant prévaloir la 
justice. Qui ne sait que les Anglais tiennent surtout 
compte des fait? Matter of fact. — Pour obtenir sa 
place auprès d’eux, il faut prendre son volume et 
marquer sa résistance. C’est l’énergie et l’action 
qu’ils comprennent le mieux, et c’est après avoir 



INTRODUCTION 


xxxv 


senti la vigueur d’un adversaire, qu’ils sont le plus 
enclins à le désirer pour partenaire. 

— « Soyez forts, disait un chef d’Etat, et l’on 
vous soutiendra ». — Que les Français et leurs 
œuvres, leur langue et leur esprit soient forts. 
Tout le monde en profitera, — l’ancien et le nouveau. 


Ce qu’on peut souhaiter, dans cette communauté 
de famille entre Français d’Amérique du Nord et 
Français de l’Ouest de l’Europe, apparaît, certes, 
assez nettement pour l’intérêt des confédérations 
dont ils font partie. C’est tout d’abord la mise en 
valeur de leurs qualités natives et de leurs ressour¬ 
ces propres. Qu’on nous pardonne de reprendre sur 
ce point capital une démonstration que nous vou¬ 
drions décisive. 

Que penserait-on d’un commerçant anglais ou 
américain qui contrarierait l’utilisation par ses asso¬ 
ciés français de leurs relations, de leur influence, de 
leur clientèle, de leurs modes de propagande, de ré¬ 
clame même? Pourquoi perdre les avantages de 
l’entreprise? Qu’on la rompe ou qu’on la fasse pros¬ 
pérer. Plus on aspire à un rôle mondial, plus il faut 
savoir se faire tout à tous. Le vrai gouvernement 
consiste à servir les autres ou à les mettre en mesure 
de se servir eux-mêmes. L’extension des institutions 
et des mœurs démocratiques, l’exhaussement des 




XXXVI 


INTRODUCTION 


masses humaines fait de cette vérité une condition 
de durée pour les États. 

Dans une partie de jeu, les deux partis ne sont-ils 
pas indispensables l’un à l’autre? Ne disait-on pas 
l’opposition, comme on disait le gouvernement de 
S.M. la Reine d’Angleterre,— la Reine Angleterre, 
plutôt ; car sous tel nom de dynastie, sous telle forme 
de gouvernement, c’est l’Angleterre que ses citoyens 
révèrent. Elle se fait honneur de comprendre 
l'Ecosse et l’Irlande, ses anciennes ennemies. Étant 
l’Empire britannique, elle doit ouvrir les bénéfices 
de son exploitation agrandie à tous ceux qu’elle y a 
fait entrer. 

P référerai t-on que les associés cherchassent ail¬ 
leurs? Ailleurs n’est pas loin en Amérique; comptez 
les heures de trajet entre Montréal et New-York. En 
Europe aussi, ailleurs n'est plus loin. La Russie, le 
monde slave, qu’on s’est avisé d’arrêter sur la 
Baltique, sur le Danube, en Orient, en Asie, en 
Extrême-Orient même, croit-on l'empêcher de 
pousser? 130 millions d’habitants obéissant au même 
chef blanc, un ours de cette taille ne se tue pas. 
Après l’avoir tant bloqué, il faudra s’accommoder 
avec lui. 

Les jeux anglais ressemblent aux batailles. Le 
Français à tenu bon au Canada, comme en Europe. 
Qu’on l’adopte pour allié. 

Il a sa langue, et il y tient. Tâchez qu’elle de¬ 
vienne pour lui, donc pour vous, une cause de 
profit. D’un obstacle faire une force, voilà qui est 
practical. Et ne vaut il pas encore mieux lier partie 



INTRODUCTION 


XXXVII 


avec le Français, « bon enfant» , quia si souvent, par 
bonté' ou par gloriole, tiré du feu les marrons que 
les autres croquaient? Les Indes, l’Egypte, File 
Maurice, le Canada même en sont témoins. 

L’Allemand, est-il préférable comme adversaire? 
Il est positif lui aussi, et non plus si rêveur qu’il 
semblait avant la prédominance prussienne; son 
genre d’action tend plus à supplanter l’Anglais qu’à 
le compléter. Qu’en pense le commerce britannique ? 

Le Français ne prétend pas à la domination maté¬ 
rielle sur l’Europe; il est l’homme de l’idée, comme 
d’autres sont les hommes du fait. Laissons-lui donc 
ses idées et sa manière d’en tirer parti. Sa langue, 
c’est le meilleur des produits de la terre et du climat 
de France, en collaboration avec toutes les espèces 
d’hommes qui y ont séjourné. Que d’ingrédients et 
quel humus! Combien d’invasions n’ont fait que de 
l’engrais! Les individus et les générations succes¬ 
sives rapportent si naïvement tout à eux-mêmes, 
qu’ils croient un pays perdu parce qu’en se débattant 
ils ont éraflé quelques point de sa surface. —« Pour 
désigner cette terre, notait un historien, nous disons 
che\ nous. C’est nous qui sommes chez elle, et elle 
a bientôt fait de nous consommer ». 

Les deux soi-disants grands peuples, le fran¬ 
çais et l’anglais, qui feront peut-être effet de peti¬ 
tesse pour les masses nouvelles d’hommes, ne 
peuvent en tout cas rester grands qu’en se faisant 
rapides et larges de mouvement, en cessant leurs 
pauvres querelles particulières. 

Belle opération, n’est-ce pas, pour les anciennes 


3 



XXXVIII 


INTRODUCTION 


cités grecques de s’être déchirées, pour se rendre 
exsangues, pour demeurer de minimes expressions 
géographiques! Supposez la France et l’Angleterre 
obstinément égoïstes pour leur personnalité d'Eu¬ 
rope; cherchez sur une carte avec un millimètre en 
main, ce que ces lopins de terre garderont d’impor¬ 
tance en étendue quand le globe fourmillera 
d’hommes et de sociétés. 

— « Mangez-vous donc, s’écrieraient les témoins et 
finissons-en!» — Il ne faut pas finir, et les hommes 
n’ont plus à se manger. Qu’ils s’aident à vivre et à se 
perpétuer en se mouvant et changeant. Les batailles 
grecques de rats et de grenouilles n’ont pas empê¬ 
ché la langue grecque de se maintenir à Rome même ; 
elle vaut encore des pensums à nos écoliers négli¬ 
gents; elle s’imprime à Athènes en typographie 
moderne, et elle vit dans l’esprit de tous les 
peuples policés, soit qu’ils s’en aperçoivent ou 
non. Le français a l’avantage d’être bien vivant. 
Il peut rendre plus de services que le grec son 
aïeul, même en Amérique ; qu’on l’aide à rendre 
ces services. 

Les conclusions sont simples : favoriser la florai¬ 
son, la fructification française en Amérique, et four¬ 
nir en Europe aux Canadiens français toute l’aide 
à laquelle leur origine leur donne droit. 

Pour les méthodes, les moyens d’enseignement 
et de recherches scientifiques en usage chez nous, 
c’est à nos compatriotes de choisir à leur guise, se¬ 
lon leurs, besoins et leur goût. De même pour les 



INTRODUCTION 


XXXIX 


connaissances historiques, politiques, économiques, 
administratives, sociales. 

Déjà, nos écoles, nos établissements ou institu¬ 
tions de belles-lettres ou de science pure, de méde¬ 
cine ou de pharmacie, de physique et de chimie, 
de mécanique, de minéralogie, d’industrie, de 
commerce, d’agriculture, d’économie politique, 
comme ceux des beaux-arts et d’arts appliqués au 
travail et à la production, de droit même et de juris¬ 
prudence, ne demandent qu’à s’ouvrir à nos parents 
redevenant des collaborateurs et des camarades. 

Combien de distingués théoriciens et praticiens 
ont pu déjà se munir ainsi, au centre de l’Europe, 
pour leur carrière professionnelle! Nos cliniques 
publiques et particulières montrent avec quel em¬ 
pressement sont reçus ceux qui viennent leur deman¬ 
der la santé ou l’art de soigner. Nos cours, acadé¬ 
mies et ateliers de peinture, sculpture, gravure, 
architecture, les musées et les expositions mettent 
en lumière les artistes canadiens, qui s’inscrivent 
parmi les lauréats des premiers concours du monde. 

Comptez les maîtres et docteurs qui ont passé à 
Paris. N’est-ce pas un Acadien français, Philippe 
Hébert, que l’on considère comme le chef de l’école 
artistique canadienne, lui qui sur six enfants compte 
trois parisiens? Ne sommes-nous pas fiers de voir 
nos traditions musicales suivies ici même par des 
artistes des deux sexes pour les instruments et la 
voix, en attendant que bientôt des compositeurs 
créent sur place l’École canadienne française? Notre 
École Normale supérieure de l’enseignement des 



XL 


INTRODUCTION 


sciences et des lettres n’a-t-elle pas eu récemment 
pour pensionnaire un jeune avocat du Manitoba, 
devenu étudiant en littérature et en pédagogie, 
M. Buron, auteur d’un récit de vivant voyage en 
France ? Nos architectes n’ont-ils pas partagé leurs 
prix avec tel compatriote qui exerce maintenant 
dans la province de Québec? 

L’Institut ne prend-il pas connaissance, comme 
l’Académie de Médecine et tous nos corps savants 
sont si bien disposés à le faire, des travaux cana¬ 
diens dans le domaine des sciences morales et poli¬ 
tiques, des inscriptions et belles-lettres, de la prose 
et de la poésie françaises, de l’histoire et de toutes 
les études ou questions ouvertes à nos Académies? 

Les sociétés savantes d’ordre général ou de 
caractère local ne sont-elles pas animées du même 
esprit de famille nationale dans les départements 
qu’à Paris? En Normandie, en Bretagne, en Poitou, 
en Saintonge, les Canadiens ne sont-ils pas comme 
chez eux; et ne lit-on pas encore des inscriptions 
canadiennes en certains de nos ports? 

Si l’on passait en revue toutes les écoles spéciales 
de divers degrés, celles qui préparent à l’exercice 
des professions les plus diverses, ne les reconnaî¬ 
trait-on pas toujours prêtes à s’ouvrir? Et si ce sont 
les méthodes, les ouvrages, les collaborateurs 
même, que l’on préfère nous emprunter plutôt que 
d’envoyer ici les compatriotes, quoi de plus simple? 

Supposons qu’on se préoccupe des dangers, 
d’ailleurs bien exagérés, de l’isolement ou des en¬ 
traînements dans la grande ville. Pourquoi ne pas 



INTRODUCTION 


XLI 


assurer aux jeunes gens des relations et des patro¬ 
nages honorables et sympathiques? Pourquoi ne 
pas instituer des bourses de pension dans des 
familles et chez des professeurs, de placement et 
de séjour dans des institutions ? Même sans capitaux 
importants, on pourrait réunir un groupe d’étu¬ 
diants, élèves ou travailleurs, en habitation familiale 
où ils compléteraient par l’examen de ce qui se fait 
en Europe la théorie et la pratique de l’art, de la 
science, du droit, de la littérature. Des projets de 
réalisation facile et peu coûteuse ont été signalés à 
cet égard. Les bourses décernées aux candidats les 
plus méritants produiraient un heureux effet 
d’émulation générale et permettraient d’assurer 
deux ou trois ans de travail utile ici, sous des 
tutelles respectables, avec introduction dans les 
milieux les plus recommandables. 

La Lrance entretient une Ecole de Rome et une 
École d’Athènes. Qui empêcherait la formation, 
modeste d’abord et sans risque aucun, d’une Ecole 
de Paris, où sans sacrifices budgétaires importants, 
des bourses ou pensions seraient accordées, au gré 
des provinces, des villes, des associations, des éta¬ 
blissements ou groupes canadiens qui y verraient 
avantage? 

Mêmes réflexions et mêmes conclusions seraient 
tout indiquées, pourfournirlesCanadiensd’ouvrages, 
documents et instruments, de bibliothèques, collec¬ 
tions et musées scientifiques, artistiques, historiques, 
nationaux. Quel choix immense est possible pour re¬ 
prendre et emporter une part des richesses françaises! 



XLII 


INTRODUCTION 


Quand on songe à tout ce dont les matériaux 
abondent chez nous, on est avide pour nos compa¬ 
triotes de tout ce qu’ils pourraient recueillir sans 
peines et sans dépenses appréciables. C’est leur dot, 
leur hoirie, leur avoir paternel et maternel à récu¬ 
pérer. Que ces archives et ces titres, ces forces et 
ces gloires, ces outils et ces ressources merveilleuses, 
offerts parle passé et le présent à l’avenir, ne soient 
pas perdus pour nos frères. Ils sont leur bien, 
comme le nôtre. 



IV 


Le parler de tout le monde, la langue et la littérature. — Le 
bon parler français au Canada. — Les conservatoires et les 
ateliers du langage en France. 

Le français hors de France. — Son rôle international. — 
Les parlers exotiques. — Notre idiome en Amérique. — Les 
patois et argots, langages bâtards ou métis de français. — 
La langue des lettres et de la science, du monde et de la di¬ 
plomatie. — La sphère de la civilisation. ■— Les envolées 
de l’idée française. — La haute sociabilité humaine par le 
français. 

Les branches de la littérature; leur culture au Canada. 

Chants et chansons. Les rondes. — Identité populaire fran¬ 
çaise des deux côtés de l'Eau. — Ce qui se chante dans 
les deux Frances. — Les hymnes nationaux canadiens. — 
L’inspiration du patriotisme. — Nos contes et légendes. 
Adaptation à la vie canadienne. —• Les fables, genre spé¬ 
cial. 

La poésie, musique littéraire. L’Ecole française. — Rémi¬ 
niscences et transpositions. Originalités nées de la vie 
nouvelle sur le sol américain. — Les poètes doublement 
nationaux. Les fleurs et et les fruits que le Canada 
donne à la vieille France. 

L’histoire de France et les histoires des Canadiens. — La 
formation consciente, de la Nation. ■— Nouvelles et romans. 
Les débuts et l’avenir. — Théâtre. Instrument qui se 
prépare. Les premiers essais. Promesses certaines. — 
La chronique et ses habiles champions. — Place à part 
pour la presse et pour l’éloquence. 


— En ce cas, demande le Bourgeois gentilhomme 
dans la pièce de Molière, si je prononce « Nicole 
donne-moi mon bonnet de nuit », je fais de la prose? 


XLIV 


INTRODUCTION 


Et alors, aurait-il pu ajouter, quand je m’écrie dans 
mon jardin : « Quel bon soleil! », je cultive la 
langue française; et quand j’improvise en fredonnant 
une chanson, je fais de la littérature? 

— Sans doute. Le parler de tout le monde tend 
« tout bonnement » à traduire ce qu’on éprouve dans 
les conditions les plus simples et les plus diverses. 
Il s’arrange comme il peutdes moyens dont il dispose. 

Le langage ou la langue est une personne raison¬ 
nable et réfléchie, qui ordonne son avoir et s’assigne 
des règles. Elle apparaît flanquée de grammaires, syn¬ 
taxes, méthodes et lexiques ou dictionnaires. Ce 
sont ses ateliers, ses magasins et ses arsenaux. 

Quant à la littérature, quel personnage ! Elle 
dispose de troupes disciplinées et de toutes armes, 
avec tous les services d’une armée, avec sa stratégie 
et ses codes spéciaux, avec son histoire et ses scien¬ 
ces ; le tout, classé et catalogué selon les phases, varia¬ 
tions ou transformations de son existence. Car des 
littératures dissemblables peuvent être en concours 
dans le même temps, même quand leur langue est 
morte. 

Mais, pour une vraie nation, association héréditaire 
d’hommes, «tout cela se tient. » D’un mode d’expres¬ 
sion et d’une façon d’être à l’autre, le passage est sou¬ 
vent insensible. Tous les parlers ne constituent pas 
des langues, et toute langue n’a pas une littérature, 
de même que toute peuplade ne devient pas une so¬ 
ciété organisée, et toute société une nation. Mais d’un 
de ces états à l’autre, il n’est guère de frontières. 

Ceux qui essaient de déduire ou d’établir les rè- 



INTRODUCTION 


NLV 


gles et la théorie d’une langue, se reportent sans 
cesse au parler usuel et vulgaire; ceux qui parlent ou 
écrivent «tout bêtement» se retournent vers les sa¬ 
vants pour savoir « si c’est bien ». Une harengère 
peut être professeur de rhétorique, sans le savoir; 
un fiancé illettré demandera qu’on lui fasse sa lettre 
de cœur à la promise ; un électeur naïf, — s’il en 
existe encore, — sera ravi d’écouter ses candidats 
témoigner ce qu’il pense sans le savoir. 

Une Société s’est formée au Canada pour le bon 
parler français, et que de bien elle peut faire ! L’asso¬ 
ciation nationale, d’action vraiment internationale, 
V Alliance française, dont le siège central esta Paris, 
a pour objet de propager notre langue aux colonies et 
à l’étranger, ainsi que de multiplier les relations 
agréables et utiles entre ses adhérents, entre per¬ 
sonnes de tous pays ayant l’usage ou le goût du 
français, — la sympathie au moins. Et quels services 
ne pourrait-on chercher en des institutions de ce 
genre, services à échanger d’Europe en Amérique 
mieux qu’entre toutes autres parties du monde? 

L’Académie française, conservatoire général des 
lettres, avec son personnel éminent, ses œuvres et 
fondations multiples, sa magistrature si autorisée et 
tout indépendante, ne fait-elle pas accueil à tout ce 
qui vibre en français aux yeux et à l’oreille, prose, 
poésie, éloquence? Ne se fait-elle pas un honneur et 
une joie d’encourager, de couronner des ouvrages ca¬ 
nadiens comme s’ils étaient nôtres ; et ne le sont-ils 
pas par notre affection et notre admiration, comme par 
la communauté de filiation au regard du passé ? 


3. 



XLVI 


INTRODUCTION 


L’emblème de la tâche de ce grand cerveau diri¬ 
geant,l’Académie, n’est-il pas dans son dictionnaire, 
qui se poursuit toujours et ne s’achève jamais, Dieu 
merci ! puisque notre langue est si vivante. Pas plus 
l’Institut dans son ensemble, que la grande Société 
des gens de lettres ou la prospère Société des artistes 
dramatiquesfrançais , tout en présidant aux destinées 
actuelles de notre littérature, ne peut enrégimenter 
ses champions, et pas plus il ne doit délimiter leur 
champ de travail ou fixer leurs genres de production. 
Car il s’agit de tous les enfants, collatéraux, alliés ou 
amis de l’âme française, — cette grande dame, disait- 
on au XVIII e siècle, qui est aussi bien la bourgeoise 
du régime constitutionnel et la femme du peuple 
dans une démocratie; noble et forte figure, toujours 
mouvante, toujours allante à travers les temps et à 
travers le monde, s’incarnant toujours en créations 
nouvelles. 

Les inspirations françaises ne se retrouvent pas 
seulement dans cette ancienne Ile de France, « le 
berceau, » et dans les territoires que la nature et 
l’histoire ont faits nôtres, soit qu’on prétende en 
extraire, ou non, l’Alsace-Lorraine. Car dans les 
parties qui ont été séparées de notre corps de nation, 
l’esprit français ne reste guère moins compris et 
aimé; témoin aussi l’Ile Maurice; témoin, la 
Louisiane; premiers témoins, vous-mêmes, Cana¬ 
diens. 

Ces inspirations apparaissent dans la Belgique et 
la Suisse, dont les citoyens parlant français se sentent 



INTRODUCTION 


XLVII 


avec nous en fraternité plus proche, à mesure qu’ils 
s’éloignent de l’Europe. Elles ont été appelées, 
importées en Prusse même, et elles y ont laissé 
plus de bienfaits que les Prussiens ne désirent en 
convenir. 

Notre langue a été accueillie dans la société russe, 
comme sont soignées des plantes de serres dans des 
salons. Elle est chez elle dans toutes les Cours et 
les chancelleries, comme dans les meilleurs établis¬ 
sements d’enseignement et d’éducation, dans toutes 
les bibliothèques et les librairies. Elle a sa place 
dans les cabinets d’hommes de lettres, les laboratoires 
de savants, les ateliers d’artistes. 

Et que de formes a-t-elle prises! Langue franque, 
dans le bassin de la Méditerranée; langage de la 
civilisation dans l’Afrique du Nord, parmi ces 
Frances trans-méditerranéennes dont Alger a été le 
germe; parler encore incomplet, mais déjà indéra¬ 
cinable, dans l’Afrique occidentale, <> petit nègre, » 
parfois; parler créole aux Antilles, dans ces colonies 
qui veulent être des départements français; cela, en 
attendant ce que sera le français cultivé à Mada¬ 
gascar et dans l’Empire d’Indo-Chine. 

Prenez le encore dans le Liban, ou à Saint-Pierre- 
et-Miquelon, en Nouvelle-Calédonie ou à la Réunion ; 
constatez ces universelles aptitudes, cette souplesse 
admirable, cette netteté transparente de formes, 
cette adaptation rapide à tous les besoins humains 
comme à toutes « les façons de voir et de sentir. » 
Comme chacun se sent chez lui à Paris, chacun 
peut se sentir maître de ses idées en français. — 



XL VIII 


INTRODUCTION 


« j’aime à voir mes œuvres traduites en français, 
avouait un auteur allemand. Je ne m’en rends que 
mieux compte à moi-même. » 

Mais vous, vous chers Canadiens et Acadiens, qui 
avez un tel héritage au même titre que nous, que 
n’en avez-vous pas su déjà et que n’en saurez-vous 
pas faire? Votre langue s’épanouit au soleil de la 
Nouvelle-Orléans, où votre héros, — le nôtre aussi, 

-— Cavelier de la Salle a agi aussi puissamment que 
chez vous. Elle réussit en Californie; elle s’étend en 
Nouvelle-Angleterre. Vous pouvez, vous savez la 
faire prospérer dans votre merveilleuse confédéra¬ 
tion, de l’Atlantique au Pacifique, à travers vos 
continents, vos lacs et vos montagnes énormes, 
jusqu’en ces régions polaires où la voix humaine ne 
se fige déjà plus. 

Ne dédaignons donc, ne négligeons rien du 
domaine de la parole française. Tout y a sa valeur, 
comme dans un organisme végétal ou animal qui 
deviendrait humain. 

Quelques syllabes ou phrases françaises sorties 
d’une peau rouge, noire ou jaune, l’idiome d’un 
métis ou d’un mulâtre, — comme le patois d’un 
paysan de nos provinces ou l’argot de nos faubou¬ 
riens, comme la faconde d’une Dame de la halle ou 
les termes précieux d’une Dame de l’Académie, — 
le texte d’un traité diplomatique, le procès-verbal 
d’un congrès, le compte-rendu d’une séance inter¬ 
nationale, — tout a sa place dans l’œuvre de cette 
parole, une des formes supérieures <Ju Verbe 
humain, 



INTRODUCTION 


XLIX 


C’est avec tendresse, avec piété que les gens de 
la vieille France voient recueillir au Canada ces 
germes que répand le souffle français, comme le vent 
porte au loin les semences. 

Qu'importe que ce soit dans la ville historique et 
sainte, Québec, — dans la métropole agissante, 
Montréal, — en ce type du chef-lieu provincial de 
chez nous, Saint-Hyacinthe; — qu’il s’agisse des 
entretiens de colons ou de bûcherons, de matelots 
ou de pécheurs, de trappeurs ou de chasseurs, 
d’éleveurs ou de bergers? 

Qu’on note les signes laconiques des demi- 
sauvages qui se sont frottés à des français, les récits 
de ces robustes et aventureux métis, qu’importe? Il 
n’est pas jusqu’aux vrais sauvages, ces peaux teintées, 
qui ne puissent sentir que l’homme français est bon, 
simple et accueillant, comme il l’a toujours été aux 
races qualifiées d’inférieures. Nos soldats même, en 
braves et bons garçons, ne traitent-ils pas en frères 
et si possible en amis les êtres humains, même 
ennemis? Ne s’honorent-ils pas, même après la 
bataille, d’être secourables aux faibles, aux souffrants, 
aux opprimés? Ne sont-ils pas la chair jeune et le 
sang vigoureux de ce pays qui a ambitionné, à ses 
dépens, de former, émanciper et aimer les autres 
nations? 

Gesta Dei per Francos. Voyez ces croisades cons¬ 
tantes, même sans croix, pour tout ce qui apparaît 
comme le vrai et le bien, dans l’ordre pacifique 
comme dans l’ordre guerrier; pour la santé des 
Pommes et des animaux, comme voulait Pasteur; 



L 


INTRODUCTION • 


pour la fraternité, la mutualité, la solidarité, selon le 
vœu de nos hommes d’Etat; pour la justice, l’arbi¬ 
trage, le droit d’équité entre les nations, ainsi que 
pour les lois civiles entre individus; pour la libre 
évolution de tous dans l’espace, par l’aérostation, 
avec nos pionniers de l’air ; pour la pénétration des 
masses d’eau, par les sous marins et submersibles; 
pour la fixation du beau dans sa forme et sa colora¬ 
tion, par la photographie des images et des couleurs ; 
pour la transmission instantanée de nos perceptions, 
par les courants que recueille la télégraphie sans 
fils. 

Car ce sont là des entreprises de nos gens, des 
ouvrages qui parlent haut et qui parlent français, 
eux aussi; en sorte que, même sans un mot de 
notre langue, nos idées sont traduites par ceux qui 
les appliquent et les exploitent à leur compte. 

Que notre langue sache donc suivre à tire-d’aile 
cette envolée des idées françaises. Car il s’agit de 
faire pour le mieux les uns des autres, en aspirant 
parfois à l’absolu, — ô illusion ! — et constamment à 
l’idéal, que nous poursuivons le sachant intangible. 

— « Advienne la bonté réciproque universelle! » 
s’écriait un apôtre du bien. Et il ajoutait, peut-être 
avec naïveté : « Si le Christ avait à renaître ou à res¬ 
susciter, ne croyez-vous pas que c’est en français 
qu'il aurait préféré parler? » 




INTRODUCTION 


LI 


Comment se trouvent déjà cultivées au Canada 
les diverses branches de la littérature? 

Chants et chansons ne doivent-ils pas y figurer, 
malgré leur simplicité? Parce que les femmes por¬ 
taient autrefois coiffes et cornettes, étaient-elles 
moins françaises? 

Quand nous avons eu la joie de recevoir Fréchette 
et sa digne compagne en Bretagne, notamment à 
Pornic, l’ancienne résidence de Barbe-bleue, — 
(Gilles de Rais, qui a bel et bien vécu ou plutôt vilai¬ 
nement et mal), — nous avons réuni des bourgeois, 
des marins, des paysans, des ouvriers, qu’ils croyaient 
reconnaître, tant les nôtres étaient ressemblants aux 
leurs. 

Sur huit vieilles chansons que nous avons fait 
chanter, cinq résonnent couramment là-bas. Qui 
peut dire ce que ces ébauches de poésie, ce jaillis¬ 
sement rythmé de gaieté et d’esprit, peuvent fournir 
à la gent et aux genres littéraires? Quelle part ont les 
premières impressions d’enfance dans l’œuvre d’un 
poète adulte, qui peut-être y reviendra d’autant 
mieux en vieillissant? Crémazie a noté cette chanson 
commune entre nous : « As-tu vu la lune, mon 
gars? » — Les mêmes rondes d’antan font tourner 
les enfants des deux bords de l’Océan. Se rencon¬ 
trant, ils se réjouiraient en mesure avant de se 
comprendre; et une institutrice passerait, en récréa¬ 
tion, d’une école à l’autre avec le même accompagne¬ 
ment joyeux. 

Quoi de plus familial pour nous que le travail de 
M. Gagnon et les recherches du D r Larue, les 



INTRODUCTION 


LII 


chansons, épitres, satires ou épigrammes de Michel 
Bibaud, et la verve de Joseph Quesnel, où l’on 
constate comment les Français, en Amérique comme 
en Europe, excellent à mettre leurs gouvernements 
en rimes moqueuses, en attendant qu’ils les mettent 
à la raison. — « Malborough s’en va-t-en guerre » 
aussi au Canada. La Normandie, la Bretagne, le 
Poitou et combien de nos provinces ont leurs échos 
railleurs ou mélancoliques par delà les mers, et la 
vieille parenté de nos enfants s’affirme en ce que 
nous appelons « l’enfance de la littérature. » 

Mais de véritables chants nationaux peuvent 
naître, par exemple celui qu’inspiraient à Garneau 
les persécutions et les proscriptions, le « Canadien- 
errant », ou le vieux soldat et le drapeau de Carillon 
par Crémazie, ou le Vive la France de Fréchette. 
Ils prennent la place d’honneur, le plus près du 
cœur, dans les recueils de poésie; car ils sont plus 
que des œuvres, ils sont des sources de poésie, 
qui semblent sourdre de l’âme canadienne française. 

Que dire des contes, qui ont droit aux honneurs du 
foyer dans des régions où les veillées sont si longues, 
qui retracent les souvenirs et les rêves des simples 
gens, qui se transmettent de génération en généra¬ 
tion et réunissent dans une émotion et un plaisir 
communs hommes et femmes, enfants et vieillards? 

Comment ne pas être frappé de l’adaptation des 
imaginations et des récits de France au pays cana¬ 
dien, si bien étudiée dans les œuvres de notre cher 
ami H, Beau grand? N’est-ce pas un raffinement 



INTRODUCTION 


LUI 


d’amateur de livres et un trait d’esprit, que d’avoir 
publié comme il a fait ces légendes avec tout le luxe 
des impressions modernes, afin d’attester la valeur 
réelle de ces fantaisies populaires dans la production 
intellectuelle nationale ? 

Français il faut être pour savourer nos fables et 
tirer de notre La Fontaine tout ce qu’il contient de 
profond. La pénétration de M. l’abbé Bourassa, 
son érudition et son goût, ont montré que nos 
fabulistes sont saisis en toutes leurs finesses, et que 
la fable peut fleurir en terre canadienne cultivée 
par des mains françaises. 11 est vrai que chez le Secré¬ 
taire général de l’Université Laval, la critique litté¬ 
raire ne fait pas tort à l’histoire, à la sociologie, à 
l’éloquence sacrée. 

Mais c’est à la poésie qu’il faudrait venir aussitôt, 
et comment en effleurer seulement le domaine? 
Il est varié comme celui de la musique. 

On a voulu chercher en certains poètes canadiens 
des mélodies, des accords tout faits, des pastiches, 
« des lieux communs » d’Europe. Si les Français de 
là-bas ont droit de prendre ou reprendre leur bien 
où ils le trouvent, c’est chez nous, avec transposition 
pour les temps, les lieux et milieux nouveaux. 
Nous les remercierions volontiers de prouver que 
nos inspirations et nos procédés restent vrais au 
loin. 

Les naïves poésies du début ne nous sont pas 
moins chères que les originalités fournies plus tard. 



L1V 


INTRODUCTION 


Dans les anthologies de H. L. Taché ou de l’abbé 
Nantel, ce sont des fruits français que nous cher¬ 
chons en même temps que des fleurs canadiennes, 
et nous y voyons déjà la semence de l’avenir. 

Entendant les vers de Fréchette, dont les Fleurs 
boréales et la Légende d’un peuple faisaient sensation 
voici tant d’années déjà, lisant Crémazie ou Nérée 
Beauchemin, prenant les Aspirations de Chapman, 
ce livre récemment accueilli avec tant de faveur en 
France, où l’auteur a voulu le faire naître, -— quel 
attendrissement n’éprouvons-nous pas? Le sourire 
ou les larmes sont venus du cœur, avant même que 
le cerveau ait donné son avis. 

Lorsqu’au début de cette année, un jeune Cana¬ 
dien récitait l’éloge de notre langue française, par le 
poète dont le nom est anglais et l’âme française, un 
murmure d’émotion s’élevait parmi les auditeurs. 
Certes, cette langue appartient à ceux qui savent 
la chanter et l’aimer comme de tels admirateurs. 
Ils ne sont pas ses serviteurs, ils sont ses maîtres, 
ses auteurs: ils la fécondent, ils la créent. 

Au nom de la poésie française, honneur et recon¬ 
naissance aux poètes canadiens français. 

L’histoire, — nos frères possèdent la nôtre, qui est 
toute à eux aussi, si haut qu’elle remonte. Mais ils 
ont la leur, à eux seuls, depuis qu’ils se sont élevés, 
émancipés seuls, mûris par le malheur et par les 
luttes. Ce sont des histoires françaises que nous 
devons à Carneau, à l’abbé Ferland, à Gérin- 
Lajoie, à l’abbé Casgrain, à Michel Bibaud. 



INTRODUCTION 


LV 


Qu’il soit permis d’ajouter le nom de l’auteur 
d'un livre publie' en anglais, l’ancien député- 
Ed. Richard, Acadien français, l’excellent ami que 
nous avons possède' longtemps en France où il 
compulsait nos archives et recueillait tant de docu¬ 
ments pour le Canada. Vraiment Français il a été, 
même et surtout en ce livre écrit dans la langue 
où il voulait repousser les attaques et les injustices 
répandues trop longtemps contre les anciens Aca¬ 
diens. Fa mort, hélas! fauche le laboureur et le 
moissonneur. Mais la moisson et la semence de 
vérité restent acquises. La pensée, l’affection des 
absents survit et revit avec le bien qu’ils ont accom¬ 
pli. Hommages émus à E. Richard, comme à l’abbé 
Casgrain, récemment frappé, lui aussi, après qu’il 
a tant labouré, semé et récolté. 

Le roman tient souvent de l’histoire, et récipro¬ 
quement. C’est le genre où la France européenne a 
fourni le plus de productions que l’Europe pourrait 
se dispenser parfois de nous envier, mais dont elle 
est complice et coupable par le débit qu’elle leur 
assure. Déjà s’annoncent, chez nos compatriotes, des 
auteurs, une culture de ce genre qui sera certaine¬ 
ment plus prudente, et dans laquelle leurs pré¬ 
cieuses qualités et leurs immenses champs d’action 
promettent le succès. Quand on étudie les actes de 
ces pionniers de la civilisation dans l’Amérique du 
Nord, on songe qu’ils ont eu plus pressante tâche 
que d’écrire des romans; il fallait les faire. Ce n’est 
pas dans la bataille que l’on raconte, encore moins 



LVI 


INTRODUCTION 


que l’on critique; et pourtant les Canadiens seraient 
trop enclins à se critiquer, en leur qualité de Français. 

Est-ce pour des raisons analogues, pour cause de 
jeunesse et d’action, qu’ils ne se piquent pas encore 
de se manifester et d’exceller dans le genre théâtral? 
Peut-être M. Paré n’avait-il pas tort de railler la 
théâtromanie de la France, trop explicable par notre 
situation dans l’histoire et en Europe. Car notre 
pays a été le siège de tant d’événements, de drames, 
tragédies et comédies! Nous y avons joué et payé de 
nos personnes et de nos deniers, de nos épreuves 
et de nos souffrances, la grande pièce qui se déroule 
depuis des siècles en pays civilisés. 

Mais la scène maintenant se passe dans le monde, 
et le jour approche peut-être où le théâtre français 
brillera au Canada, autrement que comme impor¬ 
tation de choses et de gens de chez nous. N’a-t-on 
pas vu des essais auxquels a concouru l’auteur 
même de ce livre? Ne possédons-nous pas les ou¬ 
vrages d’un précurseur dont nous nous félicitions 
tant d’être l’ami et dont la famille a en héritage le 
talent comme le patriotisme et la hauteur d’esprit? 
Qu’on en juge par les tâches que s’est assignées sa 
digne fdle, M me Dandurand, tant appréciée aussi en 
F’rance. 

M. Marchand, l’ancien « Premier » de la province 
de Québec, a montré que la sagacité de l’homme 
d’Etat ne nuit pas à la pénétration du psychologue, 
pas plus que l’orateur à l’écrivain. Qu'on ne cherche 
pas dans ses pièces les intrigues dont la politique 



INTRODUCTION 


LVII 


fournit souvent le spectacle, au moins dans la cou¬ 
lisse. Comme il avait écrit des poésies fugitives et 
des fables, il a mis en scène des observations et des 
études fines, ingénieuses, distrayantes, sans tapage 
dramatique. Sans inquiéter une société scrupuleuse, 
il a frayé la voie vers le théâtre, où s’exerce une 
telle puissance, où s’incarnent si passionnément 
les idées et se représentent les plus troublantes 
réalités de la vie. Sûrement, l’esprit français utili¬ 
sera un jour cette puissance pour l’éducation des 
esprits et la culture des moeurs en Amérique. Le 
Nouveau-Monde est apparemment un théâtre assez 
vaste. 

La chronique, avec sa souplesse et sa variété, ne 
pouvait pas laisser les Canadiens indifférents; et 
comment ne pas citer M. A. Buies, qu’il faudrait 
viser à tant d’autres titres; M. Hector Fabre, que 
son rôle à Paris ne nous empêche assurément pas 
d’envisager en sa qualité d’homme d’esprit, esprit 
si fin et si brillant, lettré qu’il faudrait suivre jusque 
dans le journalisme en ses divers genres, de même 
qu’il faudrait suivre sur des terrains si divers 
MM. Faucher de Saint-Maurice, Lusignan et Edmond 
Paré. 

Mais nous voici aux journaux et revues, qui 
peuvent n’être pas abordés dans un ouvrage traitant 
de la littérature proprement dite. Il est permis 
d’y joindre le discours ou, selon le mot usuel, 
l’éloquence, bien que ce ne soit pas toujours syno- 



LVIII 


INTRODUCTION 


nyme, il faut l’avouer. Pour tout concilier, disons 
« la parole. » La Parole et la Presse, les deux puis¬ 
sances qui gouvernent ce temps ! Offrons leur place 
à part. Logiquement, ce serait aujourd’hui la 
première place. 



La parole écrite. Triple organe : le Journal, la Renie, le 
Livre. — La presse périodique et les œuvres littéraires. 
L’agitation du journalisme et la poussière des bibliothè¬ 
ques. Culture de la langue en plein vent. — Tâche uni¬ 
verselle du journaliste. Les journaliers du travail intel¬ 
lectuel. Le grand mouvement quotidien. 

Revues et Magazines ; les magasins d’alimentation céré¬ 
brale. Les deux Frances et les deux Mondes à relier. — 
L’éducation générale de la famille et de la nation. — Rôle 
des femmes. Les intellectuelles au Canada. Vœux 
et hommages français. 

La poussée des feuilles françaises en Amérique. Comment se 
compose tin journal; ici et là-bas. Les idées et les faits, 
le fond et la façon. Les plats anglais et la cuisine 
française du journalisme. Qualités de France. — Nos 
journaux à Montréal et à Québec, dans les villes et les régions 
canadiennes et américaines. Les champions français. 
Une langue qui ne veut pas devenir morte. — Gratitude 
nationale. 

La parole parlée. Les discours qui s’écrivent. L’éloquence 
et la littérature. — Le Français né parleur. Prestige in¬ 
ternational du beau langage. Le règne de la parlemen- 
tation. — Facultés oratoires canadiennes. L’éducation du 
parler. La langue maternelle, mère de l’éloquence. — 
L’inspiration; le Verbe national. Les Gaulois artistes et 
professeurs de parole. L'art et la facilité. — Identité 
française et canadienne ; eux, c’est nous. L'éloquence, 
c’est le pouvoir. 


Il est d’usage, pour classer des articles ou des dis¬ 
cours comme morceaux littéraires et les ranger dans 
cette noblesse intellectuelle qu’on intitule lalittéra-r 
ture, d’attendre qu’après avoir été semés au vent, 


LX 


INTRODUCTION 


en feuilles volantes, ils aient pris corps en volume. 
Ce sont alors des personnages arrivés, paraît-il; ga¬ 
rantis non pas, bien entendu, contre l’obscurité et 
l’oubli, mais contre ce terrible mouvement de la vie 
publique qui emporte tout avec une rapidité sans 
cesse croissante. 

Pourtant, on voit des gens irrévérencieux qui ai¬ 
ment mieux vivre ou avoir vécu au plein air, en 
pleine lumière, si brièvement que ce soit, que d'ètre 
nés dans un cénacle, même littéraire, chétifs, ignorés, 
vieux, morts d’avance. Belle consolation de se trouver 
enseveli vivant dans la poudre des librairies et des 
bibliothèques, trop souvent semblables à des nécro¬ 
poles! Que d’auteurs s’y fossilisent, dans l’attente 
de la résurrection qu’apportera cet ange béni, un 
lecteur, ouvrant le volume, peut-être par erreur. 

Soyons justes, même pour les puissants du jour¬ 
nalisme et des parlements ! Ce n’est pas un mince 
honneur, pour un éphémère humain, que de contri¬ 
buer à la vie des autres et « d’avoir son jour». Ne féli¬ 
cite-t-on pas quelquefois celui qui a eu « son heure »? 
Plus ou moins long, un instant comme un siècle, 
est le chemin de l’éternité, et même parfois de l’im¬ 
mortalité. 

Combien d’écrits ne se feront jamais livres, qui 
auraient été dignes du brochage et même de la re¬ 
liure! Combien de correspondances simplement 
manuscrites retracent les sentiments et les actes les 
plus « typiques » pour la vie morale et intellectuelle 
d’une génération et d’une époque ! Que de trésors qui 
ne se déposeront jamais en in-ie ou en in-octavo! 



INTRODUCTION 


LXI 


Que d’articles sont plus lus, — ce qui est capital pour 
un écrit, — que les tomes les plus majestueux! 
Combien de fragments, à peine recueillis en cou¬ 
pures, contiennent plus de sève, de verve, d’in¬ 
vention, qu’un paquet de ces traités qui ne semblent 
composés que pour être publiés, publiés que pour 
être reliés, reliés que pour être collectionnés, alignés 
sur des rayons ! 

Au reste, il faut l’avouer, c’est la langue même 
et la manière dont elle a pris racine, dont elle 
pousse, fleurit et fructifie au Canada, qui nous pré¬ 
occupe jusque dans la culture de luxe qu’elle reçoit, 
parmi les jardins littéraires et à plus forte raison en 
serres chaudes. Les espèces qui résistent et pullulent 
en terre libre ont-elles moins de charme et de par¬ 
fum? C’est à tous les vents que se dispersent les 
feuilles périodiques, et c’est aux champs comme 
à l’atelier ou au magasin, dans les lieux publics, sur 
les routes, qu’elles passent de main en main et font 
transmettre la parole de bouche en bouche. 

Le journal, — nom si juste, — est tout ensemble 
le carnet détaillé de la vie quotidienne et le grand 
livre de la vie publique. Quel n’est donc pas son pou¬ 
voir pour la conservation et l’extension du langage, 
pour la formation et l’influence de la littérature! 

Incalculable est le nombre de phénomènes et de 
faits, d’essais et de travaux, d’éléments et de ferments 
de vie, de manifestations et de révélations qui ne pa¬ 
raissent que là. Combien d’hommes pensent et 
produisent, comme ils vivent, au jour le jour! 


4 



LXII 


INTRODUCTION 


Le journaliste est souvent le journalier, le prolétaire 
de la vie intellectuelle. Il faut qu’il se jette en ce 
courant, en ce mouvement universel et incessant 
qu’il a tant de peine à suivre, et qu’il se borne d’or¬ 
dinaire à devancer lorsqu’il semble le conduire. 
Combien de politiciens, comme de littérateurs, sui¬ 
vent en réalité par devant! Un cheval fougueux 
croit conduire la voiture, — sa voiture, — parce 
qu’il la précède et qu’elle est attachée à lui. 

Et quelle importance n’ont pas les Revues pour 
l’esprit public? C’est par elles que se fait le travail 
de digestion des éléments et des aliments les plus 
sérieux en tous genres de questions et d’études. 
Œuvre substantielle de vulgarisation, qui sustente 
le public, par addition au pain quotidien du jour¬ 
nal, et sans préjudice de ]'alimentation spéciale par 
le livre. 

Revendiquons le même privilège contre M 1Ie Barry, 
ou si l’on veut contre Françoise, dont le journal 
comme les écrits ont été tant appréciés, et qui se 
remémorera toutes les sympathies françaises, nor¬ 
mandes même, demeurées invariables. 

Les vieux pays ressemblent aux vieilles gens; ils 
oublieraient plutôt les amitiés et les parentés nou¬ 
velles, que les anciennes. Revenez dix ans, vingt ans 
plus tard chez nous ; vous y retrouverez non plus 
peut-être les mêmes personnes, mais les mêmes 
choses, les mêmes sentiments enracinés comme nos 
chênes. 

Mais que de feuillets faudrait-il pour les Revues 
et que de pages pour les journaux, surtout à un de 



INTRODUCTION 


LXIII 


ceux qui s’honorent d’avoir participé parfois à leur 
rédaction et de compter parmi leurs lecteurs ! 

Oui, c’est une jouissance pour nous de lire des 
feuilles françaises du Canada et d’Acadie, de Nou¬ 
velle-Angleterre, de Louisiane et d’autres parties 
des Etats-Unis. Nos yeux en rient de plaisir, comme 
ils en pleureraient d’émotion. 

Et tout d’abord, quelle fierté nous éprouvons à 
constater l’importance de ces organes et de leur 
clientèle, les pays qu’ils desservent, les services 
qu’ils rendent, les progrès de l’outillage, le nombre 
de pages données à si bon compte, la variété de ces 
informations, la hardiesse de ces informateurs, qui 
quelquefois courent le monde aussi vite ou plus vite 
que les nôtres ! 

Sans doute, ces journaux ne sont pas présentés 
comme les nôtres, qui ont leur distribution des 
matières, leur classement et leurs titres machinés. 
C’est la composition artistique du cadre. Mais le 
contenu répond-il toujours à cette habile ordon¬ 
nance, et l’édifice à la façade ? — « Quel dommage, 
soupirait un publiciste, qué les Français n’amassent 
pas plus de faits; ils ont tant d’idées !» — « C’est 
bien pourquoi », répondit un confrère. 

C’est donc en première ligne, on peut le dire, 
qu’il faudrait placer les publications périodiques en 
tous genres, soit qu’elles aient ou non la pureté de 
langue et les prétentions justifiées à la littérature, 
au moins en certaines de leurs parties. 

Déjà des revues franco-canadiennes ont montré ce 



LXIV 


INTRODUCTION 


qu’on pourrait faire pour le service du Canada et 
pour la jonction des deux Frances, en les rensei¬ 
gnant et les aidant l’une par l’autre. Notre ami 
M. Beaugrand n’a certainement pas oublié certains 
projets qui nous étaient communs, comme tant 
d’idées entre nous, servies par une si vive amitié. 
Les Magazines réussissent trop bien en Amérique, 
et ce que les Canadiens ont déjà su faire est trop 
démonstratif, pouf que l’on n’ait pas confiance en 
l’avenir de ces genres si variés d’information et 
d’étude. Les chefs de la littérature canadienne n’ont- 
il pas donné l’exemple? 

Il n’est pas jusqu’aux Dames qui n’aient prouvé 
comment la famille, l’éducation, la vie du foyer 
peuvent avoir des organes aussi gracieux qu’utiles, 
signe du rôle qui s’ouvre en toutes choses à la femme 
canadienne, grâce aux vertus domestiques, aux 
facultés délicates, au sens du beau, à la pureté de 
mœurs qu’elle doit à l’atavisme et à son propre 
mérite. Car cette nation est fille de braves gens, les 
colons d’antan, et d’honnêtes filles, celles qu’on 
choisissait en France pour aller fonder des ménages 
dans la Nouvelle France. En Amérique, l’Améri¬ 
caine en est témoin, la femme peut étendre son 
influence, sa liberté, qui n’est pas à confondre avec 
les libertés trop faciles à prendre en quelque grande 
ville. 

Rappelons le nom respecté de Madame Dandu- 
rand, qui sait si heureusement manier la plume et la 
parole. Ne transmet-elle pas vivante cet héritage à 
sa jeune fille, tant applaudie lorsque tel poète 



INTRODUCTION 


LXV 


français, notre ami Lucien Pâté, la priait de réciter 
quelque pièce à la louange du Canada ? 

La presse française d’Amérique se conforme aux 
habitudes d’un public de journaux genre anglais. 
Mais le français n’en garde pas moins ses aptitudes, 
qui lui assignent un rang éminent par la clarté 
d’exposition, la vivacité d’imagination, la prompti¬ 
tude d’action, le sens critique et la polémique. On 
sait en France ce que valent ces qualités par les 
coups qui se distribuent si libéralement. 

Un grand journal tel que la Patrie de Montréal, 
dont le fondateur a tant fait pour les causes qui lui 
sont chères, nous donne orgueil, à nous autres sur¬ 
tout qui y avons écrit. Toujours on revoit les 
colonnes où l’on a mis son nom ; et l’on revoit 
journaliste le vaillant Beaugrand qui, malgré son 
état de santé, s’est brûlé au feu de la bataille 
quotidienne. 

Et la Presse, dont le personnel dirigeant nous est 
tant ami, où notre prose s’est alignée aussi, — 
quels souhaits on fait pour sa prospérité, pour son 
extension déjà si puissante dans l’Amérique du 
Nord! Quels sentiments nous inspirent, en dehors 
de toutes questions politiques, les importants jour¬ 
naux de Québec, comme de Montréal, des villes et 
provinces où le français s’est implanté! 

Sera-t-il pardonné de garder tendresse particu¬ 
lière pour les feuilles acadiennes, qui poursuivent la 
reconstitution de la nation française dans les pro¬ 
vinces maritimes, et pour ces journaux de la Nou¬ 
velle-Angleterre, accompagnant aux États-Unis des 


4» 



LXVI 


INTRODUCTION 


émigrants qui ne doivent perdre ni leur parler, ni 
leurs croyances, ni leurs traditions, qui forment des 
groupes robustes et des collectivités souvenantes? 

A Fall River, nous revoyons en pensée nos amis 
entourant M. Dubuque et le cher Indépendant, dont 
je me considère aussi comme rédacteur; à Woonsoc- 
ket, la vaillante Tribune, la population française et 
ses chefs si distingués dont les noms voudraient 
sortir de ma plume, comme pour Fall River; à 
Lowell, de même, avec l'Etoile, et tant d'autres 
ailleurs. 

De tous ces organes, la formation a pu être difficile. 
Souvent leur maintien coûte des sacrifices, et leurs 
moyens restent proportionnés à l’importance de 
leur clientèle. Mais l’émotion est d’autant plus 
admirative lorqu’on note sur place les conditions 
dans lesquelles ont dû vivre tant de journaux, à 
l’imitation de ces vieilles familles canadiennes qui 
parlaient français chez elles, lisaient sans cesse les 
seuls livres qu’elles possédassent et compulsaient de 
méchants dictionnaires, pour ne pas oublier et ne pas 
laisser disparaître le parler des aïeux. 

Courage à ceux qui, dans quelque ville isolée, en 
quelque Etat ou province de langue anglaise, se 
parlent et s’entreparlent français ! Honneur à ces 
missionnaires de notre langue, qui ne se contentent 
pas de la parler pour les besoins du ménage, au¬ 
tour de la table et du foyer, comme on ferait d’un 
patois, — ni de l’employer pour la vie intime de la 
conscience comme à l’église, ni de la faire vibrer en 
quelque allocution privée ou en quelque chanson, 



INTRODUCTION 


LXVII 


ni de la consigner dans des lettres et pièces particu¬ 
lières ; •— mais qui lui donnent l'incarnation vigou¬ 
reuse. la faculté de reproduction, le retentissement 
universel de la parole imprimée, qui la mêlent aux 
affaires publiques et obligent ainsi ceux-mêmes qui 
ne la parlent pas, à se la faire traduire, comme à tenir 
compte des idées, des sentiments et des intérêts 
dont elle est l’expression. 

C’est au nom de tous les Français de ce côté de 
l’Eau, à commencer par ceux qui travaillent pour le 
langage, en quelque genre de publication ou de 
publicité, que nous présentons nos félicitations, 
notre gratitude et nos vœux chaleureux à nos con¬ 
frères, camarades et collaborateurs de la presse 
périodique française au Canada et aux Etats-Unis. 


Les journalistes sont les avocats de la plume, et 
c’est du bec comme de l’ongle que tout homme 
public est obligé de s’escrimer. Si le journalisme 
mène à la littérature et réciproquement, l’éloquence 
a même privilège. 

Ne vante-t-on pas un discours en le déclarant bien 
écrit; et les harangues, les rapports, les mémoires, 
les déclarations solennelles, même les « notes 
verbales» de la diplomatie, ne sont-ils pas écrits? 
Les sermons et les oraisons funèbres ne sont-ils pas 
composés pour être appris par cœur, et de même 




LXVIII 


INTRODUCTION 


nombre de conférences, d’allocutions soi-disant fa¬ 
milières et jusqu’à des toasts? La littérature latine 
était dénommée en Sorbonne « l’éloquence latine. » 
Faute d’être suffisamment sûrs de leur forme, de 
leurs arguments ou de leur connaissance de l'affaire, 
nombre d’avocats débitent de mémoire, manière 
indirecte de plaider par mémoires. 

S’il est un pays où la parole orale doit partout 
figurer dans les genres littéraires, c’est la France, 
donc aussi le Canada. La parole est chez nous si 
facile, et les institutions libres lui donnent une telle 
action! On a raillé le français pour sa manie de 
parler. Comment couper la parole à notre littéra¬ 
ture? 

Que nos rivaux du dehors aient quelque modestie. 
Serait-ce par moindre diffusion du don de parole 
chez eux? On y est encore plus sensible au « bien 
parler » que chez nous. C'est même une surprise 
d’observer la suprématie que confère la parole dans 
les contrées d'influence anglaise, alors que les anglais 
affectent d’apprécier les actes plus que les mots. Ce 
n’est pas chez nous qu’a été inventé le régime parle¬ 
mentaire, et nous sommes agréablement flattés de la 
haute considération que procure à des orateurs d’ori¬ 
gine française l’honneur de bien parler en anglais. 

Sir W. Laurier, qui s’est placé en tête des orateurs 
britanniques, notamment lors du Jubilé de la Reine 
Victoria, n’a pas reçu de leur sol et de leur climat la 
vertu oratoire. Comme d'autres éloquences cana¬ 
diennes françaises, celle-là semble s’être formée toute 
seule, sans maître. Mais de telles façons de se faire 



INTRODUCTION 


LXIX 


soi-même ne sont pas assez à la portée de tous, pour 
qu’on dédaigne les traditions, l’éducation, les occa¬ 
sions et les milieux de culture perfectionnée qu’offre 
la France. 

Lorsqu’une nation compte des précédents et des 
exemples tels que ceux de Papineau, Chapleau, 
Mercier, des pratiquants de la parole tels que les 
« parlementaires, » les orateurs de la chaire, les 
membres du barreau, les professeurs éminents 
qu’il nous a été donné d’entendre, chaque généra¬ 
tion peut être ambitieuse pour elle et pour l’avenir. 
Ne disait-on pas parfois d’un petit Canadien « ce 
sera un Papineau, » comme chez nous « un Mira¬ 
beau »? Le nom de sir Georges Etienne Cartier n’a- 
t-il pas laissé comme un sillage derrière lui? 

Faut-il négliger ces dons et le pouvoir qu’ils con¬ 
fèrent? Demandez à l’histoire, même contemporaine. 
Comptez les batailles gagnées, mesurez les con¬ 
quêtes arrachées grâce à cette arme rapide, flexible, 
insaisissable, indestructible, la parole, non pas 
seulement dans les Parlements, mais en toute 
assemblée, en tout assemblage de gens, paroissial, 
municipal, provincial, fédéral, aux élections et aux 
conseils, dans le bourg, le Comté, le Dominion, 
parmi le gros public comme le plus raffiné. 

Que dans le livre vivant de leur nation, les Cana¬ 
diens ouvrent un large chapitre à l’éloquence. Pour 
rester vraiment soi, c’est dans sa langue maternelle 
qu’on doit être éloquent tout d’abord, sauf à le devenir 
en d’autres langues. Qu’ils développent ces genres 
bénis de Verbe, ces inspirations de lame qui se 



LXX 


INTRODUCTION 


révèle à elle-même et aux autres. Quels instants 
que ceux où il semble au parlant que la pensée de 
tous passe en lui, s’incarnant en sa personne! Il se 
voit comme le point lumineux du circuit qui se 
forme et des courants qui naissent entre hommes 
assemblés. 

La France, n’étant encore que la Gaule, fournis¬ 
sait des maîtres d’éloquence aux maîtres du Monde, 
à Rome. Elle est dotée des connaissances et de 
l'expérience amassées de l’antiquité et des époques 
modernes. Elle a la théorie et la pratique, les 
méthodes et les exemples en tous genres. Les chaires 
professorales ou religieuses, les tribunaux, les 
Académies, les corps délibérants et politiques, les 
sociétés et réunions de tout ordre rendent aisé 
d’observer et d’utiliser les formes multiples et les 
conditions les plus variées de la parole; que là 
encore nos chers compatriotes prennent leur bien. 

C’est de la force et des succès qu’ils recueilleront 
pour là-bas. Crémazie ne louait-il pas chez nos 
orateurs la clarté, l’ordre, la propriété des expres¬ 
sions, la phrase qui vient sans effort apparent, comme 
d’une source intarissable? Certes, cette source est 
alimentée en chacun par les incessants afflux du 
dehors, comme l’est un cours d’eau par les pluies 
qui filtrent dans le sol. Cette apparente facilité n’est 
faite que de difficultés vaincues. Tel discours impro¬ 
visé, jaillissant à l’improviste, se préparait depuis 
vingt ans peut-être ; et qui sait si ce n’est pas l’audi¬ 
toire même qui les fait en l’orateur, tout autant 
que l’inverse? 



INTRODUCTION 


LXXI 


Ne nous inquie'tons pas trop des critiques cana¬ 
diennes contre le « jargon parlementaire anglo- 
canadien de certaines e'poques, et des plaintes sur 
les anglicismes ou confusions de langues. Sans 
doute, il faut toujours épurer ce qui s’accroit d’élé¬ 
ments étrangers. Mais laissez courir un fleuve au 
grand soleil ; il aura bientôt purifié ses eaux et 
déposé son limon. 

Les Canadiens que nous entendions à Paris, par 
exemple, au grand moment de l’Exposition Univer¬ 
selle de 1900, nous donnaient la joie de sentir 
l’identité des facultés, oratoires comme autres, sous 
la diversité des moyens et de leur mode d’emploi. 
Quelle action dans la parole même du Commissaire 
Général M. Tarte! 

Que ce fût dans le cabinet d’un de nos gouver¬ 
nants ou dans les réunions les plus dissemblables 
et même cosmopolites, au palais du Trocadéro dans 
les salles contenant les productions canadiennes, à 
Paris ou en province, le représentant du Canada, 
qu’on se félicitait de voir avec sa gracieuse famille 
et les groupes de compatriotes, témoignait une 
vivacité spontanée, une vigueur, un élan, un entrain, 
qui gagnait l’interlocuteur ou l’auditoire. Certes, il 
n’était pas nécessaire qu’on apportât d’un de nos 
départements à M. Tarte les preuves et les titres de 
ses origines, pour reconnaître en lui le Français 
bien français. Et quelle satisfaction de voir briller et 
chauffer ce feu français revenant d’un pays où il 
fait froid quatre mois sur douze! 

Qu’on visite une école canadienne, qu’on suive 



LXXII 


INTRODUCTION 


les audiences d’un tribunal, qu’on assiste aux 
débats d’une assemblée, on conclut : « Ils possèdent 
tous les dons des ancêtres, et n’ont qu’à les faire 
valoir. Eux, c’est nous ». 

Les Irlandais prennent souvent le haut du pave 
en Angleterre dans les lieux où l’on parle. A bien 
plus juste titre, une place prépondérante appartient 
aux Canadiens dans les domaines que régissent la 
littérature, l’art et l’éloquence. Si la poésie française 
brille au Canada, qu’en doit-il être de l’éloquence, 
puisque notre langue se prête plus encore à celle-ci 
qu’à celle-là? 

Et où mène l’éloquence? A tout, de notre temps, 
et par dessus tout, au pouvoir. 



VI 


L’immortel Français. — Fidélité et loyalisme. — Le crû 
français, et le plant canadien. — L’esprit ouvert, Inconstante 
jeunesse, la gaieté et l’idéalisme invincibles de la famille. Le 
vrai peuple de France au Canada. Le « bon Français ». Les 
gens de lettres. 

La Canadienne ; ses dons et ses vertus. Ménages heureux ; 

nation puissante. Le rôle de la femme. 

Le prétendu abandon de la France. C’est l’histoire qui a donné 
de nos nouvelles. Les sorties des Français. — La France, 
théâtre de la vie moderne. L’humanisme altruiste. Les États 
égoïstes. 

Le Français est « reparti». Lafropagande mondiale. Courants 
à rétablir avec le Canada. — Paris, Ville de tous. Frères 
retrouvés. Le mouvement canadien chez nous. 

Entreprises communes ; échanges de services. Les invasions 
pacifiques. — Une propriété canadienne plus vaste qu'un 
État. Les grandes œuvres privées. 

Nos hôtes canadiens. Les revenants. Programme humain 
français. — Les ponts rétablis. Les passages directs. Le ravi¬ 
taillement français du Canada. —■ Un défilé de visiteurs 
aimés. L’Ubiquité et la perpétuité de la vie dans l’affection. 

La langue ne nous trahit pas seule, chers compa¬ 
triotes. Pour qui sait voir, même sans entendre, 
nous sommes la même famille. 

Mêmes qualités, et probablement, si nous nous 
regardions nous-mêmes de moins près, mêmes 
défauts ; ce qui pourrait engager chacun à quelque 

indulgence. pour le prochain en même temps 

que pour soi. La démonstration serait aisée pour 


5 



LXXIV 


INTRODUCTION 


un étranger, gens et faits en mains, comme on dit. 
Mais admettons que la discrétion force à noter 
seulement la similitude de quelques qualités. 

Dans la poésie, dans les œuvres d'histoire, dans 
le journalisme canadien, ce qui émeut tout d’abord, 
ce qui émerveille le lecteur le moins lettré de la 
vieille France, c’est de voir le français en pleine 
force implanté dans l’Amérique. 

Ainsi le retrouve-t-on d'après les récits de Gaspé, 
qui avait été bercé aux souvenirs du temps de 
Louis XV ; de Gérin-Lajoie, descendant d’un sergent 
français; de Garneau, qui voulait révéler le cher 
pays canadien à lui-même; de F Augustin Thierry 
du Canada, l’abbé Casgrain, qui établissait si puis¬ 
samment l’originalité propre de ce pays et l’étroite 
parenté avec celui d’Europe, où il revenait avec 
tant de bonheur. 

Avec cet immortel français, qui vaut à nos 
académiciens d’être appelés immortels aussi, — 
l’individualité et la collectivité canadiennes re¬ 
prennent leurs droits contre l’oppression anglaise, 
qui affectait, jusqu’au milieu du XIX'’ siècle, de déplo¬ 
rer le manque de loyalisme. Pourtant, loyal a chez 
les Français un sens plus satisfaisant que le mot an¬ 
glais, qui signifie plutôtlégal que généreux. La loyauté 
française ne se restreint pas au respect littéral de la 
légalité; mais elle est en partie faite de sentiment, 
et nos gens ont besoin d’aimer pour respecter. 

Chez nous, la bonté est la vertu souveraine. On 
dit « un bon roi, » — « le bon Dieu. » De l’homme 
haut placé, le plus grand éloge est : « quel brave 



INTRODUCTION 


LXXV 


homme! » — Brave, en même temps synonyme 
de courageux et de bon. 

Avec ces qualités nationales éclatent, chez les 
Canadiens, l’esprit, — l’esprit vrai, dédaigneux de 
la méchanceté; pétillement de bonté, mélange de 
malice et de bonhomie. Pour eux aussi, le point 
capital est « d’avoir du cœur ». 

Mais quelles facultés la lutte contre la nature et le 
climat, contre le sauvage et l’oppresseur, n’a-t-elle 
pas développées? Volonté, initiative, action, sang- 
froid, ténacité. — « Observez, notait un Parisien, 
des Canadiens qui arrivent de régions anglicisées : 
muscles de la face tendus; mâchoires serrées. Parmi 
nous, la bouche se détend et la figure s’ouvre. 
D’abord, nous avons moins de brouillards et moins 
de froid. » 

Admirez cet entrain, la plaisanterie et le rire faciles, 
la verve, signe de santé et de vitalité. — Quand un 
Français ouvre la porte, la gaieté entre. — La patrie 
première n’est-elle pas « riante? » Point ne nous est 
besoin de champagne pour pétiller. 

Constamment jeune, la France; le plus vieux des 
pays nouveaux, et le plus nouveau des vieux pays; 
toujours prêt à fermenter. Demandez plutôt aux 
agitations et révolutions, qui ne se sont apaisées que 
dans la liberté. 

Et cette sincérité, cette franchise, cette vivacité 
d’impressions, cette foi malgré le sens critique, cet 
idéalisme heureusement incorrigible! 

Ne faut-il pas que tel soit le vrai fond de la nature 
populaire, puisque les Canadiens ne sont sortis ni de 



LXXVI 


INTRODUCTION 


générations oisives ou raffinées, ni de castes nobles 
ou autres? — « De pauvres gens, » disait l’Anglais; 
et il aurait voulu faire croire qu’ils ne parlent pas v 
« le bon français, » eux qui causeraient avec Molière 
ou Racine ressuscités, plus aisément qu’une collec¬ 
tion de nos littérateurs néo-stylistes. 

Ah! Le bon apôtre anglais! On voit son jeu. Ne 
vous y laissez pas duper, chers amis. Seriez-vous 
plus vous-mêmes en parlant étranger? Gageons que 
les Irlandais sont plus vexés qu’ils ne l’avouent de 
n’avoir pas leur langue à eux, et de chanter catho¬ 
lique en langue protestante. 

Ce sont de « pauvres diables » déclare Crémazie, 
qui ont, au début, recruté vos hommes de lettres. 
Rappelez-vous ses railleries contre « les Messieurs 
riches », même d’origine française, qui entendaient 
ménager leurs précieuses personnes, et ne se sou¬ 
ciaient pas de se mettre en travail pour enfanter 
une littérature. 

Vivent les coeurs simples et de bonne volonté! 
Eux seuls font des œuvres qui vivent. 


Vraie compagne de ces vaillants, la Canadienne; 
et elle n’en a que trop longtemps donné des preuves 
par son héroïsme dans les luttes sauvages contre les 
peaux-rouges et contre les peaux-blanches avec ou 
sans uniformes rouges. 




INTRODUCTION 


LXXVII 


Sans parler de la beauté et de la fécondité, des 
charmes de « la blonde » et des « jolis yeux doux » 
qu’il est permis de ne pas dédaigner, — n’est-il pas 
vrai, Messieurs ? — la grâce, la bonne humeur, la 
simplicité, la modestie sans vaine timidité, l’énergie 
alliée à la délicatesse, le goût dans les ajustements, 
l’art d’orner, d’embellir l’intérieur et d’en rendre le 
séjour séduisant, — seraient-ils inutiles pour faire 
la vie agréable et les ménages heureux, la famille 
forte, (car le nombre des intéressés n’y nuit pas), 
et la nation puissante? — Comme on disait autrefois : 
Honneur aux Dames ! 

Que les vertus du couple canadien et les dons de 
la famille dans les deux sexes enrichissent notre 
langue et notre littérature, à l’occident comme à 
l’orient de l’Atlantique. Pourquoi « leurs dames » 
ne réussiraient-elles pas dans les mêmes genres et 
en d’autres que ceux où les nôtres ont excellé? Les 
nôtres sont aussi bien leurs ; et ce n’est apparemment 
pas en cheminant de l’Est à l’Ouest que l’on voit la 
femme prendre un moins grand rôle dans la société. 


« — Si nous sommes vraiment frères, pourraient 
insister les Canadiens, pourquoi nous avoir privés 
longtemps de vos nouvelles et de vos visites? » 

Nos nouvelles, hélas ! Elles n’ont que trop couru le 
monde. Est-on son maître au feu de la bataille? Et au 




lxxviii 


INTRODUCTION 


feu de la rampe, ne se croit-on pas vu et compris de 
partout ? N’éprouve-t-on pas aussi quelque pudeur à 
étaler ce qu’on a au cœur? Parlons-nous de l’Alsace 
et de la Lorraine, ce Canada voisin et récent? Et 

pourtant. on parle plus que jamais de Jeanne 

d’Arc. C’est en bronze qu’on se souvient d’elle. 

Quant aux visites, si les Français d’Europe n’en 
rendent pas toujours assez, ne serait-ce pas précisé¬ 
ment qu’ils sont trop sortis parfois? 

Quelle étude singulière serait celle du goût, du 
besoin et de la passion qu’ils ont eus, selon les temps, 
de « sortir de chez eux »; l’étude de ces poussées et 
incursions impétueusesau dehors, suivies de périodes 
de « recueillement», d’apparente indifférence, d’exis¬ 
tence soit-disant casanière; phases d’action et d’évo¬ 
lution. mouvement intérieur ou extérieur; les allers 
et les retours, le va-et-vient. Mais ce serait l’histoire 
de notre destinée et de ses causes, de celle des autres 
aussi ; car il y avait répercussion, à l’entour de la 
France et même au loin. 

11 faut le rappeler patiemment, pour les actes et 
les péripéties de la formation des sociétés mo¬ 
dernes, la scène s’est constamment passée chez nous ; 
témoins, les luttes des races, des religions, des gou¬ 
vernements, des classes, de la politique et de la li¬ 
berté. Les révolutions des Anglais étaient chez eux 
et pour eux. Pour tout le monde ont été celles des 
Français, qui ont proclamé non pas « Dieu et mon 
droit », ce dualisme qui n’est qu’égoïsme, mais «les 
droits de l’homme », l’humanisme altruiste. 

Ces besognes-là sont absorbantes et coûteuses pour 




INTRODUCTION 


LXXIX 


l’ouvrier. Pendant que la France se battait et se dé- 
battait, souffrait et saignait, les autres « faisaient leur 
main », et tiraient profit. Songeant à ce qui s’est dé¬ 
pensé d’énergie et de génie, qu’on s’étonne plutôt 
de ne pas voir « à bout » le peuple auteur et acteur 
des drames de l’affranchissement humain dans nos 
quatre derniers siècles; car toujours il est rentré en 
scène. 

Comme on dit d’un voyageur en ses pérégrinations 
ou d’un arbre en poussée de sève, «il est reparti». — 
Mystère de la vie qui crée et se crée en se consom¬ 
mant, qui s’enrichit en se dépensant! 

N’en déplaise à ceux qui voulaient lui prendre sa 
place sous les soleils lointains, le Français est re¬ 
parti pour le dehors. C’est en son voisinage qu’il 
avait fondé sa première colonie, la conquête franco- 
normande, l’Angleterre, laquelle en a fait tant 
d’autres! C’est l’Europe entière qu’il avait colonisée 
de ses idées et de ses enfants, par la fleur de sa 
jeunesse combattante ou les fruits de sa virilité sa¬ 
vante. Mais l’Asie, l’Afrique et l’Océanie savent, 
comme l’Amérique, qu’il ne craint pas les voyages 
au long cours, et qu’il lui reste du courage, du sang 
et des dons créateurs. 

Que nos compatriotes nous excusent donc d’avoir 
interrompu les expéditions directes d’hommes et 
de ressources. •— « C’est à reprendre ». — Qu’est-ce 
que cent ans pour des peuples? Une année peut-être 
pour un individu ; et ne remet-il pas souvent ses 
projets à l’an prochain? Mais les temps sont venus 

Avouons-le ; il semble qu’il y ait moins loin du 



LXXX 


INTRODUCTION 


Canada en France que de France au Canada; car La 
Rochelle ou Bordeaux, Cherbourg et le Havre, sont 
la route de tous les pays où l’on a « à faire » en Europe. 
Paris est l’intermédiaire géographique, Ventre-deux 
de toutes les cités des deux mondes, hormis celles 
de l’Angleterre ou de l’Espagne. Mais patience! Les 
chemins sont retrouvés, et quand les Français « s’y 
mettent», ils vont bon train. C’est la mise en train 
qui était malaisée. Qu’on mesure la renaissance devie 
commune qui s’est opérée en un quart de siècle, entre 
Français des deux bords! 

Déjà nombreux sont ceux qui de France s’occu¬ 
pent du passé et de l’avenir des Canadiens. Nombre 
de noms des plus distingués et des plus illustres 
figurent parmi les auteurs d’articles, d’études et 
d’ouvrages, comme parmi les visiteurs ou voyageurs 
ayant fait un tour en Amérique du Nord; — ce qui 
mène au tour du monde, et fera bientôt partie d’une 
éducation complète ou intégrale, comme « le tour 
de France » pour nos anciens artisans. 

Que d’émouvantes visites à faire dans ces cam¬ 
pagnes et ces villes françaises, en la plus vaste des¬ 
quelles ils retrouvent le représentant de la France, 
un Consul-Général, qui semble détaché là comme 
un résident extérieur de la vieille patrie ! Car n’a- 
t-il pas une mission plus chère à tous égards que 
celle de nombre de Ministres ou d’Ambassadeurs, 
bien propre à faire apprécier les mérites personnels 
d’un Français, parmi ces nationaux du Canada qui 
sont si semblables aux nôtres? 

Combien de nos concitoyens, même avec des 



INTRODUCTION 


LXXXI 


ressources pécuniaires, se sont, non pas expatriés, 
mais transpatriés au Canada, pour y être plus à 
l’aise que dans les étroits territoires de la Gaule ; 
pour devenir propriétaires, — ô fierté, — et même 
grands propriétaires, — ô orgueil ! 

L’homme est trop nombreux ici pour la bonne terre, 
et pas assez là-bas. Grâce aux concessions de 
colonisation, elle s’achète par le travail, sans charges 
appréciables en argent. Et non pas une ruine, les 
enfants, mais une richesse, puisque le capital pré¬ 
cieux est encore l’homme. Pas plus de dépaysement 
pour un Normand ou un Breton qui s’établit en 
Québec, qu’à Marseille. Avec la poste, la télégra¬ 
phie et la photographie, tous ceux qui s’aiment sont 
proches. 

Or par les entreprises agricoles, industrielles, 
minières, métallurgiques et autres, quelle place à 
prendre pour les valeurs, les talents et les capitaux 
français !• Que de projets et de résultats sont réali¬ 
sables dans ce plein air et dans ce vide espace, qui 
ne sembleraient pas tentants ni tentables dans notre 
champ d’activité confinée! 

Voyez-vous un grand industriel se taillant un 
royaume de France? Qui l’en empêche, dans les 
plaines solides ou liquides voisines du Saint-Laurent? 
Mieux qu’un royaume, une propriété, où l’on pour¬ 
rait loger telle principauté ou telle république de 
nos environs. 

Pointez sur la carte l’île d’Anticosti, dont le 
propriétaire est un citoyen français qui ne manque, 
il est vrai, de moyens dans aucun sens du mot. 

5- 



LXXXII 


INTRODUCTION 


Cherchez quelles solutions il a données aux problèmes 
de la colonisation, de la formation d’une société, de 
l’éducation et même du culte, de l’agriculture, du 
commerce et de la navigation. Ses tenanciers, colons, 
fermiers, sont bien des Français, citoyens canadiens. 
Eux et leurs enfants n’ont pas même l’intonation 
normande. C’est un pur rameau de France qui 
pousse dans cet extrême-occident du monde habi¬ 
table. 

Administrateur, médecin, chapelain, instituteur, 
— toutes les fonctions sociales sont remplies. 
Au nom éminent de M. H. Menier, «le propriétaire, » 
se trouvent associés ceux de ses collaborateurs, de 
M. Martin Ze'dé et de M. le D r Schmitt. Chef de 
peuple; voilà un titre qui semblait démodé depuis 
l’antiquité et qui vaut bien celui de monarque. 
Mieux que chef, père et créateur, celui qui façonne 
une terre, la féconde en êtres humains et en fait un 
domaine du travail et de la production, de liberté et 
de bonheur. 

Salut à ceux de nos frères qui restent nos compa¬ 
triotes en devenant les concitoyens des Canadiens. 


En ces chers Canadiens qui font visite et séjour 
chez nous, nous apparaît l’image grandissante d’une 
nation vraiment sœur. L’écho de la voix française 
se répercute de là-bas après plus d’un siècle, avec 




INTRODUCTION 


LXXXIII 


quel grossissement! Ces marins, ces explorateurs, 
ces soldats, ces défricheurs, ces laboureurs, ces 
forestiers, partis auXVII 0 et au XVIII e siècles, revien¬ 
nent en la personne de leurs descendants, identifiés 
avec eux, donc avec nous, par l’affection et par le sou¬ 
venir fidèle, par la conscience héréditaire. 

Ils reviennent combien plus nombreux, mieux 
munis, s’étant formés et élevés sans secours, vieux 
d’expérience et jeunes de confiance. Ils sont pour 
nous des ressuscités ; ils seraient des revenants pour 
la rivale d’outre-Manche, si elle prétendait encore 
absorber ou détruire tout ce qui n’est pas « de son 
bord. 7 / Car rien ne s’efface plus mabque les taches 
de sang. Macbeth aurait pu l’apprendre à la poli¬ 
tique britannique, et Shakespeare aux gouvernants 
qui savent certainement ses vers par cœur. 

Après tant d’efforts atroces, la politique d’exclu¬ 
sivisme anglais se retrouverait donc en face des 
mêmes problèmes aggravés, avec faillite inévitable 
des expédients de la force et de la ruse. En sorte 
que les seules solutions pratiques se retrouvent 
celles de la justice et du bien général, celles de 
l’humanité, cette puissance qui monte sans cesse, 
qui se sert des États comme des individus pour 
frayer sa voie, mais qui les rejette et les brise s’ils 
lui font obstacle. 

Place donc pour ces Français qu’on a rendus, en 
voulant les dominer, plus maîtres d’eux-mêmes, 
mieux en garde contre leurs propres erreurs, plus 
complètement dotés des qualités utiles. Il faut 
devenir équitable par intérêt et généreux par 



LXXXIV 


INTRODUCTION 


habileté, adopter bon gré mal gré la formule fran¬ 
çaise : liberté, égalité, fraternité, — en y ajoutant 
pour programme international : solidarité, humanité, 
bonté. 

« Charité »/ s’écriaient les vieux chrétiens,- 
pensant que nous devons tous nous être chers les 
uns aux autres. Affectuosité serait faible; amitié, 
incomplet; et amour est spécialisé, monopolisé par 
les amoureux. Le mot manque pour rendre l’état 
d’affection mutuelle entre hommes, signe que le fait 
et le besoin ne sont pas encore suffisamment 
ressentis, hélas! Puisse la langue française fournir 
ce mot puisque le sentiment et l’idée vibrent au 
cœur et au cerveau français. 

Nous autres, qui voudrions voir tomber les 
barrières et effacer les distances entre hommes de 
tous pays et de toutes origines, à plus forte raison 
sommes-nous joyeux que nos compatriotes « fassent 
le pont » et passent l’eau pour communiquer, pour 
communier avec nous. 

Les navires ne sont-ils pas comme les arches 
mouvantes d’un pont gigantesque allant d’une rive 
à l’autre, comme est l’arche roulante de Saint-Malo, 
ou tel morceau flottant de rue qui traverse un fleuve 
à New-York? Ne dit-on pas « le pont d’un navire, » 
et n’ajoute-t-il pas sa longueur un certain nombre 
de fois à elle-même pour aller d’un point du globe 
à l’autre? 

Oui, les ponts sont rétablis, et il importerait d’en 



INTRODUCTION 


LXXXV 


faire entre Français, sans intermédiaires. Des lignes 
directes de navigation ne pourraient-elles s’orga¬ 
niser, non pas au gré de quelque initiative spéciale, 
mais par moyens et patronages solides concertés des 
deux parts? Caries essais insuffisamment préparés, 
sans concert entre personnalités et groupes autorisés, 
ne semblent pouvoir produire que des mécomptes, 
des préventions et des erreurs déconcertantes. 

N’en serait-il pas de même pour la colonisation, 
c’est-à-dire pour le ravitaillement, en éléments 
français d’Europe, des populations et régions cana¬ 
diennes où sont déversés si volontiers d’autres 
affluents moins désirables? Voilà une question de 
premier ordre pour la formation des contingents 
nationaux et politiques au Canada. N’a-t-elle pas 
été souvent considérée comme inhabilement posée 
à notre égard par des mains et des méthodes 
anglaises, peut-être peu intéressées par suite au 
succès réel, mais n’ayant assurément pas prise chez 
nous sur nos gens? De loin, on peut supposer que 
le possible a été fait. Tant pis si « cela n’aboutit 
pas, » — ou tant mieux. 

Telles sont les suggestions dont il ne nous appar¬ 
tient apparemment pas de sonder la valeur. Mais la 
conclusion la plus logique est que, pour s’entendre, 
la première condition serait de se concerter d’un 
bord à l’autre, entre gens ayant capacité et qualité, 
compétence et action entières, ayant cette grâce 
efficiente qu’est la foi, la résolution de réussir, 



LXXXVI 


INTRODUCTION 


Toujours désireux, souvenants et reconnaissants 
nous avons été des visites des chers compatriotes. 

Beaucoup occupaient et occupent d’éminentes 
situations; gouverneurs, présidents, ministres, sé¬ 
nateurs, députés, hauts fonctionnaires, personnalités 
marquantes dans les lettres, les sciences, les arts, 
l’agriculture, l’industrie, le commerce, les travaux 
et études en tous genres. Ce n’est pas un pèlerinage 
de la Mecque qu’ils font, mais la visite aux vieux 
parents, le retour au sol natal de la nation, sur 
lequel on retrouve des forces en le touchant, comme 
le personnage de l’antique fable. 

Croit-on que de notre pensée puisse s’effacer la 
physionomie bienveillante, réfléchie et sage de sir 
Jette', qui, avec sa digne compagne et sa chère fa¬ 
mille, était ici chez lui, et que la discrétion seule 
nous a privés de recevoir comme il convenait pour 
le représentant de l’ancienne France Nouvelle ? 
Oublieront-ils eux-mêmes les simples témoignages 
d’un attachement dont ils ont dû sentir la sincérité 
attendrie? Sir Wilfrid Laurier et lady Laurier 
ne sont-ils pas comme des hôtes respectés dont la 
place est toujours prête? 

Ne faudrait-il pas reprendre les noms aimés que 
nous citions plus haut, soit qu’il s’agisse d’hommes 
publics ou de patriotes canadiens dont les traits 
restent en lumière chez nous, et sans que nous 
considérions à quel parti, à quelle partie politique 
ils s’étaient joints? 

Ne croyons-nous pas voir encore, dans les salles 
où ils se sont réunis avec nous, des frères tels que 



INTRODUCTION 


LXXXVII 


Beaugrand, Fréchette et les camarades d’un passé 
même lointain? 

Au plus haut, dans le souvenir, éclairées comme 
des sommets au soleil couchant, sont des figures 
que la mort a fixées et non pas détruites; car ces 
êtres survivent en ceux auxquels ils restent chers et 
bienfaisants. Faut-il citer le noble curé Labelle, 
l’ancien Président Mercier, le Ministre Déchène, 
l’ancien député E. Richard, l’abbé Casgrain, et 
tous ceux que les Parisiens ont connus de plus 
près? 

Chez nous, idéalistes et altruistes, nation déjà an¬ 
cienne, donc nation de souvenirs autant que d’espé¬ 
rances, ce n’est pas le culte des ancêtres seulement, 
comme dans les pays de notre Orient, c’est la 
religion de l’affection qui veut l’amour plus fort que 
la mort et adéquat à la vie. Dans l’enchaînement 
des êtres et la perpétuité de l’être, la vie nous 
semble faite de morts, et la mort même est l’instru¬ 
ment de la vie. 

Dieu merci, parmi les absents, combien en évo¬ 
quons-nous qui ne sont pas de la grande absence, 
qui demeurent bien vivants et agissants ! 

Tels qu’ils nous ont quittés, nous revoyons 
notre excellent ami, M. le sénateur Dandurand, 
M. Geoffrion, M. Turcotte, le Président Rainville, 
le juge Pelletier, M. Rolland, le grand maître du 
papier; — M. l’abbé Bourassa, de l’Université 
Laval, M. Boucher de la Bruère, surintendant de 
l’enseignement, le professeur Persillier la Chapelle, 
le député M. Madore, le savant bibliothécaire M. de 



I.XXXVIII 


INTRODUCTION 


Celles; M. Nantel, ancien Ministre, et sa charmante 
famille, ainsi que la famille Vallée, M. le colonel 
Amyot et la sienne; M. Obalski.le Mineur en chef, 
et les siens, dont j’ai connu le grand-père, ancien 
fonctionnaire d’un département que j’administrais, — 
de même que je connais M. Obalski frère, profes¬ 
seur assistant du Muséum de Paris, récemment en 
course jusqu’à la baie d’Hudson. 

Et les rédacteurs de la Patrie ? Et les trois têtes 
de la Presse, que nous étions ravis d’avoir à Paris, 
M. Dansereau, M. Berthiaume et M. Helbronner 
avec leurs gracieuses filles? Et les dames, les jeunes 
gens et jeunes filles que nous nous abstenons de dé¬ 
noncer par discrétion, sans pouvoir renoncer à 
envoyer le salut et les vœux attendris du vieil oncle 
à celles qui étaient M Ues Fréchette et Beaugrand et 
qui couraient si gaiement dans sa maison? 

Et M. Fournier, l’avocat de Montréal avec son 
aimable femme ; M. Mercier fils, MM. Lemieux et 
Plamondon; M. Dumais; le statuaire Hébert, sa 
chère et prospère famille; les peintres Suzor- 
Coté, Beau et Charron, l’architecte Marchand? Et 
MM. Montet et Buron, publicistes? Et toute cette 
cohorte de médecins et chirurgiens, MM. Le Bel, 
Bruneau, Le Cavelier, G. Dupont, Gérin-Lajoie, 
Lasnier, de Martigny, Ostiguy, Roy etc? 

Mais il faut arrêter cette incursion dans le champ 
du souvenir. Et voici qu’on a honte de ne pouvoir 
seulement noter en silhouettes tant de figures dis¬ 
tinguées, souriantes, pensives, gracieuses, puis- 



INTRODUCTION 


LXXXIX 


santés, arrêtées pour nous dans le cadre où elles 
ont passé. 

Dans une famille, on met tous les frères en même 
ligne, avec la seule différence d’âge, qui est encore 
un signe d’égalité. Mais ne les revoit-on pas toujours 
à l’âge qu’ils avaient la dernière fois? Le cœur a ce 
privilège de porter les objets aimés avec lui, à 
travers la destinée, comme les anciens portaient 
leurs Dieux Lares; et l’affection est le viatique de la 
vie. 



Vitalité française. —Nos auteurs nationaux du Canada. — 
L’Avenir du Français Nord-américain. — Les prophéties de 
nos concitoyens. — L'indépendance nécessaire de l'âme 
canadienne. —Enrichissement de notre patrimoine par sa 
diversité. — Tenons-nous hors des luttes canadiennes. — 
Le respect mutuel. 

Difficulté de pénétrer la vie réelle de la mère patrie. Nos hôtes 
nous ignorent. — Se défer des auto-critiques de Fran¬ 
çais. — Le flot des étrangers chez nous. — Nécessité de 
rapports étroits avec nos compatriotes d’outre-mer. — La 
Société l'Alliance française, son objet et ses services. Les 
Comités. — La mise en relations cl l'échange des services, 
problème de toutes sociétés. 

L’accélération des mouvements humains. L’intérêt bien en¬ 
tendu est de faire le bien. — Mission des Français dans 
l’autre monde. — Révélation de la puissance productive du 
Canada en iqoo, à Paris. Ses destinées proclamées dans le 
concours des nations. — L’œuvre de la civilisation qui se 
déroule. Dénouements et commencements. — L’aurore du 
XX e siècle. 

L’Exposition Universelle de Saint-Louis dans l’ancienne 
Lousiane. Nouvelle rencontre en Amérique. Fraternisation 
française, fraternité humaine. La vraie grande famille, 
l’humanité. 

Comment ne serions-nous pas émus de notre 
vitalité française au Canada? L'eau seule nous sépare 
de lui; et selon, le mot d’un navigateur « elle 
rapproche maintenant plus qu’elle n’éloigne. » 
Égoïsme altruiste, celui de la famille. Notre cœur 
se gonfle lorsqu’un Canadien loue la France. Enten- 


INTRODUCTION 


XCI 


dant parler celui qu’elle aimait, une femme s’écriait : 
« Ses paroles me résonnent dans la poitrine. » — 
C’est par tendresse familiale, vibrant en sa prose 
comme en ses vers, que Fréchette, s’est fait des deux 
parts poète national, français à tel point que lors¬ 
qu’il écrit en anglais, il nous semble se traduire. Il 
est si français d’aimer ! Notre gaieté est communi¬ 
cative, parce qu’elle est altruiste. Ennuyer les autres 
est le secret de finir par s’ennuyer soi-même. 

Prétendrions-nous tirer l’horoscope précis des 
Frances américaines, et décider comment elles 
s’associeront avec les autres exportations ou trans¬ 
plantations d’Europe? Mieux vaudrait consulter 
nos propres compatriotes, par exemple M. l’abbé 
Bourassa, qui sonde l’avenir de cette communauté, 
si heureusement prolifique. Sous quelques insti¬ 
tutions que s’organise dans l’avenir le Français 
Nord-américain, il a droit à un patriotisme propre, 
où ses traditions se combinent avec le sol natal 
d’aujourd’hui. La patrie nouvelle, qu’il partage avec 
d’autres familles nationales,n’est pas resserrée comme 
la nôtre, qui a dû se former et se défendre derrière 
d’étroites frontières contre les incursions voisines. 

Mais nous ne nous sentons pas moins vivement 
les compatriotes des Canadiens. Pas plus n’a été 
oublié chez nous le Canada que Jeanne la Lorraine 
et l’Alsace. La séparation fait que chacun de ceux 
dont le bourg n'a plus la qualité de Français acquiert 
droit de cité partout où il s’arrête en France. Ne 
confondons pas le silence avec l’oubli, dont il peut 



XCII 


INTRODUCTION 


être la négation même. Les grandes douleurs ont 
leur pudeur, comme les grandes affections. 

Dans un sanctuaire, une veilleuse suffit à garder le 
feu perpétuel. Elle suffirait à allumer un incendie. Du 
cercle de luttes où la jalousie d’autres nations a si long¬ 
temps enfermé les Français, comment auraient-ils pu 
agir au delà de l’Océan? Mais qu'est-ce que cent ans 
pour un peuple adulte? Dans mon enfance, j’en¬ 
tendais des témoins du temps de Louis XVI en parler 
comme de choses vues hier. Lorsqu’on a perdu ceux 
qu’on aime, n’est-ce pas toujours commed’hier? 

En plein milieu du XIX e siècle, notre digne 
ami Rameau Saint-Père donnait, sur les destinées 
du peuple français de l’Amérique du Nord, des 
aperçus si lucides, que son livre apparaît encore 
prophétique. Œuvre de souvenant et tout ensemble 
de voyant; car le cœur a sa double vue, que n’arrê¬ 
tent pas plus les brumes de l’histoire que les brouil¬ 
lards de l’horizon. 

Que les. Canadiens ne se trompent pas à l’igno¬ 
rance relative, à l’indifférence apparente de gens 
qu’absorbent les soucis personnels et l’esclavage de 
la tâche journalière. Victor Hugo étant témoin d’un 
mariage, l’employé de la mairie lui faisait répéter 
son nom et lui demandait : «Comment écrivez-vous 
ça? — » « Ça » était pourtant une gloire plus que 
française. 

Rameau Saint-Père est-il connu de ceux que son 
affection mettait si haut? Et pourtant, lorsque les uni¬ 
formes français, oubliés depuis tant d’années au bord 
du Saint-Laurent, avaient reparu en 1885 sur la 



INTRODUCTION 


XCI1I 


Capricieuse, quel enthousiasme populaire! La voix 
de Çre'mazie n’a-t-elle pas semblé celle d’un peuple 
entier, quand il a salué « le retour de nos gens »? 

Que nos gens retournent donc outre-mer autant 
qu’ils peuvent. Qu’ils nouent, qu’ils renouent les affec¬ 
tions, les entreprises, les affaires avec là-bas. Créer 
ensemble, sur moyen de s’aimer mieux. Sachons ne 
pas tout rapporter, même en ce qui nous concerne, 
à notre point de vue. A la prudence que pratiquent 
les Anglais en laissant quand il le faut leur famille 
ou leur clientèle .s’émanciper, ajoutons la tendresse 
persistante des parents français pour leurs proches, 
mais sans la rendre exigeante, égoïste en son désin¬ 
téressement même. 

Nous ne comptons chez nous que trop de rejetons 
habitués à s’abriter sous l’aile maternelle, casaniers 
et routiniers par habitude du bien-être. Laissons 
pleine indépendance d’esprit et d’action au Français 
qui a épousé la terre d’Amérique. Qu’il diversifie 
notre famille pour la fortifier et pour l’étendre. 
Aimons-le pour lui-même, tel qu’il est, en songeant 
à tous les congénères qui se font autres dans les 
autres parties du monde, et qui rendront à la souche 
maternelle la sève dont elle s’est appauvrie pour 
faire boutures et cultures au dehors. 

Non, le Canadien n’a pas à s’enfermer dans le 
monde métropolitain. Il est l’enfant adoptif de la 
terre canadienne, le concitoyen forcé des Anglais, 
l’associé d’une immense confédération. Gardons- 
nous de nous immiscer ans ses luttes intérieures. 



XCIV 


INTRODUCTION 


Ni conservateurs, ni libéraux! Tous parents, réunis 
autour de la vieille mère comme en un lieu sacré 
d’asile où Ton ne doit verser ni sang ni fiel, jeter 
ni boue ni encre. 

Par là, nous engagerons nos frères à la même 
tolérance rendue si douce par l’affection. Sans nous 
offusquer de leurs observations, nous leur suggére¬ 
rons combien il est aventureux de se prononcer de 
loin, et même de près, sans être sûr d’avoir tout 
considéré. Car tout est si complexe en notre vieux 
monde, et tant de crises ont troublé nos existences 
nationales ! 

N’est-ce pas aux épreuves dont nous subissons 
les contre-coups que les Canadiens doivent la vie 
nouvelle dont ils jouissent? Ces embarras, ces 
troubles, ces heurts et ces malheurs dont ils 
s’étonnent, comment se les expliquer sans avoir 
vécu notre pleine histoire? Quel est le point de 
notre sol où le soc de la charrue ne peut s’ébrécher 
sur quelque débris du passé? Qu’on ménage, qu’on 
réserve donc les condamnations contre nous. Qu’on 
nous fasse crédit d’estime et d’amitié. Il suffit de 
lire Crémazie, ayant comme lui vécu à Paris le 
siège de Paris en 1870-1871, pour noter combien il 
est malaisé de saisir le fond des choses et des gens 
auxquels on est venu du dehors et depuis peu se 
mêler. 

Si Ton connaît la vie française du travail et du 
mérite, de la famille et de la société véritable, on 
se demande aussi comment des visiteurs et même 
des résidents étrangers pourraient pénétrer les ca- 




INTRODUCTION 


XCV 


ractères exacts de notre monde, de nos mondes 
parisiens. Pour n’ètre pas submergés par le flot d’in¬ 
différents, de désœuvrés, de malveillants, d’ennemis 
parfois, qui affluent, le Parisien s’enferme en cette 
politesse sur laquelle tout glisse, et n’ouvre ni ses 
confidences, ni son intérieur, ni ses cercles intimes. 

Le passant, l’habitant même, non adopté par les 
familles, se trouve toujours comme dans la rue ou 
sur la place publique. Dix ans plus tard, il aura 
chance de n’être guère plus avancé dans ses inves¬ 
tigations, quoiqu’ayant entendu les doléances et les 
récriminations que les Français lancent sans peine 
sur eux-mêmes et les uns sur les autres. Encore 
souriraient-ils de l’étranger qui croirait que « c’est 
arrivé, » et protesteraient-ils s’il en disait autant, 
puisqu’il n’est pas chez lui. 

L’esprit critique est, grâce à l’idéalisme même, 
notre faculté favorite. Jamais rien et nul n’est assez 
bien pour ce que nous voudrions qu’il fut. Mais des 
vertus, des travaux et des préoccupations les plus 
sincères de sa vie individuelle ou familiale, profes¬ 
sionnelle ou publique, le Français ne parle que 
rarement. Il faut que ce soit entre gens reconnus 
capables de se comprendre, sans danger de se faire 
« blaguer » ou « démolir ». Quant au Parisien, 
n’ayant jamais assez de temps pour tout ce qu’il 
voudrait faire, il se gare des fâcheux et des oisifs, 
des ennuyeux et des importuns, et il se défie des 
individus qui se mêlent à ces vastes catégories. 

Aussi peut-on séjournera Paris, y « aller partout, » 
ne voyant que des dehors et des surfaces, ne péné- 



XCVI 


INTRODUCTION 


trant presque rien de ce qui fait la valeur des 
individualités, des collectivités variées dont se 
compose notre Cosmos national. 

De là l’utilité des relations à fournir aux frères et 
cousins d’Amérique, qui risquent d’être pris pour 
des Anglais et qui peuvent désirer s’établir à tout 
autre titre dans notre grande ville et dans les autres. 

C’est un des services qu’on peut demander à des 
Sociétés telles que l'Alliance française pour la 
propagation de notre langue, fonctionnant avec 
succès dans toutes les parties du Monde et ayant 
récemment installé son siège central dans les 
anciens locaux de l’Académie de médecine, 186, bou¬ 
levard Saint-Germain , à Paris. 

La propagande et les réunions de cette Société, qui 
ne demande qu’à fortifier et multiplier ses ramifica¬ 
tions, sont souvent consacrées aux relations franco- 
canadiennes. Les œuvres françaises du Canada sont 
applaudies comme elles pourraient l’ctre à Montréal 
ou à Québec; et leur éloge était célébré tout récem¬ 
ment dans une séance générale sous la présidence 
du Ministre de l’Instruction publique et des Beaux- 
Arts. 

Une section canadienne est présidée par un des 
champions les plus dévoués du Canada, le distingué 
professeur et historien M r E. Salone, Secrétaire 
général adjoint de la Société dont le Président 
éminent et le premier initiateur est M. l’Inspecteur 
général Foncin, le Secrétaire général, M. Dufour- 
mantelle, que connaissent si bien nos compatriotes. 



INTRODUCTION 


XCVIi 


M. Salone a été précédemment chargé de mission 
dans ce Canada dont la formation et les faits lui 
sont familiers. Son désir, à lui aussi, serait fréquem¬ 
ment de pouvoir passer l'eau. 

Un comité de Dames « France-Canada-Etats- 
Unis » s’est dernièrement formé à Paris et un autre 
fonctionne à Calais, de même qu’une œuvre spéciale 
est annoncée comme prochaine à Rouen, pour 
donner un gracieux patronage et un appui féminin 
aux relations familiales entre gens des deux mondes. 
Des séances et des réunions charmantes se tiennent 
à cet effet; etVAlliance, à des jours réguliers, ouvre 
les salles du siège central à ses adhérents et amis 
venant, on peut le dire, de tous les points et coins 
du globe. 

Car on sait quelles sont l’importance et la diffi¬ 
culté de « la mise en relations » pour ceux qui 
résident ou passent à Paris, désirant tirer de ce 
foyer de connaissances et d’activité en tous genres, 
de cet asssemblage de talents, de cet amas de res¬ 
sources apportées de partout et entassées durant 
tant de siècles, ce que chacun peut utiliser le mieux 
pour son avantage, pour le bien des tâches aux¬ 
quelles'il se consacre et des groupes, des pays 
auxquels il appartient. 

Parmi nous, voilà donc bien les Canadiens chez 


eux. 




xcviii 


INTRODUCTION 


L’avenir des Canadiens français est sûrement 
garanti par leur passé. — « Un peuple, note Pascal, 
est comme un homme qui ne mourrait jamais. >/ — 
On peut détruire un individu, et toute une généra¬ 
tion peut disparaître avant que l’heure des châti¬ 
ments ou des réparations vienne pour elle. Mais, 
pour une nation, le juste et l’utile ne peuvent rester 
séparés; ils se rejoignent bientôt sur sa route. 

Si la justice humaine continue à boiter, la logique 
des choses va plus vite pour l’homme à mesure que 
ses mouvements et ses actes s’accélèrent. Avant la 
fin d’un règne et d’un gouvernant, apparaissent les 
conséquences de ses iniquités, c’est-à-dire de ses 
fautes. 

On aboutira donc à reconnaître que toute politique 
malfaisante, si habile qu’elle se suppose, est une 
imbécillité avec préméditation de malhonnêteté. 
Laissez les empiriques de l’intérêt faire vacarme. 
L’intérêt mieux entendu de chacun est de rendre 
service à ses semblables; et c’est à ceux qui leur 
procurent le plus de vérité, de bonté, de progrès, 
que les associations humaines rendent le plus de 
sympathie, c’est-à-dire de force. 

Les Canadiens, honnêtes gens, laborieux, hardis 
et sincères, n'ont fait que du bien. Ce sont d’énormes 
morceaux de continents qu’ils ont ouverts, créés, 
assurés à l’humanité humaine. Ils sont le plant 
américain de la vieille souche gauloise, franque et 
française. Les racines ont pris le sol; le meilleur des 
fleurs et des fruits est dans la langue et la littérature. 
Notre culture a donné ce qu’on sait entre l'Océan et 



INTRODUCTION 


XCIX 


la Méditerranée : qu’elle le donne entre l’Atlan¬ 
tique et le Pacifique. 

Sous d’heureux auspices et par une « conjonction » 
que les anciens astrologues auraient admirée, c’est 
au lever du XX e siècle, à Paris, dans le concours 
universel de 1900, que le Canada, fils de la France, 
a fait son entrée véritable dans le monde international. 
C’est chez nous que cette puissance, Dominion, 
s’est manifestée en sa qualité d’Etat d’étendue 
colossale, voisin des métropoles américaines aux 
maisons géantes et de la confédération aux visées 
gigantesques, qui ne demande lui-même qu’à devenir 
un peuple géant. 

Qu’on se rappelle les ressources et les productions 
en tous genres « exhibées » au Palais canadien du 
Trocadéro, où siégeait le Commissaire, M. Perrault; 
les succès obtenus, avec tant de grands prix et de 
médailles, sans compter tout le reste. 

Quel spectacle nous a été présenté, série de 
leçons de choses, sorte d’enseignement par l’aspect, 
démonstration au tableau des faits, notamment pour 
la colonisation, les défrichements et la mise en 
valeur du sol ; pour les incalculables richesses 
minières et les innombrables « pouvoirs d’eau; » 
pour l’exploitation des forêts, le bois et tous ses 
emplois; pour les chasses, les peaux et fourrures; 
pour les pêcheries et le monde des eaux, avec deux 
Océans, des mers douces, des myriades de lacs et 
un réseau indéfini de fleuves et rivières. 

Voyez la navigation, le commerce et l’industrie se 



c 


INTRODUCTION 


mettant en tout cela, et avant tout la féconde et 
salubre agriculture, avec ses multiples branches; le 
blé par masses, la pomme par monceaux, les laiteries 
et fromageries pour l’exportation ; l’élevage, les 
viandes et les conserves; le sucre d’érable; l’utilisa¬ 
tion même du froid pour la production agricole, les 
frigorifiques, la conservation et l’expédition des 
produits alimentaires; les pulpes de bois et la 
fabrication des papiers; le meuble, les tissus. 

Puis, la grande industrie, la métallurgie, la 
construction pour la terre et pour l’eau, le lancement 
de ces immenses voies ferrées qui traversent de part 
en part un tel continent et escaladent les plus hautes 
arêtes montagneuses du globe, avec autant de 
hardiesse que dans les Etats-Unis, avec plus de 
sûreté peut-être et plus d’économie. 

Pour les choses de l’enseignement et du travail 
intellectuel, y compris même les machines à écrire 
et à composer, pour les débuts de la production ar¬ 
tistique, quelle sollicitude! Le fonctionnement des 
écoles et les soins de l’enfance étaient sous le axa- 

O 

cieux et précieux patronage de Dames déléguées. 
Comme il convenait chez la vieille Mère France, des 
Françaises s’étaient chargées de mettre en lumière ici 
les tâches et la vie de nos écoliers et écolières de là- 
bas. Leur présence était pour tous un charme, et leur 
voix une harmonie nationale. 

M"' c Dandurand, venue en visite et en fonctions 
avec M lle Barry et M Ue Le Boutilier, était partout 
chez elle; et comme elles, nos autres sœurs, nièces 
et cousines d’Amérique, que les gens de nos villes 



INTRODUCTION 


CI 


et de nos campagnes s'émerveillaient de voir si res¬ 
semblantes aux plus aimées des nôtres. Les Dames, 
si habiles à sentir « l’effet qu’elles produisent », 
n’ont sûrement pas plus oublié que les Canadiens, 
ces scènes de pèlerinage familial jusqu’en Nor¬ 
mandie, en cette ville de Rouen qui les recevait toute 
pavoisée, aux applaudissements de populations criant 
comme les riverains du Saint-Laurent au passage de 
nos marins : « Ce sont nos gens ! » On se retrouvait. 

Si les Français ont autrefois découvert le Canada, 
c’est à Paris que le Canada nouveau a été découvert 
par l’Europe. Canadiens et Français se sont rejoints ; 
et ce simple mot, désormais fixé, prend toute sa 
puissance avec son sens profond : « les Canadiens- 
jFrançais; » nous dirions aussi volontiers, nous : 
« les Français-Canadiens. » 

Quelle douceur que la vue de ces choses pour 
ceux qui en avaient eu la prévision, qui avaient été 
complices et confidents des américanistes et cana- 
dianistes des premières heures! Etant venu en 1899 
au Canada, pour aider à battre le rappel de la France 
avant la bataille pacifique de 1900, en fin et en com¬ 
mencement de siècle, nous nous sentons toujours 
pénétré d’émotion et de reconnaissance au souvenir 
de l’accueil reçu. 

Il semble que dans le cours patiemment suivi des 
événements, on embrasse les destinées nationales, 
réalisées à travers les morts d’individus et de géné¬ 
rations. Du haut de certaines dates, on assiste à des 
dénouements admirables qui, pour un peuple, sont 



Cil 


INTRODUCTION 


encore des commencements, mais qui peuvent certes 
suffire aux personnes et aux groupes d’une époque. 
L’immense mouvement de toutes choses apparaît 
alors, comme apparaissent la marche des astres et 
l’ensemble du paysage terrestre au spectateur d'un 
des couchers du soleil qui va se relever demain. 
Celui qui est lié par affection aux survivants de 
demain cherche donc un recommencement derrière 
ce qui serait une fin pour un éphémère rapportant 
tout à soi. Ainsi les altruistes peuvent croire à la 
perpétuelle jeunesse. 

En grand éclat de lumière se sera clos le XIX e 
siècle pour la France, et ouvert le XX e pour le 
Canada. Le nouveau de l’un est le renouveau de l’au¬ 
tre; l’origine fait communier ensemble leurs desti¬ 
nées et l’affection unifie leurs vies. Pour un Français 
d’Europe en 1900, à Paris, comme en 1899 à Mont¬ 
réal et à Québec, quel orgueil, — le seul orgueil 
vraiment légitime, noble et fécond, celui qui porte 
sur les êtres aimés, — de voir les trois couleurs 
couronnées d’érable et gardées par le castor, 
arborées si haut aux acclamations des autres peu¬ 
ples qu’a gagnés cette amitié ! — « Il n’y a pas que 
le mal qui se gagne », disait un psychologue. 

Une autre Exposition Universelle, l’américaine, 
s’ouvrant en 1904 dans l’ancienne Louisiane fran¬ 
çaise, — (cet Etat que la France a marié de sa main 
avec la grande République, et qui était né des mêmes 
germes français et s’était formé grâce aux mêmes 
héros que le Canada), -— aura offert une occasion 



INTRODUCTION 


cm 


nouvelle à la France et au Canada de se rencontrer 
« dans le monde ». C’est hors de chez elle, en 
attendant que ce soit chez lui, éventualité certaine 
d’avenir, car le Canadien aura bien le droit de 
recevoir à son tour les autres peuples. A Saint- 
Louis, la participation brillante de la mère et de sa 
fille à une telle fête de travail, aura constitué encore 
un grand fait historique. Les groupes de langue 
française se seront rapprochés. L’expédition pacifique 
des descendants des Lafayette et des Rochambeau, 
comme des Cartier et des Champlain, leur jonction 
avec les rejetons de Français et de Françaises répartis 
dans les États-Unis, est un signe de ce temps 
nouveau où les familles nationales sauront s’accom¬ 
moder des institutions comme des climats où elles 
s’étendent et multiplier leurs services. Chacune 
a désormais mieux à faire que de tuer ou se 
faire tuer pour agrandir son siège local. L’idée de 
s'exterminer, de s’excommunier, de s’exclure du 
domaine général devient « sans objet », depuis que 
tous les hommes se répandent sur la planète entière. 

Point n’est besoin de trusts exclusifs pour l’intérêt 
français, qui ne veut pas se séparer des intérêts 
universels. Notre fraternisation nationale n’est qu’un 
prologue de la fraternité internationale. Ce foyer 
d’idéalisme et d’altruisme qui a nom la famille 
française prépare la grande famille humaine. 
L’humanité, synonyme pour nous de bonté, c’est la 
foi française; et comment se traduirait-elle mieux 
qu’en français? 

La langue et la littérature françaises restent 



CIV 


INTRODUCTION 


comme l'instrument privilégié de la plus haute 
éducation individuelle et collective; et l’on doit 
remercier, louer, féliciter chaleureusement l’auteur 
de cet ouvrage de France écrit pour le français et 
sur les Français du Canada. 

Longues et glorieuses destinées à cette langue et à 
cette littérature en Amérique. Honneur aux œuvres, 
gratitude aux ouvriers ; merci de tout cœur à ceux 
qui les mettent en lumière ! Qu’on pardonne au 
vieil ami, confus d’avoir fait ici, presque malgré 
lui, en songeant aux amis lointains, tout un petit 
volume, sous prétexte de préface à l’excellent livre 
d’un ami voisin. Parlant du Canada et des Cana¬ 
diens, comment un Canadien honoraire de Paris 
ne se trouverait-il pas insuffisant, si long qu’il soit? 
Puisse-t-il ne s’être pas trop montré l’un et l’autre. 


Louis ÏIERBETTE. 



DE LA 


Littérature Canadienne Française 


Depuis plusieurs années, les Français semblent 
prendre quelque intérêt aux questions cana¬ 
diennes. 

Pendant longtemps, ils avaient un peu oublié les 
colons sacrifiés par Louis XV, et l’immense terri¬ 
toire que Voltaire appelait dédaigneusement quel¬ 
ques arpents de neige. Mais aujourd’hui que nos 
compatriotes d’Amérique ont su, à travers les plus 
cruelles épreuves, se manifester comme peuple et 
comme nation, et former, suivant le mot d’un de 
leurs écrivains, comme une république de tradition 
gauloise au milieu des sociétés anglo-saxonnes du 
Nord-Amérique, nous nous souvenons volontiers de 
l’époque où le Canada s’appelait la Nouvelle France. 
Sans nous attarder à de stériles regrets, nous étu¬ 
dions curieusement cette civilisation sœur de la 


t 



s 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


nôtre, et nous éprouvons une certaine fierté, en 
pensant qu’aux bords du Saint-Laurent résonne la 
douce langue maternelle. 

Mais si nous connaissons assez bien les mœurs 
et les paysages du Canada, nous sommes, il faut 
en convenir, médiocrement informés de sa littéra¬ 
ture, dont beaucoup de nos compatriotes ignorent 
même l’existence. Les historiens ont consulté 
l’ouvrage de Garneau, le « Montcalm et Levis » ou 
le Pays d’Evangéline de M. l’abbé Casgrain. Ceux 
qui se tiennent au courant des prix académiques 
ont entendu parler de M. Fréchette ou peut-être 
même de M. Chauveau. Avoir lu leurs œuvres, 
c’est autre chose. Si la récente publication de 
Th. Bentzon a mis en éveil la curiosité du pu¬ 
blic (i), il est difficile de trouver à Paris les 
œuvres complètes des écrivains que nous venons 
de mentionner et surtout celles de MM. le May, 
le traducteur d’Evangéline, Routhier qui tenta de 
fonder là-bas la critique par l’étude de chefs-d’œu- 
vres consacrés, Poisson, un bien délicat poète, 
Nérée Beauchemin, peut-être le plus remarquable 
artisan de vers qu’il y ait en Canada, Choquette, 
médecin et romancier, Buies, le spirituel polé¬ 
miste, qui semble un Montmartrois de Québec, 
Lusignan, un chroniqueur parfois attendri, mais 
à la plume acérée, Gérin-Lajoie, l’historien du 
gouvernement responsable et tant d’autres, ora- 


(i) Nouvelle France et Nouvelle Angleterre, (i vol. in-18, 
Paris, Calmann Lévy, 1899). 




LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


3 


teurs, érudits, poètes, journalistes, romanciers 
même, sans compter M. Hector Fabre en qui les 
Parisiens voient seulement l’aimable représentant 
du Dominion (i). 

II y a par delà l’Océan, tout un petit monde litté¬ 
raire français, avec ses tendances, ses haines, ses 
passions, ses coteries et ses polémiques, et, de 
1850 à nos jours, il a parcouru toute une évolution. 

Il n’est pas nécessaire, sous prétexte de courtoisie 
internationale, de dissimuler la critique, et d’outrer 
l’éloge. Les Canadiens sont nos cousins; entre pa¬ 
rents, on se doit la franchise. D’ailleurs ils disent 
souvent à nos écrivains de dures vérités et s’en disent 
de plus dures à eux-mêmes. Nous savons que cette 
sincère étude blessera là-bas quelques susceptibi¬ 
lités (2). Nous ne partageons point l’enthousiasme 
de certains critiques canadiens qui, aveuglés par 
leur patriotisme et leurs sympathies, écrivent sérieu- 


(1) Nous ne connaissons guère en Europe sur ce sujet, hors 
quelques monographies et renseignements épars dans des nar¬ 
rations de voyage ou des ouvrages historiques, que le travail 
de M. Virgile Rossel publié à Lausanne, La Littérature fran¬ 
çaise hors de France et une brochure de M. Lefaivre, ancien 
consul de France à Québec. Conférence sur la littérature ca¬ 
nadienne. (Paris, 1877, 61 pages in-8°). Disons ici une fois pour 
toutes combien nous sommes redevable à M. Philéas Gagnon 
de son Essai de bibliographie canadienne (Québec, 1895), des¬ 
cription de sa bibliothèque, la plus belle collection privée du 
Canada. 

(2) Tout récemment, un article un peu sévère de notre 
compatriote, M. de Labriolle, ancien professeur à l’Univer¬ 
sité Laval, de Montréal, a paru dans la Revue Latine. Un 
compte rendu le traite de « satire et de critique vaine et 
désobligeante ». ( Paris-Canada du 15 avril 1903.) 





LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


sement que Crémazie surpasse Théophile Gautier 
et nombre d’« étoiles parisiennes » (sic). Nous nous 
inclinons en souriant devant cette admiration naïve, 
mais nous savons que beaucoup d’écrivains cana¬ 
diens souffrent de ces jugements de complaisance 
et nous croyons leur donner une preuve d’estime 
en les traitant comme des hommes et non comme 
des écoliers auxquels il faut distribuer des prix 
d’encouragement. 

Nous considérerons ici les lettres canadiennes 
dans leur courte histoire; nous dirons d’où elles 
sont parties, nous essayerons de voir où elles vont. 
Nous oserons déclarer à ceux qui ont tenté de sus¬ 
citer là-bas une littérature et d’v assurer la pérennité 
de notre langue ce que pensent d’eux des Français 
impartiaux qui veulent les comprendre pour les ai¬ 
mer. Si nous ne pouvons saluer l’éclosion d’un chef- 
d’œuvre, nous aurons au moins la consolation de 
nous dire que ce n’est point en général par des 
chefs-d’œuvre que les littératures commencent et 
qu’il est déjà beau à ce peuple d’avoir pu, depuis 
un siècle et demi bientôt, conserver, dans des 
conditions si difficiles, sa langue, ses traditions 
et sa foi. 




Les Temps Héroïques 


Si nous jetons un coup d'œil sur l’état du Canada 
dans la première partie de ce siècle, si nous exami¬ 
nons les conditions de sa vie sociale, nous verrons 
qu’une fois de plus les mœurs expliquent les 
œuvres. Pendant quatre-vingts ans, le Canada s’était 
désintéressé de notre vie littéraire et une scission 
profonde séparait la vieille et la nouvelle France. 

Dès les traités de 1763, la noblesse avait déserté 
la colonie, laissant là-bas quelques seigneurs féodaux 
et la foule des habitants, petites gens pour la plupart, 
non affinés par deux siècles de culture intellec¬ 
tuelle (1). Ces colons abandonnés par la France 
devaient d’abord songer à vivre, car des calamités 
de toutes sortes marquèrent les premières années 
de la domination anglaise. 

La pays était ruiné par la guerre; les soixante- 
quinze mille Français se dispersaient sur une 
énorme étendue de territoire; Québec et Montréal 


(1) L’érudit M. Suite a pourtant soutenu, dans une savante 
conférence, l’opinion contraire. 



6 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ne pouvaient prétendre au nom de grandes villes. 
Ottawa, qui s’appelait Bytown, constituait seule¬ 
ment un centre de ravitaillement pour les bûche¬ 
rons; la classe instruite n’existait point ; on pouvait 
penser que l’afflux incessant des Anglo-Saxons 
absorberait bien vite nos compatriotes (i). La 
misère était effroyable, et, sans une abondance 
extraordinaire de tourtres(2), qui s’abattirent, mane 
vivante et providentielle, sur le pays désolé, la 
famine causait les plus cruels ravages. 

Le collège des Jésuites était fermé. Quelques rares 
écoles aux rares élèves subsistaient seules, et sous 
Mgr. Briand, Surintendant de la religion, un clergé 
de 132 prêtres, dont quelques uns avaient des pa¬ 
roisses de cinquante lieues/desservait l’immense 
territoire qui s’étend de Saint-Louis de Missouri à 
Terre-Neuve. 

Laborieusement, ce clergé se mit à l’œuvre. Mais 
on était séparé de la France par une série de catas¬ 
trophes. La guerre d’Amérique, puis la Révolution, 
puis les campagnes de l’Empire empêchaient toute 
relation entre le vieux pays et la nouvelle possession 
britannique. On savait que des hommes de sang 
terrorisaient la France, que c’était là-bas la subver¬ 
sion totale, et que les disciples du «hideux Voltaire» 


(1) Voir Garneau, Histoire du Canada depuis sa fondation 
jusqu’à nos jours, réimprimée à Québec en 1885 sous la direc¬ 
tion du fils de l’auteur. (3 vol. in-8°). 

Pour l’histoire de la conquête, Cf abbé Ferland, Cours 
d’histoire du Canada. (Québec, 2 vol. in-8° 1861-1865, réim¬ 
primé en 1882). 

(2) Pigeons sauvages. 





LES TEMPS HÉROÏQUES 


7 


avaient détruit le trône et l’autel. Tout semblait 
favoriser les Anglais. 

Au commencement du xix® siècle, ils essayèrent 
de créer un Institut Royal et d’y attirer les jeunes 
Canadiens. Mais la résistance du clergé triompha 
vite de cette tentative. L’Institut périt faute d’élèves. 
Quelques vieux lettrés imitaient Boileau ou Lefranc 
de Pompignan, le peuple chantait les délicieuses 
vieilles chansons importées de Normandie, de 
Saintonge ou de Bretagne (i), on se racontait à la 
veillée les belles légendes que M. de Gaspé re¬ 
cueillit plus tard pieusement, mais la littérature 
n’existait pas et ne pouvait pas exister. 

On était plus soucieux alors de bien faire que de 
bien dire; il fallait s’occuper d’autre chose que 
d’arranger harmonieusement les syllabes. Les 
Anglais tenaient les Canadiens pour une race vain¬ 
cue et partant inférieure, le péril menaçait la 
nationalité même. En 1791, le Canada obtenait une 
organisation politique calquée sur celle de la 
Grande-Bretagne, mais avec un Parlement auquel 
on refusait les attributions les plus essentielles. Les 
Canadiens-Français reçurent cette première satisfac¬ 
tion après une lutte de plusieurs années où s’immor¬ 
talisa du Calvet. xMais si l’on préparait alors des 
matériaux à l’histoire et à la poésie, on ne pensait 
pas à les mettre en œuvre, et la voix des orateurs 
seule trouvait un écho quand elle jetait aux con¬ 
quérants la clameur d’un peuple entier. 


(1) Voir D r Larue, Les chansons populaires (Foyer canadien 
T. 1), et surtout l’ouvrage de M. E. Gagnon, cité plus bas. 




8 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


En 1837, lorsque le parti français, entraîné par la 
voix de Papineau et l’exemple de Chénier, eut 
affirmé, les armes à la main, sa volonté de vivre 
libre ou de mourir, on se rendit compte qu’il exis¬ 
tait une nation nouvelle, mais cette nation voyait 
d’abord son existence menacée. 

L’Union de 1841 entre les deux Canadas (1) était, 
dans l’esprit du législateur anglais, un moyen d'é¬ 
touffer la nationalité française. Il fallait à force de 
patience et de volonté, de patriotisme et de foi, 
affermir cette nationalité fragile, faire la conquête du 
sol canadien, mais avant tout sauver la langue fran¬ 
çaise. Lord Durham, le Haut Commissaire envoyé 
après la guerre civile de 1837 pour étudier les ré¬ 
formes indispensables que réclamait la Colonie, 
disait : « Les Canadiens-Français ne sont pas un 
peuple, ils n’ont pas de littérature (2). » Pour faire 
mentir le proconsul, on allait en créer une de toutes 
pièces, en réveillant le sentiment héroïque et na¬ 
tional. Le mouvemement de 1830 ne fut donc pas 
un amusement d’érudits, mais un acte de patrio¬ 
tisme. 

* 

* * 

Au moment où l'Union semblait présager la 
fusion des deux nationalités en présence, ou, pour 
mieux dire, l’absorption de l’élément français, il 

(1) Voir l’Étude sur Gèrin-Lajoie. 

(2) The report and despaiches of the Earl of Durham 
H. -M. High Commissioner and Governor general of British 
North America, (London, 1839, xvi-423 pages in-8°) Index. 
Il existe des éditions françaises faites au Canada. 




LES TEMPS HÉROÏQUES 


9 


importait, par une étude attentive et impartiale, de 
remonter le cours des siècles, et de voir si les 
vaincus de 1760 ne méritaient pas un autre sort 
que les ilotes de Laconie. 

Vers 1830, M. Archibald Campbel, notaire à 
Québec, comptait parmi ses clercs un étudiant en 
droit nommé François-Xavier Garneau, né en 1809, 
et descendant d’un Louis Garnault venu au Canada 
en 1665 (1). 

Taciturne et laborieux, le jeune Garneau qui, 
depuis quelque temps, étudiait l’histoire du Ca¬ 
nada, connue seulement par le vieil ouvrage du 
P. Charlevoix, qui s’arrête en 1740, et les travaux 
anglais de Smith où les faits sont souvent tra¬ 
vestis, devait chaque jour soutenir des discussions 
avec ses collègues d’origine britannique : les Cana¬ 
diens-Français, race de vaincus, race de parias, 
avaient été battus sans difficultés par les troupes 
anglaises; seul, le nombre leur avait permis de 
triompher quelquefois. Ces jeunes gens oubliaient 
le loyalisme des colons, en 1775 lors du siège de 
Québec par l’américain Montgomery, en 1812, lors 

(1) Voir abbé H.-R. Casgrain, F.-X. Garneau (Québec, 1886), 
et P.-J.-O. Chauveau, François-Xavier Garneau, sa vie et ses 
œuvres. (Montréal, 1883, avec portrait). Consulter pour toutes 
les questions de généalogie le fondamental ouvrage de l’abbé 
Cyprien Tangay, Dictionnaire généalogique des familles ca¬ 
nadiennes depuis la fondation de la colonie jusqu'il nos jours 
(Montréal, 1871-1890, 7 vol. grand in-8 u ), qui est, suivant l’ex¬ 
pression de l’auteur, « la somme généalogique de tous les 
actes et registres accumulés dans les archives des paroisses 
et des greffes du pays depuis son origine ». Nous y renvoyons 
une fois pour toutes. 





IO 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


des journées de Châteaugay qui valent les Thermo- 
pyles. Un jour, Garneau, plus ému que de cou¬ 
tume, s’écria : « Je l’écrirai, cette histoire du 
Canada, mais ce sera une histoire et non un pam¬ 
phlet. Vous verrez si la défaite de nos ancêtres ne 
vaut pas toutes les victoires; et puis, comme l’a 
dit Milton, qu’importe la perte d’un champ de 
bataille, tout n’est pas perdu ! 

What thougii thefield be lost? Ail is not lost! (i) » 

Ce jour-là, Garneau avait trouvé l’œuvre à laquelle 
il se consacrerait tout entier et dont il devait vivre 
et mourir. 

Mais il fallait se procurer les documents épars, 
faire en Europe un pèlerinage, fouiller les archives 
du vieux monde qui renfermaient des trésors, ar¬ 
racher au désordre des archives canadiennes tout ce 
qu’elles contenaient; il fallait aussi et surtout com¬ 
pléter ses études générales, voir diverses espèces de 
gens, apprendre la politique, la stratégie, la diplo¬ 
matie, et même le français, pour ne pas écrire 
sans relief et sans couleur l’œuvre d’où dépendait 
peut-être le réveil d’une race. Garneau se mit à 
l’œuvre. Ayant économisé quatre-vingts livres pen¬ 
dant sa cléricature, il partit pour l’Europe. Il y 
resta deux ans, tantôt à Paris, tantôt à Londres. 
M. Viger, agent diplomatique du Canada en Angle¬ 
terre, le choisit comme secrétaire, véritable bonne 
fortune pour le jeune historien, et le 30 juin 1833, 
après une orageuse traversée de cinquante jours, 


(1) Abbé H.-R. Casgrain, op. cit. 




LES TEMPS HÉROÏQUES 


11 


il atterrissait de nouveau à Québec. Pendant sept 
ans encore, il amassa des matériaux. Comptable 
dans une banque, puis traducteur à la Chambre 
d’Assemblée, il travaillait sans relâche à son 
livre. En 1840, dans un pays tout frémissant 
de la terrible crise qui semblait être le com¬ 
mencement de la fin et qui fut en réalité la fin du 
commencement, Carneau entreprit la rédaction de 
son histoire sans savoir, suivant la belle expression 
de M. l’abbé Casgrain, s’il travaillait sur un berceau 
ou sur une tombe. Le premier volume paraissait 
en 1845; I e second, °ù l’auteur put utiliser la cor¬ 
respondance officielle des Gouverneurs français, en 
1846; le troisième et dernier, qui conduit le lecteur 
jusqu’à la Constitution de 1791, en 1848. 

L’importance de cette histoire est considérable, 
moins encore par sa valeur propre que par son influ¬ 
ence. Sans doute, Garneau n’avait pas en main tous 
les documents que possèdent aujourd’hui les éru¬ 
dits; il a commis des erreurs de détail qu’il serait 
puéril de lui reprocher, mais il a le premier, devi¬ 
nant ce qu’il ignorait, tracé un tableau d’ensemble 
d’une vérité saisissante et l’on pourrait dire, paro¬ 
diant un mot célèbre : « Le Canada français avait 
perdu ses lettres de noblesse, Garneau les lui a 
rendues. » 

Il écrivait en effet, le 19 mai 1846, à lord Elgin 
et Kincardine, Gouverneur Général des Canadas : 

« J’ai entrepris ce tra\ail dans le but de rétablir 
la vérité si souvent défigurée et de repousser les 
insultes dont mes compatriotes ont été et sont en- 



12 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


core l’objet de la part d’hommes qui voudraient les 
opprimer et les exploiter tout à la fois. J'ai pense 
que le meilleur moyen d’y parvenir était d’exposer 
tout simplement leur histoire. Je n’ai pas besoin de 
dire que ma tâche m'obligeait d’ètre encore plus 
sévère dans l’esprit que dans l’exposition matérielle 

des faits. La situation des Canadiens-Français. 

m’imposait l’obligation rigoureuse d’ètre juste, car 
le faible doit avoir deux fois raison, avant de récla¬ 
mer un droit en politique.et, soit que l’on doive 

en attribuer la cause aux préjugés, à l’ignorance, ou 
à toute autre chose, il. est arrivé souvent dans ce 
pays que cette double preuve a été encore insuffi¬ 
sante. » 

L’ouvrage fut favorablement accueilli en France. 
M. Moreau dans le Correspondant, M. Pavie dans la 
Revue des Deux Mondes, lui consacrèrent des études 
élogieuses. Henri Martin, l’historien américain 
Parkman et bien d'autres se servirent des travaux 
de Garneau, complétés par un supplément jusqu’en 
1840. Mais pour comprendre toute l’importance de 
cette œuvre, il faut voir l’enthousiasme qu’elle dé¬ 
chaîna en Canada. Le premier ministre Morin, le 
grand orateur Papineau ne ménagèrent pas leurs 
applaudissements et M. de Gaspé, l’auteur des 
Anciens Canadiens dont nons parlerons plus loin, 
s’écriait, se faisant l’interprète de la nation tout 
entière : 

« Vous avez été longtemps méconnus, mes an¬ 
ciens frères du Canada! Vous avez été indignement 
calomniés. Honneur, cent fois honneur, à notre 





LES TEMPS HÉliOIQUES 


I 3 


compatriote M. Garneau qui a déchiré le voile qui 
couvrait vos exploits! Honte à nous qui, au lieu de 
fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour 
notre race, nous contentions de baisser la tète sous 
le reproche humiliant de peuple conquis qu’on 
nous jetait à la face à tout propos. » 

La vie de Garneau n’offre aucun incident remar¬ 
quable. Secrétaire du Conseil municipal de Québec 
en 1844, pendant vingt ans, il occupa cet emploi 
consacrant à l’histoire tous ses moments de liberté. 
Il mourut le 2 février 1865, usé par le travail, sans 
voir les progrès décisifs dont il fut l’instigateur. 

Toute la littérature canadienne s’illumine à la 
clarté de cette œuvre. Semblable aux anciens 
hermès, cette littérature a deux faces. L’une regarde 
le passé, l’autre l’avenir. En considérant les tradi¬ 
tions antiques, en rappelant le souvenir des aïeux, 
on donne à une nation conscience de sa valeur. Un 
grand peuple doit avoir une histoire, au contraire 
des gens heureux, et c’est dans cette histoire qu’il 
puise la volonté de vivre, de persévérer dans son 
rôle, de se développer : l’histoire évocatrice des 
énergies passées suscite les énergies à venir. 

Aussi verrons-nous en Canada toute une lignée 
d’écrivains tournés vers le passé : ils appliqueront 
leurs soins à l’histoire, à la légende, à la poésie, à 
tout ce qui peut faire revivre l’âme nationale et la 
fortifier. D’autres alors, sans s’attarder à de vains 
scrupules d’art, à de stériles jeux de rythmes, à de 
subtiles controverses, que leur foi profonde déclare 
malsaines, montrent à leurs compatriotes le devoir 



14 la littérature canadienne française 


futur : la littérature canadienne est une littérature 
d’action. 

Telle est son essence. Si la valeur artistique vient 
s’y ajouter et comment, nous l’examinerons plus 
tard. Sans donc nous occuper encore de la forme, 
ici d’importance secondaire, nous nous bornons à 
dégager pour l’instant les directrices de l'histoire 
littéraire en Canada. 

L’histoire était fondée. Après Garneau, devait 
venir l’abbé Ferland dont nous mentionnerons le 
rôle actif; Gérin-Lajoie, qui étudia le passage du 
régime colonial au régime représentatif; M. l’abbé 
H.-R. Casgrain qui reprit en sous-œuvre certaines 
parties importantes de l’édifice et nous laisse des 
études définitives. 

* 

* * 

Mais si les souvenirs sans cesse rappelés des 
luttes épiques et du passé canadien depuis Cartier 
jusqu’à Montcalm, depuis Montcalm jusqu’à 
Papineau, formaient comme une suite de récits 
héroïques, capables d’inspirer l’historien, la poésie, 
elle aussi, allait balbutier ses premiers chants, 
puisque ces glorieux faits d’armes pouvaient riva¬ 
liser avec les fabuleux exploits des paladins. Elle 
allait embellir encore les récits de l’histoire et les 
populariser. Elle n’avait qu’à jeter un regard sur 
l'admirable et changeante nature canadienne, tan¬ 
tôt souriante avec son tardif renouveau, tantôt splen¬ 
dide avec le flamboiement des érables en automne, 
plus souvent redoutable avec ses tempêtes de neige, 



LES TEMPS HÉROÏQUES 


O 


ses poudreries et ses embâcles, pour évoquer un 
admirable décor aux combats des preux. 

La matière était grande et féconde. Il ne man¬ 
quait plus que la forme pour chanter dignement les 
journées de Carillon et d’Abraham, les merveilleux 
spectacles du Saint-Laurent et Dieu qui protégea 
ses enfants dans l’épreuve et prépara des jours 
meilleurs. Mais la forme ne pouvait naître spon¬ 
tanément. La vieille technique de J.-B. Rousseau 
ou de Voltaire ne suffisait plus, et Hugo n’avait pas 
encore franchi l'Atlantique. 

Le mouvement romantique se propagea bien 
lentement. En 1833, nous avons vu que Garneau 
mit cinquante jours, du 10 mai au 30 juin, pour 
faire la traversée. Le Canada était beaucoup plus 
éloigné de la France que ne l’est aujourd’hui l’Indo- 
Chine. « Pendant les cinquante premières années de 
ce siècle, disait en 1883 M. Hector Fabre, dans une 
conférence faite à Roubaix, les livres traversaient 
l'Océan lentement, sans suite, au hasard. Il y en 
avait qui ne venaient jamais, d’autres qui arri¬ 
vaient bien en retard. On s’attachait naturellement 
aux premiers que l'on recevait, en leur attribuant 
une valeur qu’on ne leur accordait pas toujours en 
Europe. » 

Pendant ces cinquante premières années, les 
livres étaient donc rares et, à quelques exceptions 
près, les éducateurs médiocres. M. l’abbé Casgrain 
se souvient d’avoir dû copier au séminaire certains 
traités dont les exemplaires n’étaient pas assez 
nombreux pour que chaque élève en eût un. 



l6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Ajoutez à cela qu’un catholicisme rigide éveillait, 
contre beaucoup d'ouvrages, des défiances injusti¬ 
fiées qui ne sont pas encore toutes évanouies. 11 
fallait tout tirer de soi, refaire son éducation au 
sortir du collège, acquérir des idées, des connais¬ 
sances et apprendre jusqu’aux règles les plus es¬ 
sentielles de l’art. 

M. Fréchette nous écrivait dernièrement : 

« Au collège, nos leçons de littérature se rédui¬ 
saient à ceci : « Cela se dit-il? ou cela ne se dit-il 
pas? » Le professeur demandait à l’élève : « Avez- 
vous lu cela quelque part? » Et si l’élève répondait 
non, c’était une faute. Il fallait avoir lu cela quelque 
part. Pas dans Victor Hugo, par exemple, car alors 
c’était deux fautes. » 

Mais plusieurs circonstances favorisèrent l’intro¬ 
duction du romantisme et de la poésie. Chateau¬ 
briand, avec les Martyrs et le Génie du Christia¬ 
nisme, catholiques d’étiquette sinon toujours en 
réalité, avec les Natche^, qui célébraient l’Amérique 
et les missionnaires, ne pouvait recevoir qu’un favo¬ 
rable accueil dans cette société religieuse où la pa¬ 
roisse, unité administrative, constituait une sorte de 
théocratie minuscule. La prose de Château brianu 
obtint donc tout naturellement droit de cité en 
Canada; la poésie suivit bientôt avec le Hugo chré¬ 
tien et royaliste des Odes qui devait séduire le 
clergé et parvenir par lui aux oreilles de la jeunesse. 

Sans remonter au temps de l’occupation française 
où, vers 1711, l’abbé Etienne Marchand avait pas¬ 
tiché le Lutrin à propos d’une querelle écclésias- 



LES TEMPS HÉROÏQUES 


n 


tique, la poésie canadienne comptait déjà en 1850 
quelques pièces assez médiocres. Les Canadiens, en 
leur qualité de Français, avaient chansonné leurs 
oppresseurs : les gouverneurs anglais Haldimand et 
Carleton en surent quelque chose. Joseph Quesnel, 
l’auteur de Petit Bonhomme rappelle Désaugiers, et 
il fit école jusque vers 1830. A cette date parut 
comme le testament de cette littérature primitive : 
les Epîtres, Satires, Chansons et Epigrammes de 
Michel Bibaud (1). 

F.-X. Garneau ne dédaigna pas non plus, pendant 
les rares loisirs que lui laissait la préparation de 
son livre, de sacrifier aux Muses, comme on disait 
alors. Ses Oiseaux hlap.cs (1839), son Hiver (1840), 
son Dernier Huron, et son Vieux Chêne (1841), re¬ 
cueillis en 1848 dans le presque introuvable Réper¬ 
toire national, présentent un intérêt purement ré¬ 
trospectif. 11 en est de même des premiers essais de 
P.-J.-O. Chauveau (1841), qui devait être plus tard 
premier ministre de la province de Québec et laisser' 
mieux que de simples promesses (2). 

(1) Michel Bibaud mort en 1857 fut l’auteur de quelques ou¬ 
vrages historiques, Hist. du Canada sous la domination fran¬ 
çaise (Montréal, 1837) et Hist. du Canada et des Canadiens 
sous la domination anglaise (Montréal, 1844), sans parler de 
travaux d’arithmétique et de plusieurs journaux. C’était dit 
M. Ph. Gagnon, un tory de la vieille roche, hostile à tout mou¬ 
vement des Canadiens pour améliorer leur sort. 

(2) Outre l’ouvrage sur Garneau déjà cité, on a de lui : 
Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes (Montréal, 1853), 
avec un frontispice et des culs-de-lampe qui parurent, dit 
M. Philéas Gagnon, « d’un luxe effréné » ! l’Instruction pu¬ 
blique au Canada (Québec, 1876), une traduction du Dies irae 
(Montréal, 1887), etc. 




l8 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Mais la poésie canadienne commence véritable¬ 
ment avec Octave Crémazie. 

En ce temps-là vivait à Québec, un libraire qui 
exerça sur toute la littérature de l’àge suivant la 
plus féconde influence. C’était un petit homme 
courtaud, d’une trentaine d’années, qui, pendant de 
longues heures, au lieu de s’occuper d’affaires, s’ab¬ 
sorbait dans son arrière boutique à lire les poètes 
français dont il recevait les œuvres d’Europe. Hugo, 
Lamartine, Musset, Gautier étaient ainsi ses com¬ 
pagnons habituels. 

Parfois, il essayait de les imiter, comme un éco¬ 
lier qui s’exerce et bâtit, derrière son pupitre, des 
drames où revivent sous d’autres noms Hernani, 
la Tisbe ou Ruy Blas et toute la théorie des héros. 
Ainsi se révélait à lui la beauté. Profondément 
épris d’art, il imitait pieusement ce qui lui semblait 
admirable, il chantait la guerre de Crimée, le sou¬ 
venir du grand Empereur, et devant ses yeux, s’agi¬ 
tait le kaléidoscope des Orientales : ce n’étaient que 
minarets, cités blanches au bord des flots bleus, 
alhambras aux trèfles mauresques. Il ne se deman¬ 
dait pas si, Canadien, il ne faisait point fausse route 
lorsqu’il chantait ainsi des civilisations lointaines et 
qu'il ne connaissait pas. Il se laissait aller à l’har¬ 
monie du vers romantique et propageait autour de 
lui la bonne nouvelle. 

Dans sa boutique, se réunissaient tous les amis 
des lettres canadiennes, et là, comme sous les galeries 
de l’Odéon, feuilletant les volumes nouvellement 
arrivés, ils apprenaient à connaître nos grands 



LES TEMPS HÉROÏQUES 


I 9 


poètes contemporains et leur griserie était compa¬ 
rable à celle des jeunes Français qui, au sortir des 
sévères splendeurs d’Athalie ou de Cinna — aux¬ 
quelles ils reviendront plus tard — font connais¬ 
sance vers quinze ans avec la littérature moderne. 
Il faut en effet, pour comprendre l’état d’âme des 
poètes canadiens à cette époque, rappeler nous 
semble-t-il nos premières émotions artistiques au 
collège. L’enfance d’une littérature n’est pas 
éloignée d’une littérature d’enfants. Mais Crémazie 
et ses amis voulaient exprimer des pensées 
d’hommes. 

Ils essayèrent avec inquiétude cet instrument 
nouveau pour eux qui leur venait du vieux pays et, 
malgré leurs lèvres novices, en tirèrent des sons 
qui leur parurent enchanteurs. Lorsque la corvette 
la Capricieuse , envoyée par l’Empereur, montra le 
pavillon français dans le Saint-Laurent, en 1836, 
pour la première fois depuis l’annexion, on entendit 
résonner la voix d’un poète. Crémazie composa ce 
Chant du Vieux Soldat canadien qui rappelle les 
jours de gloire et de deuil où le drapeau blanc flottait 
sur Québec. Qu’importaient les maladresses et les 
imitations? Crémazie traduisait le sentiment na¬ 
tional et, ce jour-là, naquit la poésie canadienne 
française. 

Malheureusement, la carrière littéraire de Cré¬ 
mazie fut courte. Pendant quelques années encore, il 
chanta la vieille et la nouvelle France, trouva de 
beaux accents pour louer le sol natal, fit vibrer les 
sentiments religieux de ses compatriotes : mais ses 




20 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


affaires périclitaient; il aimait trop la poésie, trop 
peu le commerce. Il ne pouvait vivre de son art 
dans un pays neuf, incapable de se donner le luxe 
d’un poète. A la suite d’événements où il laissa 
fortune et honneur, Crémazie dut s'expatrier et 
gagner la France qu’il habita dix-sept années. 
Pendant ce long exil, il écrivit à sa mère et à ses 
frères d’amirables lettres qui débordent de ten¬ 
dresse; il leur raconta les incidents de son séjour 
parmi nous; il nota pendant le siège ses impres¬ 
sions quotidiennes et ses jugements parfois un peu 
sévères pour la France d’alors; il s’entretint avec 
M. l’abbé Casgrain, l’ami des bons et des mauvais 
jours, des questions littéraires qui les intéressaient 
tous deux et mourut misérablement au Hâvre, où 
il n’a pas même un tombeau. 

Les œuvres de Crémazie (i) nous permettent de 
caractériser la poésie canadienne à cette époque. 
Le catholicisme, l’amour de la France, la gloire du 
passé, tels sont les principales sources d’inspira¬ 
tions que nous retrouverons encore chez ses suc¬ 
cesseurs. Il chante ce que Garneau raconte et 
contribue puissamment à rendre aux Canadiens 
confiance en eux; sa voix pénètre jusque dans les 
collèges, éveille des échos au cœur des jeunes 
gens. Lord Durham avait tort : il existait une litté¬ 
rature canadienne française. Elle imitait, elle man¬ 
quait de souplesse et de variété, mais elle vivait et 
pouvait vivre. Il s’agissait alors de créer un public et 


(i) Octave Crémazie, CE livres complètes (i vol. in-8° Mon¬ 
tréal, 1882), réimprimé en 1896. 




LES TEMPS HÉROÏQUES 


21 


des organes; il s’agissait aussi de recueillir les tou¬ 
chantes ou terribles légendes avant qu’elles fussent 
oubliées. Nous allons voir comment on put conser¬ 
ver ces traditions auxquelles les lettres canadiennes 
doivent un parfum de terroir. 

* 

* * 

Philippe Aubert de Gaspé, qui appartenait à une 
des meilleures familles franco-canadiennes, entre¬ 
prit alors, pour charmer les loisirs et la solitude de 
la paisible vieillesse qui terminait une existence 
des plus agitées, de mettre dans un ouvrage con¬ 
sacré aux Anciens Canadiens toutes les observa¬ 
tions et tous les souvenirs relatifs à son pays et à 
son enfance. Doué d’une mémoire si prodigieuse 
qu’il se souvint toute sa vie des contes de sa grand- 
mère, morte quand il avait deux ans et demi, il com¬ 
posa un livre vraiment captivant et profondément 
original. 

M. de Gaspé, voulant écrire un roman, se crut 
obligé d’inventer une intrigue; l’histoire est quel¬ 
conque. Mais quelle sauce exquise relève ce poisson 
à la saveur un peu commune! L’auteur ressuscite 
le vieux Canada tout entier et, d’un trait vif, esquisse 
un paysage, note un geste, croque un ridicule en 
restant toujours simple et vrai. Un succès sans pré¬ 
cédent accueillit cette histoire anecdotique qui com¬ 
plète si heureusement certaines parties de l’œuvre 
entreprise par Garneau. Les Mémoires publiés peu 
de temps après, méritent mieux aussi qu’une men- 




LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


tion sommaire et ne sont pas indignes du livre qui 
les précéda (i). 

Les Soirées Canadiennes, la revue où parurent les 
Anciens Canadiens, doivent nous arrêter un instant. 
Leur courte existence amena quelques résultats et 
nous leur devons la publication de plusieurs œuvres 
de valeur. Pour grouper toutes les bonnes volontés, 
pour donner un essor aux lettres françaises, il fallait 
créer une revue nationale (2). C’est à Québec que 
l'idée prit corps. En 1859 et 1860, un jeune prêtre 
de Beauport, M. l’abbé Casgrain, qui est aujourd’hui 
l’un des plus célèbres écrivains du Canada, venait 
de composer quelques légendes. Le Courrier du 
Canada, dirigé alors par J.-C. Tasché avait publié 
les deux premières, le Tableau de la Rivière Ouelle 
et les Pionniers Canadiens dont l'auteur s’était dis¬ 
simulé sous les initiales E.-B. Réuni à ses amis, 


(1) Voir plus bas l’étude sur M. de Gaspé. 

(2) II y avait eu en 184.5 et 1846 un premier essai de Revue 
' canadienne. La revue qui porte actuellement ce nom se rattache 

à un magazine qui commença de paraître en 1864 et dont les 
quinze premières années sont peut-être les plus intéressantes. 
Dirigée par M. Alphonse Leclaire, elle joue actuellement un 
rôle un peu analogue à celui de notre Correspondant. Elle 
est chrétienne et catholique. 

Il nous faut encore citer, parmi les recueils qui précédèrent 
les Soirées Canadiennes, le Répertoire national, publié par 
J. Huston, membre de l’Institut Canadien de Montréal (Mon¬ 
tréal, 1848-1850, 4 vol. in-8°), réimprimé récemment à Montréal 
avec portraits. Il renferme des écrits en prose et en vers, pu¬ 
bliés de 1777 a 1850 par J. Quesnel, Michel Bibaud, 
F.-X. Garneau, P. Chauveau, J.-E. Turcotte, P.-A. de Gaspé, 
Gérin-Lajoie, etc. C’est une intéressante encyclopédie com¬ 
plétée par les suppléments du Foyer Canadien et par les 
Revues pour la période qui s’étend jusqu’en 1866. 




LES TEMPS HÉROÏQUES 




l’abbé Ferland, Gérin-Lajoie, Larue, J.-C. Tasché, 
d’autres encore que la session du Parlement attirait 
à Québec et qui tous fréquentaient assiduement 
l’arrière-boutique où Crémazie tenait son cénacle, 
il fonda les Soirées Canadiennes ; le I er juin 1862, 
cette revue paraissait sur trente-deux pages in-8°(i). 

Tous les mois, cette brochure devait répandre les 
œuvres locales. C’était quelque chose comme nos 
éphémères Revues de jeunes qui fleurissent quel¬ 
ques semaines, de leurs couvertures multicolores, 
les étalages des librairies. Mais au lieu de travailler 
seulement à l’hypertrophie de quelques vanités 
puériles ou adolescentes, les auteurs faisaient œuvre 
nationale. Dans leur désintéressement, les fon¬ 
dateurs allaient jusqu’à payer le prix de leur abonne¬ 
ment. C’est là que parurent la Jongleuse de 
M. l’abbé Casgrain, les Anciens Canadiens de M. de 
Gaspé, la première partie de Jean Rivard. 


(1) Les Soirées Canadiennes, recueil de littérature nationale, 
revue mensuelle (Québec, Brousseau frères, 1861-1865), cinq 
vol. in-8, renferment entre autres : 

T. 1 Trois légendes de mon pays (J.-C. Tasché). Voyage 
autour de l’île d’Orléans. (F.-A.-H. Larue). Jude et Grazia 
(Fiset). La Jongleuse (Abbé H.-R. Casgrain). Journal d’un 
voyage sur les côtes de la Gaspésie (Abbé Ferland). 

T. 2 Anciens Canadiens (P.-A. de Gaspé). Jean Rivard 
(Gérin-Lajoie). Fragments de la Promenade des trois Morts 
(Crémazie). 

T. 3 Forestiers et voyageurs (J.-C. Tasché). 

T. 4 Souvenirs de voyage (Napoléon Bourassa). 

T. 5 Voyages en Californie (Ph. de Boucherville). L’île 
Saint Barnabe (J.-C. Tasché). 

M.-L.-H. Tasché publia dans la suite à Québec, puis à Ot¬ 
tawa, les Nouvelles Soirées Canadiennes, à partir de 1882 (7 vol). 




24 la LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


M. Fréchette y débutait avec des vers à la louange 
de Crémazie. Mais bientôt la discorde éclata. La 
Revue faisait — si extraordinaire que cela paraisse — 
quelques bénéfices. Les uns voulaient les laisser à 
l’imprimeur, les autres, les employer à des amé¬ 
liorations. M. Tasché tenait pour Brousseau, 
M. Ferland pour la Revue. On en vint aux brochures ; 
M. Tasché publia un pamphlet contre l’abbé 
Ferland, l’abbé Ferland répliqua; les morceaux 
volèrent, ce fut le signal du schisme. M. Tasché 
resta seul ou à peu près, et M. Ferland, suivi de 
presque toute la rédaction, fonda une revue rivale, 
qui prit le nom de Foyer Canadien, proposé par 
Crémazie (i). 

M. Desbarats, imprimeur de la Reine, consentit à 
faire composer la revue dans ses ateliers, au prix 
coûtant, et pour attirer le public, on décida d'offrir 


(i) Le Foyer Canadien. Revue de littérature canadienne 
(Desbarats et Derbyshire, 1863-1866, 8 vol. avec les primes). 

Contient la Vie de Mgr. Plessis, par l'abbé Ferland, les 
Chansons populaires du D 1 ' Larue, la lin du Jean Rivard de 
Gérin-Lajoie, le Voyage de Mgr. Plessis dans le golfe du 
Saint-Laurent et les provinces d’En-Bas, les Rècollels de 
M. de Gaspé. Le Mom'ement littéraire en Canada et le F.-X. 
Carneau de l’abbé H.-R. Casgrain (en tout 4 vol.) 

Les primes (4 vol.) comprennent : Littérature Canadienne, 
prose et poésie (1863-1864, 2 vol.), (E. Parent, Garneau, Fer¬ 
land, Crémazie, Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Garneau, etc.). 
Les chansons populaires du Canada, par E. Gagnon, ouvrage 
capital du folk-lore canadien et le Fratricide du vicomte 
Walsh. Crémazie alors à Paris s’élève dans sa Correspon¬ 
dance contre cette publication d’un ouvrage français de qua¬ 
trième ordre, tout en louant les sentiment moraux et chrétiens 
de l’auteur (Lettres de Crémazie à l’abbé Casgrain, en tête des 
Œuvres complètes de Crémazie). 




LES TEMPS HEROÏQUES 


2 5 


en prime aux abonnés un recueil des meilleures 
pages que les lettres canadiennes avaient produites 
jusque-là; la première année, ce devait être une 
anthologie des prosateurs, la deuxième, une antho¬ 
logie des poètes. Ce fut un triomphe. On réalisa 
trois mille souscriptions à un dollar. La revue com¬ 
mençait avec quinze mille francs; et en 1863, le pre¬ 
mier cahier parut, avec la prime, qui comprenait en 
particulier des discours d’Etienne Parent, le plus 
remarquable penseur qu’ait produit le Canada, et 
dont les bonnes pages ne dépareraient pas l’œuvre 
de Cousin. 

Malgré tout, les abonnements diminuèrent bientôt 
et l’abbé Ferland mourut peu après : c’était la che¬ 
ville ouvrière de la Revue qui disparaissait. Gérin- 
Lajoie et la plupart de ses collaborateurs étaient 
obligés de suivre le Parlement nomade qui retour¬ 
nait pour quatre ans s’établir à Toronto. Les rédac¬ 
teurs voulurent encore lutter, néanmoins. Gérin- 
Lajoie publia la fin de Jean Rivard qui est à notre 
sens une manière de chef-d’œuvre dans sa simpli¬ 
cité : on traita Jean Rivard de conte à dormir 
debout. 

On eut beau doubler le format de la Revue, elle 
était condamnée à périr et les exemplaires qui res¬ 
taient furent anéantis par un incendie qui éclata chez 
le libraire; aussi l’édition est-elle devenue raris¬ 
sime. 

Ces deux revues éphémères, les Soirées et le 
Foyer étaient donc mortes; mais elles laissaient 
des traces durables; nous y trouvons les deux faces 



2 Ô LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


de la littérature canadienne : la Jongleuse qui re¬ 
garde le passé; Jean Rivard qui nous amène vers 
l’avenir et prépare la littérature de combat à 
laquelle nous faisions allusion plus haut. 

La Jongleuse est une sorte de petit roman ou 
plutôt de longue nouvelle écrite dans une langue 
très colorée où l’on sent l’influence de Château- 
briand. Si M. l'abbé Casgrain eût persévéré dans 
cette voie et continué à traduire les mille histoires 
où revit le Canada demi sauvage des Indiens et des 
colons nous aurions aujourd’hui notre Cooper 
français. Mais ce n’était là pour lui qu’un exercice 
préliminaire; l’histoire et la critique l’attiraient et 
c’est comme érudit plutôt que comme romancier 
qu’il a gagné ses galons dans l’armée des lettres. 

Nous sommes ici au seuil d’une seconde période 
des lettres canadiennes. 

Les ancêtres, Garneau, Ferland, Crémazie, Gaspé 
sont morts ou n’écrivent plus; mais leur labeur 
n’a pas été perdu. Vers 1865, l'histoire est fondée; 
la poésie également. Le roman existe, grâce à MM. de 
Gaspé et Casgrain qui, nous le regrettons, ne trou¬ 
vent pas d’assez nombreux disciples. Nous sommes 
presque arrivés à l’époque où la grande lutte pour 
la liberté va prendre fin. Dans deux ans le Domi¬ 
nion existera, c’est-à-dire que les Canadiens-Fran¬ 
çais, minorité importante daus la Confédération, 
deviendront absolument indépendants au sein de 
leur province de Québec. 

Il va falloir maintenant s’assurer de cette pro¬ 
vince, étendre le domaine de la race française, 



LES TEMPS HÉROÏQUES 


27 


puisque sa vie est assurée. Et les ouvriers de la 
deuxième heure vont venir après leurs devanciers; 
nous allons voir se dérouler *le cycle colonisateur 
pour ainsi dire, qui commence à Gérin-Lajoie, et 
qui aboutit à M. Buies en passant par Mgr. Labelle. 

Comme les premiers succès des lettres cana¬ 
diennes avaient fait naître la foule des plagiaires 
et des rimeurs nous allons voir les premiers essais 
de critique; les travaux d’érudition se continueront 
avec des méthodes toujours plus sûres; et parfois 
nous pourrons saluer quelques belles pièces dans 
les œuvres des poètes. 




II 


Le Dominion 


En étudiant les origines de la littérature cana¬ 
dienne, nous avons dit que les écrivains tenaient 
surtout à faire vivre la langue et partant la race, et 
qu’il s’agissait pour eux beaucoup moins de se 
laisser aller au charme de la phrase que de lutter 
contre l’invasion d’un idiome étranger. 

Au point où nous en sommes arrivés de notre 
travail, nous comprenons que les premières diffi¬ 
cultés sont surmontées. Le Canada français a pris 
conscience de ses destinées, sa population augmente 
dans des proportions merveilleuses, malgré l’émi¬ 
gration aux Etats-Unis. La province de Québec 
va s’organiser, le pacte de 1841 sera bientôt rompu. 
Mais une nouvelle tâche s’impose aux hommes de 
bonne volonté. 

La race française ne peut vivre que si elle s’empare 
du sol; il faut que toutes les énergies se tournent 
vers la colonisation et il n’est pas nécessaire comme 
pour les jeunes français de traverser les océans et 
d’aller défricher les forêts pestilentielles de l'Afrique 
équatoriale, les brousses du Soudan ou les plateaux 


LE DOMINION 


29 


de Madagascar. Vers 1860, il suffisait encore de 
franchir le Saint-Laurent pour atteindre les contrées 
de l’Est et y trouver de vastes espaces inexploités. 

Gérin-Lajoie écrivit à ce sujet un petit livre qui 
nous semble bien près d’être un chef-d’œuvre; 
c’est en tout cas l’ouvrage canadien qui nous a le 
plus profondément ému. 

Le père de Jean Rivard, un cultivateur aisé, mais 
qui devait nourrir toute une nichée de douze enfants, 
dix garçons et deux filles, avait fait suivre à l’aîné 
un cours d’études classiques. Mais tandis que Jean 
Rivard fait sa rhétorique, le père Rivard meurt, 
Jean doit prendre un parti; il a pour tout viatique 
cinquante louis, sa part de l’héritage paternel, et, à 
dix-neuf ans, il se trouve dans la nécessité de faire 
œuvre d’homme. 

Va-t-il consacrer ses dernières ressources à ter¬ 
miner de coûteuses études, se rendre à Montréal et 
y entrer dans une carrière libérale comme fit 
Gérin-Lajoie lui-même qui nous raconte, dans ses 
Mémoires, ses débuts à la Minerve et ses luttes con¬ 
tre le mauvais sort(i)? Sera-t-il un de ces innom¬ 
brables avocats sans causes, médecins sans clientèle, 
professeurs sans élèves, écrivains sans éditeurs, qui 
pullulent dans toutes les grandes villes, là-bas 
comme ici? Il prend une résolution héroïque ; il 
ira bravement dans la forêt et se fera défricheur. 

A cette lecture, plus d’un jeune Français qui 
connaît les angoisses de Jean Rivard, enviera la 


(1) Voir infra l’Étude sur Gérin-Lajoie. 




3 ° 


LA LJTTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


détermination du Canadien, sans avoir le courage 
de l’imiter. 

Jean Rivard se fixe dans les cantons de l'Est ; 
il se met bravement à l’œuvre, avec un seul aide 
et tous les deux entreprennent la lutte contre la 
forêt géante, abattent les arbres, labourent le sol.... 
Puis c’est dans la forêt le long hiver canadien, où 
les deux Robinsons charment leurs loisirs en 
lisant les œuvres créatrices d’énergie et d'idéal, 
l’histoire de Napoléon, Don Quichotte, et l'admi¬ 
rable récit de Foë; aux jours de tristesse, c’est 
dans Y Imitation qu’ils cherchent le courage. Le 
printemps revient, la première moisson germe et 
les défricheurs reçoivent avec joie le premier salaire 
de leurs peines. 

L’exploitation prospère. Jean Rivard est mainte¬ 
nant à la tête d’une ferme. Grâce à lui, le canton 
se peuple; une habitation plus spacieuse remplace 
la primitive cabane. Des champs s’ajoutent aux 
premiers champs, les cinquante louis sont de¬ 
venus une petite fortune; il fait venir sa mère et 
ses frères; il épouse une de ces braves Canadiennes 
qui sont par excellence la compagne de leur mari. 
Il a su faire à la fois, comme dit Figaro, le bien pu¬ 
blic et le bien particulier, vivre heureux, trouver un 
emploi de son activité et faire vivre toute la paroisse 
qui se presse maintenant autour de son logis 
et qui s’appelle Rivardville. Il devient maire, puis 
député au parlement fédéral, et cette simple histoire 
qui a le charme d’une idylle et le sain parfum des 
Economiques grecques, est peut-être, dans sa sim- 



LE DOMINION 


3 1 


plicité, ce que les lettres canadiennes ont produit 
de plus savoureux. 

Naturellement, comme cette œuvre ne présentait 
aucune grande péripétie, comme il n’y avait là 
nulle recherche de style, comme enfin les seules 
mœurs canadiennes y étaient retracées, on trouva 
le roman insipide lors de son apparition dans les 
Soirées canadiennes, Mais rien ne fait mieux con¬ 
naître le Canada que la lecture de ces deux petits 
volumes, et, disons-le, rien ne le fait davantage 
aimer. 

Mais les cantons de l’Est devaient être vite peu¬ 
plés, il fallait attirer le trop plein de la population 
vers d’autres régions de la vaste province; con¬ 
quérir le Nord semblait une entreprise autrement 
hasardeuse; ce fut l’œuvre à laquelle se vouèrent le 
curé, depuis Mgr. Labelle, et le publiciste qui lui 
prêta l’appui de son véritable talent, M. Arthur 
Buies, dont la carrière littéraire est bien une des 
plus curieuses qui se puissent voir. 

* 

îfc * 

M. Buies fut, dans sa jeunesse, élève du lycée 
Saint-Louis à Paris. Il a gardé de son séjour parmi 
nous une certaine verve, disons même une certaine 
gaminerie, qui semblent le rapprocher de quelques- 
uns de nos plus célèbres pamphlétaires. De retour 
en Canada, pendant quelques années, il vécut Dieu 
sait comment; il rappelle dans ses Réminiscences le 
souvenir de cette jeunesse orageuse où il faisait 
partie de la Pléiade rouge ; terreur des esprits bien 



32 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


pensants, il s’attaqua d’abord sans aucune ver¬ 
gogne dans sa Lanterne, inspirée de M. Henri 
Rochefort, au tout puissant clergé catholique. La 
plaisanterie n’y est pas toujours marquée au 
coin du plus pur atticisme; mais l’entrain ne se 
dément pas un instant, et, même pour des étrangers, 
ces feuilles volantes, où l’écrivain procède par allu¬ 
sion, ne sont pas désagréables à lire. 

C’est là un péché de jeunesse. M. Buies n’est pas 
condamné à l’opposition forcée à perpétuité. Il a 
mieux à faire qu’à railler. Il abandonne bien vite 
ces exercices préliminaires. Il écrit dans divers jour¬ 
naux libéraux et ses chroniques sont charmantes. 
Puis il voyage; il apprend à mieux connaître son 
pays et un jour il découvre cette vérité dont peu de 
gens s’étaient aperçus avant lui ; la province de 
Québec n’est pas tout entière limitée à quelques 
milles sur les deux rives du Saint-Laurent. Les 
Laurentides dépassées, il y a, au nord du fleuve, 
d’immenses et admirables territoires qui n’attendent 
que des bras pour devenir parfaitement propres à la 
vie civilisée. Les Canadiens français émigrent 
volontiers aux Etats-Unis. Pourquoi ne s’établi¬ 
raient-ils pas sur les terres de la Couronne, et ne 
contriburaient-ils pas ainsi plus efficacement à la 
grandeur de leur race et de leur patrie? 

Au lieu de traîner une existence précaire dans les 
cités industrielles de l’Union, que ne deviennent-ils 
des Jean Rivard sur un sol prêt à leur livrer ses 
trésors pour peu qu’ils appliquent le précepte de la 
Fontaine et qu’ils y prennent de la peine? Et c’est 



LE DOMINION 


53 


ainsi que naquirent ces deux beaux livres, le Sague- 
nay et YOutaouais supérieur sans compter des bro¬ 
chures comme la Matapédia et le Portique des Lau- 
rentides, où M. Buies consacre au souvenir du curé 
Labelle, l’apôtre de la civilisation, des pages émues 
qui comptent parmi les plus parfaites de la littéra¬ 
ture canadienne. 

Les dernières lignes de cette plaquette méritent 
d’être citées; elles nous font comprendre comment 
M. Buies entend les devoirs d’un écrivain :| 

« J’ai déjà passé l’âge où l’on ne regarde plus 
vers l’avenir, mais dans le passé. A l’avenir je n’ai 
plus aucun droit, ni aucun souci de demander rien, 
si ce n’est de me laisser achever quelques œuvres 
à peine ébauchées, et le temps nécessaire pour 
laisser à mes chers enfants, ma seule préoccupation 
désormais, un nom qu’ils puissent invoquer un jour 
avec confiance auprès de leurs compatriotes. Il faut 
que je me hâte, si je ne veux pas que la mort me 
surprenne à mon tour, comme elle a fait de mon 
grand ami, frappé les mains encore pleines 
d’œuvres. Il faut que j’édifie avec un soin jaloux de 
chaque heure, si je veux laisser de moi un sou¬ 
venir qui dure autant que mon rapide passage, et 
c’est en gardant dévotement le vôtre, mon généreux 
ami, que je réussirai peut-être à mon tour à laisser, 
de mon séjour parmi les hommes, autre chose que 
le vain fantôme d’une vie inutile » (i). 

(l) Cet article était achevé, quand nous est parvenue la 
triste nouvelle de la mort de M. Buies. C’est une grande 
perte pour les lettres canadiennes. 




34 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


C’est cette constante préoccupation qui nous 
attache à l’œuvre de M. Arthur Buies. £ Il se rend 
compte que l’écrivain est un pasteur d’âmes. Le 
gamin de la Lanterne est devenu l’un des plus 
illustres parmi ses compatriotes en s’attachant à 
cette expansion nationale que complétera bientôt 
l’inauguration du Grand Nord, ce chemin de fer 
qui mettra définitivement en valeur les contrées 
naguère incultes qui s’étendent du Saguenay et du 
lac Saint-Jean au lac Nipissing. C’est également le 
souci de la grandeur nationale qui lui a suggéré ces 
amusantes brochures : les Jeunes barbares. Angli¬ 
cismes et Canadianismes, où il prend à partie les 
écrivains qui déshonorent là-bas notre idiome dans 
des articles de journaux assez semblables à une 
version anglaise faite par un médiocre élève de 
Quatrième. 

Pour ces Huions, M. Buies n’a pas de railleries 
assez piquantes, de sarcasmes assez acerbes et il 
compte parmi les écrivains qui ont rendu à notre 
langue les plus signalés services, car sans être un 
tyran des mots et des syllabes, et, tout en sacrifiant 
parfois aux néologismes nécessaires, quand il s’agit 
d’exprimer des pensées différentes des nôtres, il 
croit qu’un Canadien n'a pas le droit d'écrire en 
sauvage. 

M. Buies se plaint de la surproduction littéraire; 
c’est en effet un mal qui ne nous est point parti¬ 
culier et dans les innombrables ouvrages — \ r ers et 
prose — qui furent « enregistrés au ministère de 
l’Agriculture et de la Statistique, conformément à 



LE DOMINION 


35 


la loi du Parlement Canadien sur la propriété litté¬ 
raire », il est certain que le plus grand nombre ne 
sauveront pas de l’oubli le nom de leurs au¬ 
teurs (i). Mais il importe peu. Le mal d’écrire est 
universel; et il paraît seulement étrange qu’il 
sévisse avec tant de fureur dans un pays où nul 
écrivain ne pourrait prendre la devise de M. Jules 
Claretie : Liber libro. 

Voyons néanmoins si, dans la littérature propre¬ 
ment dite, certains noms saillants ne méritent point 
de retenir notre attention. 

Sans étudier ici le roman canadien, qui a déjà 
produit certaines œuvres de valeur comme Ange- 
line de Montbrun et surtout le Claude Paysan du 
D r Choquette (2), jetons un regard sur la troupe 
innombrable des poètes que l’exemple de Crémazie 
ne fut point pour décourager. Ils travaillent presque 
tous à raffermir la tradition canadienne et conti¬ 
nuent l’œuvre de Garneau et de Crémazie. 

Sans doute, de cette inspiration catholique fran¬ 
çaise, naît une certaine monotonie; mais les poètes 
canadiens sont placés dans une situation terrible; 
s’ils tentent de sortir de leur pays natal, on les y 
renvoie bien vite, en leur disant : laissez aux poètes 
français les développements généraux où vous leur 
serez inférieurs et parlez-nous du Canada. 

(1) Le répertoire de M. Philéas Gagnon, qui s’arrête en 1895, 
compte pour les livres et les journaux 3747 numéros. 

(2) Laure Conan (M 1Ie Auger) Angeline de Montbrun, 
(Québec, 1886). D r Choquette, Claude Paysan (Montréal, 1899), 
très intéressant, les Ribaud (Montréal 1898), Carabinades 
(1900). -— Voir infra. 




3 6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Ils décrivent alors la vallée du Saint-Laurent, 
chantent le souvenir de Carillon et d’Abraham, leur 
fête nationale la Saint Jean-Baptiste, ou, tournant un 
regard vers l’ancienne patrie, célèbrent nos gloires 
et nos revers. Il y a donc là nécessairement une 
certaine uniformité que l’on ne peut éviter qu’avec 
peine; mais nous avons déjà rencontré chez certains 
poètes canadiens de charmantes strophes d’une hu¬ 
manité plus générale qui pourraient orner le « Par¬ 
nasse » de Lemerre. 

De tous les poètes, le plus connu — nous devrions 
même dire, le seul connu en France — est M. Louis 
Honoré Fréchette. Il a fait plusieurs fois le voyage 
de Paris; l’Académie Française l’a couronné sur le 
rapport de M. Mézières. M. l’abbé Casgrain l’ap¬ 
pelait— avec, nous le croyons, une pointe d’ironie 
bienveillante — le plus français de nos poètes, 
c’est en tous cas le plus facilement accessible à nos 
compatriotes; ils s’y trouveront en pays de con¬ 
naissance. La technique est celle de Victor Hugo, 
et l’on sent que M. Fréchette a beaucoup lu nos 
poètes de l’époque romantique. Ce n’est point un 
reproche que nous lui faisons; car les formes ryth¬ 
miques sont le patrimoine commun de tous ceux 
qui écrivent en vers français; et nous ne connais¬ 
sons rien de plus désespérément sot que les accu¬ 
sations de plagiat. Comme si l’on ne pouvait pas 
trouver toujours dans l’œuvre d’un poète des vers 
qui ressemblent à d’autres faits avant lui. Il suffit 
que l’impression soit toute personnelle, et M. Fré¬ 
chette, dans sa Légende d’un peuple, ses Feuilles 



LE DOMINION 


37 


volantes, ses jolis sonnets, a su faire œuvre origi¬ 
nale : si la forme — disons mieux — le procédé 
rappelle parfois de trop près le romantisme exas¬ 
péré de Ruy B las, de Hernani, avec l’énumération 
et les antithèses, le vers est souvent coulé d’un jet 
et l’émotion communicative de presque toutes les 
pièces force l’applaudissement et l’estime. 

D’autres, moins connus en France, mériteraient 
mieux qu’une mention sommaire, M. Le May qui 
dans les Vengeances se montre artiste inégal, mais 
délicat peintre de mœurs, M. Routhier, à qui 
nous devons quelques jolies pièces d’anthologie; 
M. Poisson, M. l’abbé Gingras, M. Gonzalve Dé- 
saulniers et bien d’autres qui se rattachent à la 
grande école de 1830. 

Un critique canadien (1) jetait encore, il y a quel¬ 
ques années, l’anathème sur nos décadents — au 
premier rang desquels il citait M. Henry Roujon, 
auteur de Mircrnonde, actuellement Directeur des 
Beaux-Arts. 

Les plus avancés en sont au Parnasse. M. Nérée 
Beauchemin, médecin à Yamachiche a écrit dans ses 
un peu mièvres Floraisons matutinales, des strophes 
exquises où l’oreille peut goûter le plaisir de la 
rime riche, comme la Cloche de Louisbourg. 

Cette vieille cloche d’église 
Qu’une gloire en larmes encor 
Blasonne, brode et Pcurdelise,... 


( 1 ) M. Chapman. 


C 


3 




38 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


C’est dire qu’il ne faut point demander au Canada 
d’imitateurs de M. Mallarmé ni de M. de Montes- 
quiou. 

Indépendamment de ces essais poétiques qui mé¬ 
riteraient mieux qu’une rapide mention — l’œuvre 
de M. l’abbé Casgrain ne renferme-t-elle pas aussi 
des pages charmantes, le Canotier par exemple, qui 
peut prendre place auprès du Chant des voyageurs 
de Crémazie — nous avons encore à mentionner 
les premiers essais de critique. 

M. l’abbé Casgrain a consacré à ses plus illustres 
compatriotes, Crémazie, Gérin-Lajoie, M. de Gaspé 
et bien d’autres, d’abondantes monographies: en 
outre son Mouvement littéraire au Canada contient 
de précieux renseignements sur la période qui 
s’étend de 1850 à 1865, et nous lui avons fait de 
fréquents emprunts. 

M. Routhier— qu'il nous permette ici une légère 
critique, — a voulu aborder l’examen des chefs- 
d’œuvre de nos littératures orientales, d’Eschyle à 
Victor Hugo. Mais il faut bien reconnaître que dans 
ses Grands drames ( 1 ) il s’est servi d’une méthode 
qui ne saurait nous satisfaire : il examine les tragé¬ 
dies d’Eschyle, par exemple, à un point de Ame 
entièrement chrétien et il interprète Prométhée par 
l’Écriture Sainte, attribuant au poète grec une sorte 
de divination qui ne laisse pas de surprendre un peu 
le lecteur moderne. C’est un spirituel paradoxe (2). 

(1) Montréal, 1889. 

(2) Il nous faut au moins mentionner ici les travaux inté¬ 
ressants de M. Suite, le plus féeonü des polygraphes canadiens 





LE DOMINION 


39 


Mentionnons également ici les études de M. 
l’abbé de Gagné, professeur au séminaire de Chi- 
coutimi, sur Crémazie, encore qu’il nous semble 
un peu forcer la note dans son admiration absolue 
d’un poète auquel nous sommes loin de marchander 
notre sympathie, mais qui n’est pas un grand 
parmi les grands. Enfin, dans l’œuvre de M. Buies, 
nous trouverions aussi des pages de critique, écrites 
au jour le jour et qui se ressentent un peu, quel¬ 
quefois des exigences de la polémique. Quant aux 
pamphlets et aux injures personnelles qui s’échan¬ 
gent aussi au Canada sous prétexte de critique et 
d’art, nous ne leur ferons pas l’honneur de les 
signaler aux lecteurs d’Europe. 


* 

* * 

Voilà certes un bien rapide coup d’œil jeté sur les 
lettres canadiennes, encore en pleine formation. 
Essayons néanmoins de résumer ici les quelques 
caractères dominants de cette littérature naissante 
et de nous faire une exacte idée de son importance. 

Elle nous intéresse tout d’abord parce qu’elle 
est un rejet de la littérature française et nous la 


et l’un des plus érudits, qui jette sans compter âux cher¬ 
cheurs ses plus curieuses découvertes, et ne dédaigne pas d’être 
un aimable poète. — La bibliographie de Gagnon note de 
lui les ouvrages n° 1320-1335, dont une Histoire des Cana¬ 
diens-Français en 8 vol. in 4 0 . — Nous lui avons emprunté 
plus d’un utile renseignement que nous aurions en vain cher¬ 
ché autre part. 





40 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


regardons non sans une certaine complaisance et, 
disons-le, une certaine fierté. 

Sans doute, elle est encore loin de la perfection 
absolue et l’atteindra-t-elle même jamais? Nous ne 
lui devons pas encore de ces grands écrivains qui 
ajoutent quelque chose au patrimoine commun de 
la langue. L’Amérique anglaise s’enorgueillit de 
Longfellow, Washington Irving, Edgar Poe, sans 
parler de Cooper : le Canada ne nous a pas encore 
donné leur équivalent. 

Les talents les plus originaux se sont peut-être 
révélés dans la première période, ce que nous appe¬ 
lions l’époque héroïque, le temps de Carneau, de 
Gérin-Lajoie, de Crémazie, c’est-à-dire alors que la 
nationalité était en péril, et que tout écrivain sonnait 
au drapeau. Aujourd’hui encore, le filon patriotique, 
auquel Crémazie et ses successeurs ont tous em¬ 
prunté, nous semble un peu épuisé; mais une 
nouvelle littérature surgit, avec M. Buies pour plus 
illustre représentant, M. Fréchette étant, d’après 
nous, le dernier poète du cycle précédent. M. Buies, 
pénétré des exigences de la vie moderne, et de la 
vie moderne en Amérique, a laissé épars dans son 
œuvre, des tableaux de mœurs et des chroniques 
dont profitera sans doute le roman. 

Et puis l’heure n’est pas encore passée où l’on 
pourrait faire avec les Anciens Canadiens un chef- 
d’œuvre. Tandis que les mœurs et les tradi¬ 
tions d’autrefois subsistent encore dans les cam¬ 
pagnes, peut-être un écrivain paraîtra-t-il qui nous 
en laissera la peinture définitive. Enfin l’histoire a 




LE DOMINION 


4 1 


trouvé là-bas des représentants et peut-être leur 
œuvre sera-t-elle la plus durable de toutes. 

Quoi qu’il en soit, que la littérature cana¬ 
dienne française produise des ouvrages de pre¬ 
mier ordre, ou que nos compatriotes se bor¬ 
nent à réjouir leurs enfants, le soir à la veillée, par 
les récits de leur jeunesse, sans que le riche pro¬ 
priétaire du manoir voisin s’en occupe, suivant le 
mot de Crémazie, nous pouvons éprouver une cer¬ 
taine fierté et une véritable émotion en pensant que 
notre langue est encore vivante là-bas, et vivante 
d’une vie propre, qu’elle sert à susciter des hommes 
et des citoyens, à leur tracer des besognes viriles. 

La survivance de la littérature française au Canada 
n’est pas seulement un curieux phénomène intel¬ 
lectuel, elle est un témoin de la grandeur passée, 
un gage de l’énergie future. 








PHILIPPE AUBERT DE GASPÊ 


Toutes les choses exquises du passé, vieilles tra¬ 
ditions, vieux souvenirs, tout cet ancien Canada 
qui vivait encore dans les campagnes, mais que les 
villes effarouchaient devait renaître dans les œuvres 
de Philippe Aubert de Gaspé. Ceux qui, enfants, 
l’ont connu déjà vieux, confinent eux-mêmes à la 
vieillesse. Il fut pareil à un aïeul aimable racontant 
à ses petits-fils les souvenirs de sa jeunesse et il 
vint apporter, à soixante-quinze ans, à l’œuvre 
nationale de la littérature naissante, le charme de 
ses réminiscences. Ayant beaucoup vécu, et assisté 
au développement du Canada français pendant la 
première moitié de ce siècle, il ne pouvait rien écrire 
d’indifférent. 

Né en 1784, à Québec (1), il appartenait donc à la 


(1) Il publia les Anciens Canadiens (Québec, 1863) traduc¬ 
tion anglaise de Georgiana Pennée (1864) et les Mémoires 
(r866). On doit à son fils un roman historique {'Influence d'un 
livre (Ouébcc, 1837). D’après M. l’abbé Casgrain ami et parent 
de la famille de Gaspé le chapitre V, le meilleur de l’ouvrage, 
serait dû à la plume de M. de Gaspé le père qui préludait 
ainsi à sa tardive carrière littéraire. 



44 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


première génération qui suivit la conquête. Son 
grand père avait commandé une brigade à la bataille 
de Carillon: famille française s'il en fut. Son père, 
membre du Conseil Législatif, mort en 1823 à 66 ans, 
était l’un de ces seigneurs féodaux qui survécurent 
près d’un siècle à l’abandon du Canada, et. pendant 
les quarante années qu’il passa à la tète de sa 
seigneurie, il n’avait pas, dit le Canadien dans un 
article nécrologique., intenté contre ses censitaires 
une seule poursuite. 

Philippe de Gaspé eut l’enfance la plus heureuse 
dans le manoir de Saint-Jean de Port-Joli. Il regar¬ 
dait autour de lui se dérouler le spectale du vaste 
univers et, preuve d’une nature délicate, jouissait 
en artiste de ses sensations. Le Pierre du Livre de 
mon ami n’aurait pas désavoué ces quelques lignes 
ou du moins le sentiment qui les dictait. 

« J’étais heureux! Que me fallait-il de plus? Je 
laissais bien, le soir, avec regret tous les objets qui 
m’avaient amusé, mais la certitude de les revoir le 
lendemain me consolait; aussi étais-je levé dès 
l’aurore pour reprendre les jouissances de la veille. 

« Je me promenais seul, sur la brune, de long en 
large dans la cour du manoir, et je trouvais une 
jouissance infinie à bâtir de petits châteaux en 
Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux 
arbres qui couronnent le beau promontoire qui s’élève 
au sud du domaine seigneurial. Il suffisait que leur 
forme m’offrît quelque ressemblance avec des êtres 
vivants, pour me les faire classer dans mon ima¬ 
gination. C’était une galerie complète composée 



PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ 


45 


d'hommes, de femmes, d’enfants, d’animaux domes¬ 
tiques, de bêtes féroces et d’oiseaux. Si la nuit était 
calme et belle, je n’éprouvais aucune inquiétude sur 
le sort de ceux que j’aimais, mais au contraire si 
le vent mugissait, si la pluie tombait à torrents, si 
le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me 
prenais alors d’inquiétude pour mes amis; il me 
semblait qu’ils se livraient entre eux un grand 
combat et que les plus forts dévoraient les plus 
faibles; j’étais heureux le lendemain de les trouver 
sains et saufs. » ( I ) 

A neuf ans, le jeune Gaspé commence ses études. 
Peut-être, si nous en croyons les Mémoires, furent- 
elles un peu irrégulières tout d’abord ; il fit connais¬ 
sance avec les polissons les plus distingués de Qué¬ 
bec, notamment Coq Bezeau, le chef de la bande, 
« qui le présenta ensuite à ses amis comme un sujet 
des plus belles espérances. » Mais ses parents 
mirent fin à cette dangereuse intimité en le plaçant 
au séminaire où il termina ses études. 

Il fit son droit, devint sheriff; mais, trop libéral 
envers lui-même et envers ses amis, il lut victime 
de sa prodigalité. Il dilapida sa fortune et, comme 
Timon d’Athènes, ses familiers l’y aidèrent large¬ 
ment. Plus heureux que Timon, il trouva, aux jours 
d’adversité un ancien ami qui ne l’oublia point et 
lui rendit ce qu’il lui devait. Cétait beaucoup pour 
l’honneur de l’humanité, trop peu pour éviter la 


(i) Philippe A. de Gaspé, Mémoires (Québec, 1885), in-12, 

p. 12. 


3. 





46 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ruine et la prison. Il semble qu’une fatalité ait pour¬ 
suivi les fondateurs de la littérature canadienne. 
Philippe Aubert de Gaspé fut donc incarcéré pen¬ 
dant quatre ans. A son élargissement, il se retira 
dans sa terre de Saint-Jean dont il avait l’usufruit 
inaliénable et, trente ans, vécut ignoré, «retrouvant 
le calme sinon le bonheur, dans la compagnie des 
livres, de la nature et de ses souvenirs » (1). 

Nul ne pensait à lui, sauf quelques fidèles, mais 
il se tenait fort au courant de la littérature locale et, 
quand il apprit la naissance de la Revue, les Soirées 
Canadiennes, et qu’il connut son épigraphe (2), il 
comprit que seuls, les vieillards comme lui pou¬ 
vaient entreprendre cette tâche. Dans sa solitude 
de Saint-Jean, il écrivit alors pour les Soirées, ce 
livre délicieux où revit tout le passé : les Anciens 
Canadiens. 

Ce n’est pas le roman qui nous intéresse par lui- 
même. Les aventures d’Archibald Cameron de 
Locheill, jeune Ecossais et de Jules d’Haberville, 
jeune Canadien, camarades de collège, que mirent 
aux prises plus tard les terribles péripéties de la 
guerre (1760), 11e présentent que des variations 
sur un thème connu. Mais quelle saveur dans le 
détail, quelle résurrection ! C’est le Canada du temps 


(1) Voir Abbé H.-R. Casgrain, Pli. . 4 . de Gaspé (Québec, 
1871) 123 p. in-16, réimprimé dans les Biographies cana¬ 
diennes , tome I er des Œuvre complètes (Québec, 1873-1875), 
3 vol. in-8. 

(2) « Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du 
peuple avant qu’il les ait oubliées » (Ch. Nodier) 




PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ 


47 


de nos gens, avec ses habitants, ses seigneurs 
féodaux, son clergé, ses Iroquois et ce langage si 
original que M.de Gaspé transcrit comme personne. 
Qu’ils relisent, ces journalistes que raille M. Buies, 
la scène où les sorciers de l’ile d’Orléans « le cali¬ 
fourchon fendu jusqu’aux oreilles », assiègent le 
défunt père du voiturier José, et ils verront si le 
« canadien » n’est pas un dialecte du français au 
même titre que nos autres parlers locaux. Il faut 
lire ces pages si alertes, ces multiples contes et lé¬ 
gendes qui interrompent le récit, mais en font tout 
le charme, si l’on veut avoir quelque idée du Canada 
sous Louis XV. 

Puis, devant ces spectacles où l’on voit Jean- 
Baptiste (i) chantant, riant et dansant, heureux de 
sa vie plantureuse, malgré les rigueurs du climat, et 
qui feraient presque aimer la féodalité tellement elle 
semble familiale, se tire tout à coup un rideau de va¬ 
peurs sanglantes. Voici les horreurs du carnage, l’in¬ 
cendie des seigneuries et des hameaux, les atrocités 
inexpiables de la guerre sauvage. Il existe peu de 
pages d’un tragique plus douloureux que l’épisode 
de ces soldats français qui regardent, impuissants, 
des Abenaquis, nos alliés, brûler et martyriser pen¬ 
dant huit mortelles heures, une Anglaise, une jeune 
femme d’une beauté ravissante dont le terrible cri 
leur sonnait encore aux oreilles des mois plus tard 
dans leurs nuits d’insomnie. Il y a là une sensation 


(i) C’est l'habitant comme Josette, la créature est Vhabi- 
tante. 




48 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


presque physique, comparable à celle qu’on éprouve 
à certains drames de M. Sardou(i). 

Pour connaître toute cette période, il n’est point 
de guide plus sùr que M. de Gaspé. Ses grands pa¬ 
rents et ses grands oncles participèrent à ces évé¬ 
nements et le bercèrent de ces récits. N’est-il point 
neveu de Jumonville dont le procès historique est 
encore pendant entre Français et Yankees? Dans une 
note des Anciens Canadiens (2) — et ces notes ne 
sont pas la partie ia moins curieuse de l’ouvrage — 
il esquisse une discussion à laquelle les ordres de 
M. de Contrecoeur, datés de Fort Duquesne, 28 Juin 
1754, et chargeant M. de Villiers, frère de Jumon¬ 
ville, de venger l 'assassin (sic) qu’on nous a fait 
donnent un intérêt particulier.La pièce décisive du 
procès est la capitulation même accordée par M. de 
Villiers à George Washington, contresignée de 
Washington lui-même et renfermant cette phrase 
écrasante : « les prisonniers que les Anglais ont 
faits dans l’assassinat du sieur de Jumonville ». 

Il suffit d’avoir montré en passant, par cet exemple, 
que l’histoire elle-même peut devoir à M. de Gaspé 
d’utiles renseignements. Mais ce qu’une analyse ne 
peut rendre, c’est le charme, c’est l'impression de 
vie qui se dégage de ce livre si jeune dû à la plume 
d’un vieillard. Il serait à souhaiter qu’une bonne 
réimpression rendit populaire en France cet ouvrage 

(1) Anciens Canadiens (Québec, 1877), p. 268-270. Nous ci¬ 
terons toujours cette réimpression que nous avons entre les 
mains, grâce à l’obligeance du D 1 2 ' Brisson, de Montréal. 

(2) Tome II p. 212-222. 





PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ 


49 


qui fait tant d’honneur à notre race. Procurerons- 
nous à M. de Gaspé quelques partisans en rappe¬ 
lant qu’il comptait parmi ses ancêtres Philippe de 
Villiers de Plie Adam, Grand-Maître de l’Ordre de 
Saint-Jean de Jérusalem, qui défendit pendant cinq 
mois Rhodes contre Soliman le Magnifique?(i) 

« Il y avait jadis, écrit M. de Gaspé en tête de 
ses Mémoires, une femme nommée Fanchette. 
C’était une gaupe, sans ordre s’il en fut, qui laissait* 
tout traîner dans son ménage. Aux reproches qu’on 
lui faisait, elle répondait constamment : « J’ai oublié 
« de le mettre dans le coin, mettez-le dans le coin. » 
Le pauvre coin n’en pouvait plus, encombré qu’il 
était de ce qu’elle y avait accumulé depuis vingt 
ans. Il me restait quelques anecdotes, bien insigni¬ 
fiantes sans doute, que j’avais oublié de mentionner 
dans les Anciens Canadiens , mais qu’avec la ténacité 
d’un vieillard, je tenais à relater quelque part. Dans 
ce grand désarroi, une idée ingénieuse sembla me 
tirer d’affaire. Imitons cette chère Fanchette, pen¬ 
sai-je, et faisons de cet ouvrage un coin à sa façon, 
pour y déposer tout ce qui me passera par la tête 
tant des anciens que des nouveaux Canadiens. Il 
ne m’en coûtera, après tout, que la facture. » 

Cette idée simplifiait singulièrement la composi¬ 
tion du livre, mais il y gagne un air dégagé et 
cavalier, éloigné du pédant de plus d’une lieue, car 


(i) Voir Mémoires, p. 9 où M. de Gaspé rappelle ce souve¬ 
nir à propos du nez de sa grand’mère qui reproduisait parait- 
il, par sa forme et ses proportions monumentales, celui du 
glorieux Grand-Maître. 





LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


5 ° 


M. de Gaspé n’a même plus la gêne légère d’une 
intrigue, si ténue soit-elle. Mais on est étonné et 
ravi, car jamais le mot de Pascal ne fut plus vrai : 
on cherchait un auteur, on trouve un homme. 

Sans doute, il y a quelques bavardages dans ces 
Mémoires, quelques anecdotes dont le vieillard 
seul pouvait sentir le prix, comme une longue 
histoire de dispense et d’excommunication à laquelle 
M. de Gaspé attache une grande importance et qui 
nous semblerait fastidieuse si elle ne nous appor¬ 
tait un document sur l’opinion publique dans une 
paroisse au temps de Mgr. Briand. 

Cependant M. de Gaspé sait, comme beaucoup 
de ses compatriotes encore, allier la tolérance à la 
foi. 

« . Pendant les heureux jours de ma jeu¬ 

nesse, le fanatisme était un monstre à peu près 
inconnu à Québec. Mes amis protestants étaient 
très-nombreux, et si je passais près de mon église 
à l’heure des offices, la seule remarque qu’ils fai¬ 
saient était, celle ci: « Entre dans ton église, mau¬ 
vais catholique! » Et je leur disais la même chose 
quand nous passions devant un temple du culte 
protestant. Certains peuples sont restés aussi fana¬ 
tiques que l’étaient leurs pères, il y a cent ans, mais 
je proclame, ici, avec orgueil, que ce sentiment est 
étranger au cœur de mes compatriotes Canadiens- 
Français. » ( Mémoires, p. 501). 

Que de scènes pittoresques repassent sous nos 
yeux, comme celle ou le duc de Kent danse le 
menuet avec une centenaire! que de coins curieux 




PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ 


5 1 


de l’ancien Québec, comme ce pilori, par exemple, 
qu'un magistrat philantrope avait rendu rotatif à la 
manière des chevaux de bois pour que le patient 
put se donner de l’exercice et éviter les détritus de 
toutes sortes que lui jetait la populace! Que d’habi¬ 
tants revivent dans le père Romain Chouinard, que 
M. de Gaspé nous présente un peu avant de nous 
faire faire connaissance avec les deux Salaberry, le 
père, un survivant de la cour de France, le fils, qui 
fut le héros de Châteaugay ! 

Rien de plus difficile que de raconter ces Mé¬ 
moires. On ne peut qu’y renvoyer le lecteur qui 
trouvera dans cette langue forte sous son apparence 
négligée, pleine d’idiotismes et de tournures locales, 
un aliment savoureux. Mais ce serait trahir M. de 
Gaspé que de le résumer et de donner le squelette 
de son ouvrage: il faut le citer — et le lire. 

M. Hector Fabre écrivait: 

« L’histoire anecdotique du passé a déjà un excel¬ 
lent modèle dans les notes qui accompagnent les 
Anciens Canadiens et dans les Mémoires de M. de 
Gaspé. Si nous possédions pour toutes les époques 
importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, 
un narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous 
tenir pour satisfaits. Soyons du moins contents de 
ce que nous avons, remercions le noble vieillard, 
qui est le plus jeune de nos écrivains, de nous avoir 
rendu ce qu’il a vu durant sa longue carrière avec 
un tel aspect de vérité, avec un entrain si rare. 

« Ce fut un jour unique et qui restera une date 
dans notre histoire littéraire que celui où l’on vit 





LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


5 2 


apparaître, au seuil des lettres canadiennes, cet au¬ 
teur qui débutait à soixante- quinze ans par un roman. 
Il n’y eut qu’un cri d’admiration lorsqu’on sentit 
quelle fraîcheur d’imagination, quel charme de style 
régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus 
populaire de nos ouvrages. » 

M. de Gaspé mourut plein de jours en 1871, 
ayant frayé une voie où devaient s’engager malheu¬ 
reusement de trop rares continuateurs. Il est à peu 
près inconnu chez nous et nous serions heureux si 
ces notes attiraient sur lui, pour un moment, la 
curiosité de quelques Français. 




nu au: crémazie 


Octave Crémazie descendait d’une vieille famille 
française immigrée depuis longtemps. En 1759, 
Jacques Crémazie, qui avait abandonné le comté de 
Foix, son pays natal, pour Bayonne, débarquait à 
Québec. Agé de 48 ans déjà, il épousa, en 1783, 
Marie-Josette Le Breton, et il en eût en 1786, un 
fils, Jacques, qui fut le père de notre poète (1). 
Octave Crémazie naquit à Québec le 16 avril 1827. 
Ainsi que la plupart de ses émules et successeurs, 
il fit ses études au séminaire jusque vers dix-sept 
ans. Puis il entra dans le commerce de la librairie. 

Ce fut la source de ses malheurs, que nous 
raconterons en leur temps, mais il est probable 
que son métier ne fut pas sans contribuer à lui 
inspirer l’amour des lettres et de la poésie. Du 
moins lui permit-il de compléter son éducation. 
Il appartenait en effet à l’espèce rare des libraires 


(x) Ces renseignements sont tirés du dictionnaire généalo¬ 
gique de M. l’abbé Tanguay, cité par M. l’abbé Casgrain, Bio¬ 
graphies canadiennes, in-8° Montréal, 1884. 



54 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


qui lisent les ouvrages de leur boutique. Les envois 
qu’il recevait de Paris le tenaient au courant de 
nos nouveautés. Il ne. méprisait pas non plus les 
littératures étrangères, et connaissait les chefs- 
d’œuvre allemands, anglais, espagnols, italiens. Il 
n’était pas dépourvu de culture classique, mais il ne 
nous semble pas que la Grèce et Rome aient exercé 
sur lui quelque influence. C’est d’ailleurs un trait 
commun à toute la littérature canadienne. 

Il avait pour associés ses deux frères, Joseph qui 
continua l’entreprise, et Jacques, un avocat de talent 
et de cœur, qui fut aux mauvais jours la Providence 
de l’exilé. Mais Octave Crémazie, au lieu de donner 
tous ses soins à ses affaires, composait, dans ses 
nuits d’insomnie, et peut-être même pendant ses 
journées, les strophes qu’il devait plus tard publier 
dans divers journaux et recueils. 

Il recevait volontiers F. X. Garneau, Gérin- 
Lajoie, le continuateur de Garneau, l’auteur de ce 
Canadien errant, sorte de chant national, inspiré 
par les proscriptions de 1838, Etienne Parent, le 
philosophe idéaliste, M. l’abbé Casgrain, à peine 
sorti du séminaire ; il encourageait les jeunes talents 
de M. Fréchette, qui devait acquérir plus tard une 
notoriété parisienne, de M. Pamphile, le May, dont 
l’inspiration si canadienne nous procure une sensa¬ 
tion d’exotisme et de vieille France provinciale tout 
à la fois. Dans l’arrière-boutique du poète-libraire se 
donnait rendez-vous toute la pléiade de cette époque, 
tous ceux qui devaient plus tard se faire un nom au 
bord du Saint-Laurent; tous ceux aussi qui jouis- 



OCTAVE CRÉMAZIE 


55 


saient déjà dans ce microcosme littéraire, d’une 
réputation établie. 

C’était une époque de foi et d’enthousiasme, il y 
avait là tout un cénacle d’hommes de lettres et de 
penseurs, décidés à donner au Canada l’éclat dont il 
leur semblait digne; fiers des premières victoires 
remportées par Garneau et l’abbé Ferland, conscients 
de leur valeur, en possession de leur arme de com¬ 
bat, ces Soirées Canadiennes qui devaient porter 
dans toutes les familles la bonne parole. L’Institut 
Canadien de Québec venait de se fonder, grâce 
aux efforts de tous ces hommes de bonne volonté, 
et Crémazie n’avait pas été le moins actif. Pouvait- 
on, quand il s’agissait des destinées intellectuelles 
de la patrie, s’occuper de lettres de change ou de 
livres de caisse? 

Cette belle nonchalance devait être fatale à 
Crémazie. Il ne pouvait compter sur sa plume pour 
s’enrichir ni même pour subsister. Il n’y avait pas 
à cette époque d’écrivains professionnels, et aujour¬ 
d'hui encore au Canada, les seuls journalistes, avec 
leurs newspapers à l’instar de Londres ou de New- 
York, peuvent gagner leur vie en publiant, et vivre 
sur les frais du culte. Mais Crémazie, comme la 
cigale, ne pensait point thésauriser. 

Dans sa boutique de la rue de la Fabrique, il 
faisait sa favorite résidence d’un réduit que M. l’abbé 
Casgrain nous dépeint, obscur, encombré de pré¬ 
cieux bouquins « de toutes langues, de tous formats, 
de to?pes reliures, de toutes époques, » la véritable 
et famlières cité des livres. « Assis sur une caisse ou 




s 6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


sur une chaise boiteuse », le gnome de céans, un 
petit homme gros et court, large d'épaules, la tête 
chauve, la face exagérée par une barbe en collier 
dont émergeaient, sous des lunettes, deux petits 
yeux enfoncés et vagues, des yeux de myope qui re¬ 
gardaient ailleurs, suivait le rêve intérieur et splen¬ 
dide qui se déroulait dans son cerveau. 

Qu’importaient, dans le magasin où s'empilaient 
les livres encore vierges, les rares et modestes 
acheteurs — les messieurs riches ne lisaient pas —■ 
jeunes prêtres studieux, besoigneux écrivains futurs, 
qui venaient échanger leurs économies contre l’ou-, 
vrage convoité longtemps? 

C’est pendant ces années, de 1854 à 1862, alors 
qu'il avait de 27 à ans, que Crémazie composa 
tous ceux de ses vers qui sont parvenus jusqu’il 
nous, et que Y Institut Canadien édita pieusement (1). 
Plus tard, de Paris, l’exilé suivit sans doute avec un 
intérêt passionné le mouvement littéraire dont il 
avait été l’un des initiateurs, mais sauf une pièce de 
circonstance, consacrée aux noces de diamant de ses 
protecteurs, M. et M me H. Bossange (1876), il ne 
confia plus au papier les vers qu’il se chantait dans 
la solitude et dans l’exil, couché, malade souvent, 
dans une chambre parfois sans feu, quand ses amis 
n’avaient su lui procurer quelque menu travail, ou 


(1) Œuvres complètes d'Octave Crémazie (un vol. in-8° 
Beauchemin et Valois, Montréal, 1882). Dernière édition, 1897. 
En tète se trouve reproduite l’étude déjà citée de M. l’abbé 
Casgrain. 




OCTAVE CRÉMAZ1E 


57 


quand les subsides de son frère Jacques ne lui par¬ 
venaient pas à temps. Aussi est-ce à ce moment 
que nous croyons devoir placer l’analyse et l’étude 
de son œuvre poétique, avant de le suivre à Paris, 
où il se révélera comme le plus brillant des épis- 
toliers canadiens. 




I 


Le Poète 


Il y a quelques années, il eût fallu beaucoup de 
hardiesse pour oser étudier Crémazie. Sa versifica¬ 
tion très simple, sans tintinnabulement de rimes, 
ni tours de force — il n’a même jamais fait un son¬ 
net — eût paru fade à nos compatriotes. Aujour¬ 
d’hui que l’excès même de virtuosité dont nous avons 
été les témoins a ramené le goût public vers Musset 
et Lamartine, nous pouvons sans craindre trop de 
brocards aborder l’œuvre d’un poète qui prit à Victor 
Hugo des expressions et des procédés, plutôt que 
des coupes de vers, et pour qui les Occidentales 
de Banville furent lettre morte. 

Son œuvre tient tout entière en un volume, et il n’a 
pas laissé plus de 130 pages de vers. C’est qu’il 
n’avait pas de fonds de tiroir, que l’on pût après sa 
mort éditer sous le titre d’œuvres posthumes. Il 
composait en effet la nuit. Doué d’une mémoire mer¬ 
veilleuse, il emprisonnait ses vers dans les cases de 
son cerveau, et ne les écrivait que pour les livrer 
à l’impression. 

Ce procédé même de composition nous met en 
garde contre certains défauts que nous rencontre¬ 
rons dans Crémazie. Pour rimer des vers, iljjaut les 


» OCTAVE CRÊMAZIE — LE POETE 59 


avoir devant soi. C’est ainsi que l’on peut redresser 
une phrase, donner à la strophe une articulation 
plus souple, faire la chasse aux formules qui se ré¬ 
pètent, en un mot, d’improvisateur, devenir artiste. 
Crémazie n’aura point le prestige de la forme : ne 
cherchons en lui nulle virtuosité. 

Tant mieux. Ce que nous demandons au Canada, 
ce n’est point de nous donner des imitateurs plus 
ou moins adroits- de nos poètes, mais de nous ap¬ 
porter quelque chose d’inconnu, un peu de l’air sain 
et vivifiant qui souffle sur les forêts et sur les lacs 
immenses, une note pas encore entendue, et non 
pas de la littérature. 

Malheureusement, l’imitation est souvent fla¬ 
grante chez Crémazie; mais elle est presque tou¬ 
jours si maladroite qu’on ne peut guère la lui repro¬ 
cher avec sévérité. Avant donc de regarder ce qu’il 
nous emprunta, démêlons quels furent les sujets 
qu’il a traités, et ce qui lui donne un parfum de 
terroir. 

Les titres des vingt poèmes ou poésies que nous 
devons au libraire de Québec nous permettent de 
voir quelles sont les sources de son inspiration. 

Voici trois odes sur la Guerre de Crimée, une 
autre sur la Guerre d’Italie, une sur Castelfidardo et 
les soldats de Pimodan ; voici le Chant du Vieux Sol¬ 
dat Canadien, le survivant des luttes épiques; voici 
des vers en l’honneur de M. Evanturcl, un ancien 
combattant del’Empire, qui vieillitau Canada. Cette 
ode chante Mgr. de Montmorency-Laval, premier 
archevêque de Québec, et fondateur de la vieille et 



6o LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


glorieuse Université française. Ces quatrains cé¬ 
lèbrent les Mille-Iles, à la sortie du lac Ontario ; 
puis c’est la terre natale, où la vie est si douce; le 
Chant du voyageur qui descend les grands fleuves sur 
son train de bois; une méditation sur la Mort, où se 
trouvent quelques-unes des plus belles strophes du 
poète; deux Ballades à la manière de Hugo, Y Alou¬ 
ette et la Fiancée du Marin ; quelques pièces de cir¬ 
constance, et enfin cette Promenade des Trois Morts 
qui nous ramène parendroits aux plus mauvais jours 
du romantisme macabre. 

Comme nous l’avons déjà exposé, toute la litté¬ 
rature canadienne est en germe dans ces quelques 
pages, avec ses qualités et ses défauts. Le Christia¬ 
nisme catholique, les soldats de la papauté, les 
premiers missionnaires, tout ce que révère l’âme 
canadienne se trouve chanté par Crémazie. 

Mais deux autres éléments prendront, dans la 
poésie de l’âge suivant, une place prépondérante : 
la peinture savoureuse des mœurs locales d’une 
part, avec les vieilles traditions campagnardes, les 
dialogues entre cavaliers et blondes, les longues 
jaseries à la veillée, et, pour donner à cette vie de 
paysans un intérêt tragique, le souvenir de ceux 
qui sont partis, là-bas, dans la forêt, et qui frappent 
de leur cognée les grands arbres séculaires; d’autre 
part, le souvenir vivant de l'histoire nationale et des 
luttes héroïques, le temps de nos gens, ces traditions, 
écrin de perles ignorées, grâce auxquelles les Cana¬ 
diens français sont un peuple et une nation. 

Crémazie le premier chante le sol natal et son 



OCTAVE CRÉMAZIE 


LE POÈTE 


6l 


passé de gloire; le premier, il évoque — trop 
rarement à notre gré(i)— les mœurs canadiennes. 
Mais c’est dans le Vieux soldat Canadien, et dans le 
Drapeau de Carillon , qu’il faut chercher le véritable 
Crémazie, le précurseur de presque toute l’école 
contemporaine. 

Ouvrez n’importe quelle anthologie canadienne 
— et il n’en manque pas — ces deux petits poèmes 
s’y trouvent en place d’honneur. Là, peu de rémi¬ 
niscences (sauf, parfois, un faux air de Béranger), 
une gaucherie de primitif, malgré quelques respec¬ 
tables « mots nobles », que l’on peut saluer au 
passage comme de vieux gentilshommes contem¬ 
porains de Montcalm — ondes, guerriers, lauriers. 

Reportons-nous aux circonstances où fut composé 
le Vieux soldat. Pendant près d’un siècle, la France 
et le Canada n’avaient plus eu que de lointaines et 
irrégulières relations. 

Depuis 

Que notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers 
Ferma son aile blanche et repassa les mers (2). 

nulle visite officielle n’avait été faite ou reçue. Mais 
en 1855, l’Empereur envoya dans le Saint-Laurent 
la corvette la Capricieuse. 

Cette arrivée d’un bâtiment de guerre en pleine 
campagne de Crimée fut accueillie par les Cana¬ 
diens avec un enthousiasme délirant. 


(1) N’oublions pas que Crémazie est un citadin. 

(2) Fréchette, Légende d’un peuple. 

4 




62 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Il faudrait, nous disait un vieux Canadien qui est 
en même temps un vieux Parisien, se reporter aux 
visites qui précédèrent l’alliance russe, en 1893, 
pour se faire une idée de cette réception (1). 

Crémazie composa un poème de vingt-cinq 
strophes pour célébrer cet événement, et le reten¬ 
tissement de cette poésie de circonstance fut 
énorme. 


(1) Sur la plainte du Gouverneur Général et les remon¬ 
trances du cabinet britannique, le Gouvernement français 
disgrâcia le capitaine de corvette Belvèze qui commandait la 
Capricieuse. On l’avait reçu avec trop d’enthousiasme. C’est 
à cette disgrâce que Crémazie fait allusion à la fin de son 
Ode sur la ruine de Sébastopol. Crémazie s’adresse à la 
France : 

Un homme s’est trouvé pour attaquer ton nom. 

Un gouverneur anglais vint insulter ta race... 

Ainsi, quand un héros montait au Capitole, 

Acclamé par la foule et ceint de l'auréole 
Qui vient illuminer le courage vainqueqr, 

Il entendait toujours sur la route sacrée 
Retentir dans les airs la parole acérée 
D'un esclave insulteur. 

Mais bientôt, s’arrêtant sur la colline sainte, 

Du temple il franchissait la redoutable enceinte, 

Puis au pied des autels il rendait grâce aux cieux, 

Et, devant le Sénat debout sous le portique, 

Le pontife posait la couronne héroïque 
Sur son front glorieux. 

Tandis que l’insulteur, que cet esclave immonde 
Se trouvait isolé dans sa honte profonde, 

Et que sa faible voix demeurait sans échos, 

Le vainqueur poursuivait sa marche solennelle, 

Et le peuple chantait de sa voix immortelle 
La gloire du héros. 




OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


63 


Un des compagnons de Montcalm ou de Levis, 
vieux héros mutilé resté là-bas, apprenait la fabu¬ 
leuse épopée de Napoléon, encore magnifiée par la 
distance. 

Peut-être, une fois, la France se souviendra-t-elle 
du Canada, viendra-t-elle l’arracher aux Anglais. 

Presque aveugle, appuyé sur son fils, le vieillard 
se promène tous les jours sur les remparts qui do¬ 
minent le fleuve, et demande si, pavillons au vent, 
la flotte ne vient pas s’embosser devant la ci¬ 
tadelle. 

Ses regai ds affaiblis interrogeaient la rive, 

Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve, 
Depuis de si longs jours il espérait revoir, 

Venaient sur nos remparts déployer leur bannière. 

Puis, retrouvant le feu de son ardeur première, 

Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir. 


Il n’est point de Canadiens qui ne sache par cœur 
le Chant du Vieux Soldat, dont le refrain : 

Dis-moi mon fils, ne paraissent-ils pas? 


prend parfois une véritable grandeur épique. 

C’est de la poésie populaire au premier chef, dans 
le meilleur sens du mot. Crémazie a exprimé ce que 
tous sentaient. Il s’est élevé au rang de poète na¬ 
tional, car il fut pendant une heure la voix d’un 
peuple entier. Le vieux héros meurt, sans avoir pu 
saluer son drapeau. Enfin, les trois couleurs qui ont 
remplacé l’étamine fleurdelisée paraissent à la poupe 
delà Capricieuse. Tout Québec se pavoise de trico- 



6i ( LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


lore, et le poète s’écrie, avec une inspiration qui 
nous rappelle l’admirable fin des Deux Grenadiers 
de Henri Heine : 


Voyez, sur les remparts cette forme indécise 
Agitée et tremblante au souffle de la brise : 

C’est le vieux Canadien à son poste rendu. 

Le canon de la France a réveillé cette ombre 
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre 
Saluer le drapeau si longtemps attendu. 

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre 
Abandonnent ainsi leur couche funéraire 
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux ; 

Et puis on entendit le soir, sur chaque rive. 

Se mêler au doux bruit de l’onde fugitive 

Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux. 


S’adressant alors aux marins français, il leur 
promet que le pays gardera longtemps leur sou¬ 
venir : 

Lorsque viendra l'hiver et ses longues soirées, 

De souvenirs français nos âmes altérées 
Bien souvent rediront le retour de nos gens... 

Le Drapeau de Carillon, c’est le récit d’une triste 
odyssée. Un vieux soldat put dérober aux Anglais 
la bannière aux fleur de lys d’or sous laquelle il 
avait combattu. Il la montre en cachette à d’autres 
Canadiens patriotes. On résoud d’aller trouver le 
Roi, de déplier devant lui cette relique trouée par 
les balles, de lui demander des secours pour jeter 
les envahisseurs dans le fleuve. 



OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


b 


« Emportant avec moi ce drapeau glorieux, 

« J'irai, pauvre soldat jusqu’au pied de son trône, 

« Et lui montrant alors ce joyau radieux 
« Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne, 

« Les enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir 
« Mêlent toujours son nom à leur prière ardente, 

« Je trouverai peut être un cri de désespoir 
« Pour attendrir son cœur et combler votre attente... » 


Quel dommage que cette strophe, dont la 
deuxième partie est si simple et si belle, finisse 
par la plus maladroite cheville ! 

Le vieux soldat part pour Versailles, mais il ne 
peut parvenir jusqu’au Roi. Il se rembarque, le cœur 
navré, regagne sa chaumière, mais il n’ose avouer 
aux autres l’insuccès de sa mission. Il feint d’être 
heureux, annonce des renforts. 


De sa propre douleur il voulut souffrir seul 
Pour conserver intact le culte de la France. 


Enfin, un jour glacial de décembre, il prend le 
drapeau, retourne aux champs de Carillon, donne 
une dernière pensée à ses compagnons d’armes, et 
vient mourir sur leurs tombeaux, enveloppé dans 
les plis neigeux de son étendard. 

Dans ces deux petits poèmes, avec des procédés 
imparfaits et des maladresses dont il se rendait 
compte lui-même, le poète atteint à l’émotion la 
plus vraie. 

Il trouve aussi, pour louer sa patrie, de délicieux 
accents, dans les Mille-Iles par exemple : 


4. 



66 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Quand Ève à l’arbre de la vie 
De sa main eut cueilli la mort, 

Sur la terre à jamais flétrie 
On vit paraître le remords, 

Et les archanges, sur leurs ailes 
Prenant l’Eden silencieux, 

En haut les sphères éternelles 
Le déposèrent dans les cieux. 

Mais en s’élançant dans l’espace, 

Ils laissèrent sur leur chemin 
Tomber pour indiquer leur trace, 

Quelques fleurs du jardin divin. 

Et ces fleurs aux couleurs mobiles 
Tombant dans le fleuve géant, 

Firent éclore les Mille-Iles, 

Ce paradis du Saint-Laurent. 

Il semble que le poète ait plus aimé sa patrie, 
pour que la séparation fut plus déchirante. D’un 
vers, il peint le Canada, où la nature 

A ses vastes forêts mêle ses lacs géants. 

Le suprême bonheur est de vivre dans cet admi¬ 
rable pays. 

Heureux qui le connaît, plus heureux qui l’habite, 

Et, ne quittant jamais pour chercher d’autre cieux, 

Les rives du grand fleuve où le bonheur l’invite, 

Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux. 

Une seule fois, dans la pièce intitulée les Morts, 
qui n’a rien de commun avec la malencontreuse 
PromenadedesTroisMorts, Crémazie, comme c'était 
son droit de poète , aborde un genre qui se rapproche 



OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 67 


de la belle méditation à la Vigny, la forme d’art la 
plus noble qui soit. Sans doute, ce croyant ne voit 
pas 

Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée 
Peser sur chaque tête et sur toute action. 

Il n’arrive pas à la résignation stoïcienne du loup, 
et n’a pas une allégorie comparable à cette merveil¬ 
leuse Maison du Berger. Mais il trouve de beaux 
accents pour plaindre les oubliés. 

. L’oubli des vivants pesant sur votre tombe 

Sur vos os décharnés plus lourdement retombe 
Que le plomb du cercueil. 


Notre cœur égoïste au présent seul se livre 
Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre 
Que l’on a déjà lus. 

Il envie les justes qui 

Déroulent leur vertu comme un tapis splendide 
Et marchent sur le mal sans jamais le toucher. 


Enfin, n’a-t-il pas comme une prescience de sa 
destinée, dans cette strophe particulièrement tou¬ 
chante, écrite par un homme qui devait connaitre 
toutes les misères de l’Exil? 

Priez pour l’exilé qui loin de sa patrie. 

Expira sans entendre une parole amie, 

Isolé dans la vie, isolé dans la mort. 

Personne ne viendra donner une prière; 

L’aumône d’une larme à la tombe étrangère. 

Qui pense à l’inconnu qui sous la terre dort? 





68 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Dans toute œuvre poétique, une partie se ressent 
des contingences au milieu desquelles elle prit son 
essor; une autre est purement et largement humaine. 
Tout chef-d’œuvre doit être à la fois général et par¬ 
ticulier. Il nous semble .bien que Crémazie aurait 
pu devenir un poète humain, et non seulement 
canadien, si la destinée ne s’était pas montrée pour 
lui marâtre. 

Mais il nous reste à déterminer avec plus de pré¬ 
cision les influences étrangères que le poète à subies. 
Nous touchons ici au point le plus délicat. Nous 
aurons d’ailleurs à présenter des observations qui 
s’appliquent à presque toute la littérature cana¬ 
dienne. 

Crémazie nous a emprunté des rythmes, c’était 
son droit. Mais ce qui est grave, il s’est approprié 
toute la vieille et lamentable défroque des Ballades 
et des Orientales. Nous retrouvons à Québec, à 
propos de Sébastopol, Bounaberdi, les Giaours, 
Stamboul la Sainte, et Setiniah, et les Mamelouks , 
auxquels Crémazie donne par inadvertance le nom 
de Kalmouks. C’est horrible. 

Hélas! un poète a le bonheur de vivre dans une 
société qui n’a pas de littérature, dont les mœurs et 
les usages présentent le plus vif intérêt, et sa seule 
ambition est de nous prendre ce que nous avons de 
plus mauvais, tout le fatras, tout le clinquant malgré 
lesquels et non à cause desquels Hugo est un grand 
poète. Que les Canadiens se servent de certains lieux 
communs, nous n’v voyons nul inconvénient; que 
le début des Mille-Iles, avec son intrépide banalité : 



OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


69 


Si j’était la douce hirondelle 
Qui vole en chantant dans les airs, 


rappelle le mouvement d’une Orientale, 

Si j’était la feuille que roule 
L’aile tournoyante des vents... 

(Vœu). 

peu nous importe. Mais toute la première partie du 
poème n’est qu’un pastiche, avec çà et là des éclairs : 
au milieu d’une énumération géographique 

Où l’on voit qu’un monsieur bien sage 
S’est appliqué, 

— Venise, Sorrente, Milan, Rome, Cordoue, Séville, 
toute la Méditerranée, que parcourt l’hirondelle 
avant de retourner au pays, et même Bénarès et 
Allahabad — tout à coup, un accent venu du cœur 
éclate : on entend 

La douce voix de la patrie 
Chanter au milieu des sapins. 

Après une itérative et fâcheuse intervention de la 
circulaire pour « Cook’s tourists », (Andalousie, 
Italie, Corne-d’Or, Inde et Memphis), le poète in¬ 
voque le sol natal : 

O vieilles forêts ondoyantes 
Teinte du sang de nos aïeux! 

O lacs, ô plaines odorantes 
Dont le parfum s’élève aux cieux ! 



70 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Bords où les tombeaux de nos pères 
Nous racontent le temps ancien 
Vous seuls possédez ces voix chères 
Qui font battre un cœur canadien ! 

Et ce sont ces voix chères que nous aimons, et 
non pas cet Orient de cartonnage et de toile peinte 
dont Crémazie a si cruellement abusé. 

Il les a d’ailleurs, grâce à Dieu, écoutées souvent, 
et parfois, par la simple transposition d’un motif 
français, il a su obtenir un effet nouveau. Tout le 
monde connaît la chanson pseudo-barbaresque des 
Orientales : 

Dans la galère capitane 

Nous étions quatre-vingts rameurs. 

Que l'on y compare le Chant des voyageurs de 
Crémazie : 

Dans la forêt et sur la cage (i) 

Nous étions trente voyageurs. 


Crémazie a quelque peu modifié le rythme. Le 
double quatrain de Hugo s’est allongé en une stro¬ 
phe de dix vers, dont les six derniers riment en âge 
et en eurs. Cependant, malgré l’incontestable supé¬ 
riorité de Hugo, dont les rimes en tane, bien 
appuyées par la consonne, sont pleines d’imprévu, 
nous préférons ici le poète canadien, moins artificiel. 
Avec un refrain emprunté à une fantaisie de jongleur 


(i) On appelle cages les trains de bois énormes, véritables 
villages flottants, qui descendent le fleuve et les rivières du 
Canada. 




OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


7 1 


qui s'amuse, il a fait quelque chose de naturel et de 
charmant. 


A nous les bois et leurs mystères 
Qui pour nous n’ont plus de secrets! 
A nous le fleuve aux ondes claires 
Où se reflètent les forêts ! 

A nous l’existence sauvage 
Pleine d’attraits et de douleurs! 

A nous les sapins dont l’ombrage 
Nous rafraîchit dans nos labeurs! 
Dans la forêt et sur la cage. 

Nous sommes trente voyageurs. 


* 





Bravant la foudre et les tempêtes, 

Avec leur aspect solennel, 

Qu’ils sont beaux ces pins dont les têtes 
Semblent les colonnes du ciel! 

Lorsque privés de leur feuillage 
Ils tombent sous nos coups vainqueurs, 
On dirait que dans un nuage 
L’Esprit des Bois verse des pleurs. 

Dans la forêt et sur la cage 
Nous sommes trente voyageurs. 

s<* t Q ' < f r < s 

Puis sur la cage qui s’avance 
Avec les flots du Saint-Laurent, 

Nous rappelons de notre enfance 
Le souvenir doux et charmant. 

La blonde laissée au village, 

Nos mères et nos jeunes sœurs 
Qui nous attendent au rivage 
Tour à tour fait battre nos cœurs. 

Dans la forêt et sur la cage 


Nous sommes trente voyageurs. 


Quand viendra la triste vieillesse 
Affaiblir nos bras et nos voix, 




72 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Nous conterons à la jeunesse 
Nos aventures d’autrefois. 

Quand enfin pour le grand voyage 
Où tous les hommes sont rameurs 
La mort viendra nous crier : « Nage! » 

Nous dirons bravant ses teneurs : 

« Dans la foret et sur la cage, 

Nous étions trente voyageurs ! » 

Nous devons, pour être complets, noter encore 
dans l’œuvre de Crémazie l’influence de Théophile 
Gautier, dans les Trois Morts; parfois celle de Bar¬ 
bier (i) et même celle de poètes que nous tenons 
en médiocre estime malgré leur célébrité d'un mo¬ 
ment. La rhétorique de Casimir Delavigne se re¬ 
trouve dans quelques odes (2). 

Crémazie nous a donc emprunté des formes et 
des couleurs qui ont enrichi le trésor encore modeste 
de la poésie canadienne. Peut-être nous a-t-il dérobé 
surtout des paillettes, et ses meilleurs poèmes sont- 
ils les plus simples. Mais malgré ses pastiches, mal¬ 
gré ses rimes en épithètes vraiment trop nom¬ 
breuses, malgré la gaucherie avec laquelle il accumule 


(1) La noble France a-t-elle encor 
Sur son front radieux l’auréole invincible 
Qui la fit autrefois si belle et si terrible 

Dans les grands jours de messidor? 

(Guerre d'Italie) 

(2) Est-ce pour le drapeau de la vieille Allemagne, 

Que tonnent ces obus? Un nouveau C.harlcmagne 
"Vient-il devant Pavie asservir les Lombards? 
Petit-fils de Sigurd, un guerrier Scandinave 
Vient-il, chassant tes rois que son audace brave, 
Déchirer de sa main la pourpre des Césars? 


(Idem) 




OCTAVE CREMAZIE 


LE POÈTE 


73 


tantôt les syllabes sourdes, tantôt les toniques, 
malgré d'involontaires allitérations, nous devons 
reconnaître en lui un poète noblement inspiré, dont 
les strophes souvent heureuses sont animées d’un 
profond sentiment canadien, qui rachète les erreurs 
de son goût et les défaillances de sa forme. D’autres 
sont venus, plus habiles — trop habiles — qui font 
du Victor Hugo mieux que Victor Hugo lui-même, 
et qui laissent loin derrière eux, comme souplesse, 
comme couleur, comme virtuosité, le pauvre libraire 
de Québec. Mais Crémazie donna le goût des 
vers à la jeunesse intelligente de son temps; il 
permit à la poésie canadienne de prendre conscience 
d’elle-même. Sans lui nous n’aurions peut-être pas la 
Légende d’un peuple, de M. Fréchette, ni quelques- 
unes des plus jolies pièces de M. Beauchemin, la 
Cloche de Louisbourg, ou Ibervillc, et ce serait grand 
dommage. 

Toute la poésie canadienne, par la voix de 
M. Fréchette peut dire à Crémazie, 

Comme autrefois Reboul au divin Lamartine, 

« Mes chants naquirent de tes chants. » 


* 

* * 

La première partie des Trois Morts est datée 
d’octobre 1862. Le 11 novembre de la même année, 
Octave Crémazie fuyait pour jamais la terre natale. 
M. l’abbé Casgrain, dans sa notice, jette discrète- 



74 la littérature canadienne française 


ment un voile charitable sur les motifs de cette dis¬ 
parition. Mais le dernier des Crémazie est mort; 
et nous avons le droit et le devoir d’expliquer en 
peu de mots pourquoi le poète dut s’exiler. Aussi 
bien toute la dernière partie de son œuvre serait- 
elle incompréhensible sans cet éclaircissement. 

Octave Crémazie avait voulu développer, un peu 
hâtivement peut-ctre, son commerce de livres. L’état 
de libraire lui semblait supérieur aux autres, à con¬ 
dition de largement propager les chefs-d’œuvre. 
Aussi voulut-il étendre ses opérations, rêvant peut- 
être de contribuer ainsi à l’extension . des lettres 
canadiennes. Il prit des engagements trop lourds, car 
le milieu n’était pas propice aux entreprises de ce 
genre. Faut-il ajouter que sa nonchalance le destinait 
aux échecs commerciaux, et qu’il semblait une proie 
facile offerte aux hommes d’affaires véreux? • 

Les mœurs de Québec, à cette époque, devaient 
encore l’attirer plus vite sur la pente dangereuse du 
déshonneur. Certains négociants se prêtaient, dit-on, 
sans difficulté leur signature, et parfois même né¬ 
gligeaient de s’en avertir immédiatement. Crémazie 
fit comme les autres. Mais ne pouvant payer à l’é¬ 
chéance, il renouvela des billets, en émit encore, 
devint la proie des usuriers : il était perdu. Affolé, 
acculé à la faillite, et ne voulant pas succomber, Cré¬ 
mazie avait commis des faux. On les découvrit, la 
maison s’effondra, et le malheureux, éveillé de son 
long rêve poétique, dut s’éloigner la tète basse. 

Nous ne prétendons point plaider sa cause, encore 
qu’il nous soit facile de montrer combien les circons- 



OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


75 


tances étaient atténuantes. Nous aimons mieux 
mettre en lumière, dans la suite de cette étude, 
avec quelle résignation chrétienne Octave Crémazie 
sut accepter l'expiation. Peut-être cette épreuve le 
grandit-elle, car il ne chercha pas à déguiser ses 
fautes, et, dans son obscurité, il n’eut jamais un cri de 
révolte. Nous ne pouvons nous empêcher de citer la 
lettre qu’il écrivit à sa mère dix ans plus tard, 
lorsque mourut ce frère admirable qui l’avait tou¬ 
jours soutenu. Peut-être ramènera-t-elle au pauvre 
poète les sympathies de nos lecteurs. 

«Comme Jacques était bon pour moi! Pendant 
les dernières années que j’ai passées dans le com¬ 
merce, avec quel abandon et quelle générosité il 
mettait toutes ses ressources à notre disposition ! Je 
garderai toujours présent à la mémoire le souvenir 
de la soirée que j’ai passée avec lui le io no¬ 
vembre 1862, la dernière, hélas! que j’ai passée au 
pays. Il m’annonça qu’il fallait absolument partir. 
Il n’eut que des paroles de bonté paternelle. Pas un 
reproche, pas un mot amer. Avec quelle tristesse 
il me dit: « J’avais espéré que tu me fermerais les 

yeux. ». Et je partis pour l’exil, le cœur brisé, 

brisé pour jamais, n’ayant plus aucune espérance. 
Je n’eus pas le courage de vous dire la vérité, ma 
bonne mère; pour vous, j’allais seulement à Mont¬ 
réal. Mon pauvre Jacques me dit adieu dans l’entrée 
de la maison de la côte de Léry. Il referma la porte 
sur moi. Le bruit de cette porte, je l’entends encore : 
il me semble que c’était la barrière éternelle qui de¬ 
vait me séparer de ma famille qui se refermait sur 




76 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


moi, comme la porte de la prison sur le condamné.» (i) 

Cette belle lettre, écrite au courant de la plume 
(elle ne ressemble guère aux épitres littéraires de 
Crémazie, d’un style un peu tendu), fait l’éloge de 
Jacques, mais nous rend surtout indulgent pour le 
poète dont l’âme noble et tendre devait expier 
durement, pendant les longues années d’exil, une 
défaillance. 

La barrière qui se referma sur le Canadien 
errant ne le séparait pas seulement de sa famille. 
Elle coupe aussi ses œuvres en deux parties bien 
distinctes. A d’autres les vers; il n’écrira plus, de 
Paris où il s’était réfugié, et où nous le suivrons 
bientôt, qu’à sa mère, à ses frères, à son ami 
M. Casgrain. 

Il peut sembler étrange au premier abord que 
Crémazie ne nous ait pas laissé des chants d’exil, 
quelque chose comme les Tristes d’Ovide. Plusieurs 
raisons expliquent ce silence. Musset a dit : 

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, 

Et j’en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. 


Mais il est certaines âmes délicates qui ne font pas 
litière de leurs sentiments. Se souvenant peut-être du 
beau sonnet de Leconte de Lislè, les Montreurs (2), 


(1) Ne se trouve pas dans l’édition de VInstit. Canad. 
Citée par M. l’abbé Casgrain, Asile du Bon Pasteur de Québec , 
p. 135. (Montréal.) Toute la lettre est à lire. 

(2) _O plèbe carnassière_ 

Je ne danserai pas sur ton tréteau banal 
Avec tes histrions et tes prostituées. 




OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


77 


mais avec une incontestable maîtrise d’exécution, 
Crémazie écrivait à son correspondant fidèle: 

« La poésie coule par toutes vos blessures, me 
dites-vous. De tout ce que j’avais, il ne me reste que 
la douleur. Je la garde pour moi. Je ne veux pas me 
servir de mes souffrances comme d’un moyen d’at¬ 
tirer sur moi l’attention et la pitié, car j’ai toujours 
pensé que c’était chose honteuse que de se tailler 
dans ses malheurs un manteau d’histrion... Aujour¬ 
d’hui que je marche dans la vie entre l’isolement et 
le regret, au lieu d’étaler les blessures de mon âme, 
j’aime mieux essayer de me les cacher à moi-même, 
en étendant sur elles le voile des souvenirs heureux. 

« Quand le gladiateur gaulois tombait, mortel¬ 
lement blessé, au milieu du Colisée, il ne cherchait 
pas, comme l’athlète grec, à se draper dans son ago¬ 
nie, et à mériter, par l’élégance de ses dernières 
convulsions, les applaudissements des jeunes patri¬ 
ciens et des affranchis. Sans s’inquiéter, sans même 
regarder la foule cruelle qui battait des mains, il 
tâchait de retenir la vie qui s’échappait avec son 
sang, et sa pensée mourante allait dire un dernier 
adieu au ciel de sa patrie, aux affections de ses pre¬ 
mières années, à sa vieille mère qui devait mourir 
sans revoir son enfant. » 

Dans certains malheurs, la suprême dignité n’est- 
elle point d’ailleurs le silence? Crémazie l’avait si 
bien compris qu’il cessa, non point de faire des vers, 
mais d’en publier. Il nous éclaire lui-même sur sa 
vie intérieure à cette époque. 

« Aujourd’hui, j’ai trente-neuf ans. C’est l’âge où 



78 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


l'homme, revenu des errements de ses premières 
années, et n’ayant pas encore à redouter les défail¬ 
lances de la vieillesse, entre véritablement dans la 
pleine possession de ses facultés. Il me semble que 
j’ai encore quelque chose dans la tète. 

« Si j’avais le pain quotidien assuré, j'irais de¬ 
meurer chez quelque brave curé de campagne, et là 
je me livrerais complètement au travail... Mais c'est 
impossible. Il ne me reste plus qu’à bercer dans mon 
imagination ces poèmes au maillot, et qu'à chercher 
dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves 
d’or qu’une mère est toujours sûre de trouver près 
du berceau de son enfant. » (Lettre du 10 août 1866 
à M. l’abbé Casgrain.) 

Ce poème au maillot, c’est la Promenade des 
Trois Morts, et si nous en parlons ici, c’est que cer¬ 
tains critiques canadiens croient y voir l'œuvre maî¬ 
tresse de Crémazie. Nous ne partageons pas leur avis. 
Sans doute l'idée n'en est point sans mérite, encore 
qu’elle rappelle de trop près la Comédie de la Mort , 
de Gautier. L’exécution de la première partie, la 
seule écrite, nous semble fort défectueuse. Le poète 
y trouvait lui-même nombre de négligences, et se 
promettait de la corriger. 

Tous les développements un peu intéressants nous 
laissent comme une impression de déjà vu, et telle 
digression nous rappelle la scène du fossoyeur, où il 
est expliqué que le corps d'Alexandre-le-Grand fut 
peut-être tranformé en cruche. 

Sur le champs du repos quand la brise sereine 
Vient souffler dans l’ombre des nuits, 



OCTAVE CRÉMAZIE 


LE POÈTE 


79 


Elle emporte en passant cette poussière humaine 
Oui dût se transformer en fruits. 

Quant au pied de l’autel la douce fiancée 
Vient courber son front virginal, 

C’est peut-être du cœur de la sœur trépassée 
Qu'est fait son bouquet nuptial. 

La terre par la mort sans cesse rajeunie 
Voit passer fleurs et nations. 

Ainsi Dieu l’a voulu. De la mort naît la vie 
Comme l’épi sort des sillons. 

N’y a-t-il pas ainsi dans cette strophe comme un 
écho du Dante : 


Si cette fleur du ciel qu’on nomme l’espérance 
Sur les tombeaux peut se cueillir, 

Jamais, dans le séjour de l'éternel silence 
On n’entend ses feuilles frémir. 

Voici néanmoins, d’après Crémazie lui-même, le 
plan des Trois Morts. N’oublions pas qu’il les com¬ 
mença en 1862, alors que de sombres préoccupa¬ 
tions hantaient déjà sa pensée, et que l’abîme était 
entr’ouvert, qui devait le dévorer. 

N’oublions pas non plus qu’il parle quelque part de 
sa foi canadienne. Le paradis, le purgatoire et l’enfer 
sont pour lui la réalité suprême : ce n est pas un 
dilettante qui s’amuse. 

« Les Morts, dans leur tombeau souffrent-ils 
physiquement? Leur chair frémit-elle à la morsure 
du ver, ce roi des effarements funèbres? 

« Cette idée de la souffrance possible du cadavre 
m’est,venue il y a plusieurs années. J’entrais un 



80 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


jour dans le cimetière des Picotés, à l’époque où 
l’on transportait dans la nécropole du chemin Saint- 
Louis les ossements du Campo-Santo de la rue 
Couillard. En voyant ces ossements rongés, ces lam¬ 
beaux de chair qui s’obstinaient à demeurer attachés 
à des os moins vieux que les autres, je me demandai 
si l’âme, partie pour l’enfer ou le purgatoire, ne 
souffrait pas encore dans cette prison charnelle dont 
la mort lui avait ouvert les portes; si, comme le 
soldat sent toujours des douleurs dans la jambe 
emportée par un boulet sur le champ de bataille, 
l’âme, dans le séjour mystérieux de l’expiation, n’est 
pas atteinte par les frémissements douloureux que 
doit causer à la chair cette décomposition du tom¬ 
beau. » (Lettre du 29 janvier 1867, dans laquelle 
Crémazie défend son poème contre M. Thibault, 
professeur à l’Ecole Normale Laval, et champion de 
la littérature classique au Canada.) 

Le jour de la Toussaint, trois morts sortent de 
leur tombe. 

. Drapés comme des rois dans leurs manteaux funèbres, 

Ils marchent en silence au milieu des ténèbres, 

Et foulent les tombeaux qu’ils viennent de briser. 
Heureux de se revoir, trois compagnons de vie 
Se donnent, en pressant leur main raide et flétrie, 

De leur bouche sans lèvre un horrible baiser. 


L’un avait déjà vu sur sa tête blanchie 
Neiger soixante hivers quand, arrêtant sa vie, 
La mort vint l'enivrer de son breuvage amer. 

Un fils, un fils unique, orgueil de sa vieillesse 
Avait, tout rayonnant des feux de la jeunesse, 
Des fleurs de son printemps couronné son hiver, 





OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


81 


Comme au souffle du Nord la rose épanouie 
Avant la fin du jour voit sa beauté flétrie. 

Le second avait vu la mort à son chevet 
Quand, jeune encor, l’Amour charmait son existence. 
Sa femme avait voulu, modèle de constance, 
S’enfermer avec lui dans le tombeau muet. 

Le troisième, à sa mère arraché par la tombe, 

Avait quitté la vie ainsi qu’une colombe 

Qui s’envole en chantant un hymne de bonheur. 

Vingt printemps n’avaient pas encor paré sa tête. 

La mort, pour son bouquet la trouvant toute prête, 

A ces fruits déjà mûrs ajouta cette fleur. 


Maintenant, réunis dans la cité pleurante, 

Comme ces mendiants que chantait le vieux Dante, 

Des vivants, ils s’en vont implorer la pitié. 

Le travail du ver, du « Roi » dont chacun redoute 
la « fauve majesté » est suspendu pour quelques 
heures. 

« Le père va frapper à la porte de son fils, l’époux 
à celle de 5a femme, le fils à celle de sa mère. Le 
malheureux père ne trouve chez son fils que l’orgie, 
le blasphème; l’épouse est occupée à flirter... Seul, 
le fils trouve sa mère agenouillée, pleurant toujours 
son enfant et priant Dieu pour lui... 

« Le ciel et l’enfer se déroulent au regard des 
morts ; les chœurs des élus alternent avec les chants 
des damnés; les habitants du ciel qui ont été sauvés 
par les conseils de ces morts qui souffrent encore 
dans le purgatoire demandent à Dieu de les admettre 
dans le paradis, tandis que les damnés pour qui ces 
mêmes morts ont été une cause de scandale, 


b. 




82 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


demandent comme une justice que ceux qui les 
ont perdus partagent leurs tourments. Les vers, 
privés de leur pâture, s’inquiètent, et il y a là un 
chœur des vers qui devra joliment bien horripiler 
M. Thibault... Mais la miséricorde divine, touchée 
par les prières des bienheureux et par celles des 
vivants qui sont restés purs devant le Seigneur, 
abrège les souffrances du purgatoire, et, s’élançant 
sur l’un des caps du ciel, un archange entonne le 
Te Deum du pardon. » 

C’est à cette « fantaisie » qui rappelle à la fois la 
Divine Comédie et Dupont et Durand (i) que rêvait 
Crémazie ; mais tourmenté par les soucis et les souf¬ 
frances, il n’en vint jamais à bout. Sa mémoire, 
affaiblie par la maladie, lui fut infidèle, et saut quel¬ 
ques centaines de vers publiés avant l'exil, l'œuvre 
ne fut pas écrite. 

M. l'abbé Casgrain proposait pourtant au poète 
d’épousseter ceux de ses vers qu’il avait composés 
mentalement, et de les lui envoyer pour sa Revue. 
Mais Crémazie, avec un désintéressement vraiment 
noble si l’on songe à la précarité de ses ressources : 

'< Vous voulez bien, écrit-il, me demander de 
nouveau la fin de mes Trois Morts, et vous m’offrez 
même une rétribution pécuniaire. Puisque le Foyer 
Canadien ne compte plus que quelques centaines 
d’abonnés, ce n’est pas dans la caisse de cette publi¬ 
cation que vous pourriez trouver ces honoraires que 


(i) Le point capital de ce divin poème, 

C’est un chœur de lézards chantant au bord de l’eau. 




OCTAVE CRÉMAZIE — LE POÈTE 


«3 


vous m’offrez. C'est donc dans votre propre bourse 
que vous iriez les chercher. Pourquoi vous imposer 
ce sacrifice? 

Berçant ainsi, comme il le disait, des poèmes au 
maillot, inutile à lui-même et aux autres, plus seul 
dans la grande ville que dans un désert, obscur et 
volontairement inconnu, il tenait ses frères au cou¬ 
rant de ce qui se passait en France, et il écrivait à 
M. l'abbé Casgrain ce qu'il pensait des nouveautés 
littéraires canadiennes. Ce sont les deux aspects de 
cette correspondance que nous allons maintenant 


examiner. 




II 


L’Exilé 


Un Canadien à Paris pendant le Siège 


Nous pouvons tirer un double profit des écrivains 
étrangers : ils nous révèlent leur pays, et ils nous 
apprennent ce que l’on pense du nôtre. Mais lors¬ 
que l’étranger est un Canadien, c’est-à-dire un Fran¬ 
çais d’Amérique, un citoyen de cette Gallia maxima 
que nous pourrons quelque jour peut-être opposera 
la Greater Britain des Anglais, cet intérêt est en¬ 
core accru. Il nous semble presque voir un Fran¬ 
çais d’avant 89, non pas un grand seigneur, mais un 
simple bourgeois, endormi pendant plus d’un siècle, 
se réveiller tout à coup, et comparer nos institutions 
et nos mœurs à un idéal qui n’est plus le nôtre. 

Lorsque Crémazie vint séjourner parmi nous, à la 
suite du drame que nous avons raconté brièvement, 
il se présentait à Paris avec des idées, des haines et 
des sympathies qui devaient le rendre quelque¬ 
fois injuste pour cette France qu’il aimait tant. Pen¬ 
dant le long et terrible siège, il ne ménagea ni ses 
sarcasmes aux hommes nouveaux qui prétendaient 
lutter quand même, ni sa pitié à la pauvre patrie, 


OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


«5 


mutilée et sanglante, qui pouvait dire à ses fils ar¬ 
més les uns contre les autres, comme au temps 
effroyable des guerres de religion : 

... Vous avez, félons, ensanglanté 
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté. 

Or, vivez de venin, sanglante géniture : 

Je n’ai plus que du sang pour votre nourriture. 

Nous allons résumer, d’après son journal et sa cor¬ 
respondance, les impressions de Crémazie, avant, 
pendant et après la guerre. Nous pouvons ainsi 
mieux pénétrer encore lame du poète, et peut-être, 
chemin faisant, aurons-nous l’occasion de plaider 
pro do/no. 

* 

* * 

Pendant les deux années qui suivirent son départ 
de Québec, le poète, d’après sa propre expression, 
ex ista sans vi vre. Il devait traîner seize ans le 
fardeau de l’exil. En quittant la maison de la côte 
de Léry, Octave Crémazie s’était dirigé vers New- 
York, puis il avait gagné Paris. Il s’était logé dans le 
quartier Notre-Dame. Pour tout horizon, il apercevait 
de sa fenêtre des toits et des cheminées, et là, seul, 
délirant, en proie à la fièvre cérébrale, il fut pen¬ 
dant des semaines entre la vie et la mort. M. Hector 
Bossange. l’oncle par alliance de M. Hector Fabre, 
eut pitié de Crémazie, vint le voir, et lui proposa de 
passer sa convalescence à la campagne. 11 lui offrit 
l’hospitalité dans son château de Citry, près de 
Meaux. Dans le parc, autour de cette antique de- 




86 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


meure où flottait le parfum d’un âge évanoui, soigné 
maternellement par M' nc Bossange, une Canadienne, 
le malheureux put revenir à la vie, lentement. 

Mais il y avait en lui quelque chose de brisé. 
Dans sa correspondance, il se plaint presque à 
chaque lettre d’effroyables maux de tète, qui lui in¬ 
terdisent tout travail suivi. 

Il fallut quitter Citry, son parc, sa bibliothèque, 
et les hôtes compatissants, retourner à Paris, trouver 
moyen de vivre. Joseph chargeait son frère de lui 
envoyer des livres et des bouquins pour une petite 
librairie qu’il avait fondée, après le cataclysme. 
Jacques, l’avocat, servait à l’absent une modique pen¬ 
sion. Mais Octave Crémazie voulait se créer des 
ressources personnelles. Il essaya de travailler. M. 
Paul Bossange, le fils de son protecteur, lui fit obte¬ 
nir quelques emplois passagers, agences ou repré¬ 
sentations. Néanmoins, le triste état de sa santé ne 
lui permettait pas plus de lutter pour la vie que de 
se livrer à son goût pour les lettres. 

Il vivait à Paris, sous un faux nom ; il habitait tan¬ 
tôt la cité, tantôt Belleville, tantôt la rue Vivienne, 
après la guerre, et nul ne soupçonnait dansM. Jules 
Fontaine, ce bourgeois pacifique malgré sa mous¬ 
tache et son impériale, qui lui donnaient un faux 
air de capitaine en civil, un poète mort jeune à qui 
survivait l’homme. 

Sa vie passée lui semblait enfuie comme un rêve. 
La résignation était venue, suivie d’un calme dou¬ 
loureux. Il gardait toute sa tendressse à sa mère et 
à ses frères, auxquels il écrivait : 



OCTAVE CREMAZIE 


l’exilé 


87 


« Que ne donnerais-je pas pour être auprès de vous 
pendant une heure! Ce bonheur me sera-t-il jamais 
accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme, 
mais je n’ose l’espérer. 

« Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu 
près une heure. En rentrant dans ma chambre, au 
quatrième étage, j’allume mon feu, (je suis devenu 
un allumeur de feu de première force), et je me 
mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. 
Puis, quand j’ai lu mon journal, j’éteins ma bougie; 
et je reste à rêver en tisonnant mon feu. Pour 
l’homme isolé, il n’est pas de plus agréable compa¬ 
gnon. Il y a tout un monde de formes étranges et 
capricieuses dans les mouvements de la flamme, et 
ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs 
qui me transportent vers des temps heureux. Mon 
feu est le seul ami que je possède en France, et les 
heures passées près de lui sont les meilleures de la 
journée. (Lettre du 13 décembre 1864.) 

« . . . . Après bien des souffrances et des combats, 
je suis parvenu à accepter avec résignation l’isole¬ 
ment où mes fautes m’ont placé. Le Canada, mes 
amis d’autrefois, tout cela je le chasse de ma pensée 
pour concentrer toutes mes affections sur ma mère 
et mes deux frères. Le reste n’existe plus pour moi. 
Demain, vous me diriez que F. E. (1) est à Paris, 
que je ne voudrais pas le voir. Pourtant il a été le 
meilleur de mes amis, mais sa vue briserait toute 
ma force de résignation et renouvellerait toutes les 


(1) M. F. Evanturel, fils de l’ancien soldat de l’Empire. 




88 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


douleurs des premiers jours de mon exil. . . Si ja¬ 
mais je dois retourner au pays, j'aurai tout le temps 
de revoir mes amis ; si je dois rester toujours en exil, 
mieux vaut qu’ils soient morts pour moi comme je 
suis mort pour eux. » (Lettre du 3 février 1863.) 

Non seulement ces fragments de lettres nous ren¬ 
seignent sur le moral du poète, mais encore ils nous 
permettent de mieux comprendre quelles seront ses 
impressions. 

Octave Crémazie ne connaîtra pas le Paris brillant 
que les étrangers voient seul. Il ne sera pas reçu 
dans la société. Les hommes de lettres et les hommes 
politiques, les salons si largement ouverts, il ne les 
fréquentera point. Il sera le passant anonyme qui 
ne pénètre pas les secrets des dieux, ne voit pas 
jouer les ressorts. Il vivra comme un petit bourgeois 
français, mais conservera son âme canadienne. Ce 
ne sera jamais un citoyen de notre Cosmopolis. En 
politique, il saura ce que chacun sait; il verra les 
effets sans deviner les causes; il gardera pour les 
hommes en vue les sentiments d’admiration respec¬ 
tueuse eu de la haine injustifiée que partage la foule. 
Et c’est par cela même que ses lettres et son journal 
peuvent nous intéresser. Il ne se blasera point sur 
les ressources intellectuelles de Paris, et ne connaî¬ 
tra point les plaisirs malsains qu’il offre à ses hôtes 
plus qu’à ses enfants. Une réception académique, 
une séance du Corps législatif, seront pour lui 
des jours de fête. En temps ordinaire, il viendra 
sç. réchauffer et s’abriter à la Sorbonne ou au 
Collège de France tout en écoutant-la philoso- 



OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 89 


phie de M. Franck, le grec de M. Egger ou l’écono¬ 
mie politique de M. Michel Chevallier. Mais il saura 
profiter de leurs enseignements, et goûter des 
jouissances d’esprit interdites au commun des audi¬ 
teurs à cette époque reculée où l’Université de 
Paris n'existait pas. 

Profondément modeste vis-à-vis d’hommes qui 
ne le valaient pas toujours, mais avec une pointe de 
cet esprit sarcastique et primesautier que nous pou¬ 
vons si souvent remarquer chez ses compatriotes, 
il jugera de tout par le dehors, et c’est un point de 
vue qu’il est amusant de rencontrer quelquefois. 
Nous sommes en effet contents, nous qui connaissons 
par les travaux historiques si consciencieux publiés 
depuis vingt ans, les fils les plus cachés qui font 
s’agiter les hommes sur la scène politique, de voir 
l’impression qu’ils produisaient sur la masse des 
contemporains, surtout quand cette impression est 
traduite par un écrivain de talent qui sait regarder 
et juger. 

Disons toutefois que la marque indélébile de son 
éducation première ne lui permet pas toujours d’être 
impartial; il ne comprend pas que nous puissions, 
en France, ne point aimer ce qu’il aime, ne point 
admirer ce qu’il admire. Aussi faut-il à un Français 
un certain effort d’esprit pour lire le Journal du 
siège, dont quelques parties sont pour nous presque 
offensantes. Cette réserve faite une fois pour toute, 
nous allons parcourir la correspondance de Crémazie. 

Notons tout d’abord u ne certaine stupéfaction d e 
provincial. Et le Canada n’est-il pas comme une 





90 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


très vieille province française, transportée au delà 
des mers, et dont les traditions se seraient conservées 
intactes? 

En 1856, lors d’un premier séjour fait à Paris pour 
ses affaires, il rendait compte de la séance où l’Aca¬ 
démie française avait reçu M. de Broglie. Notre Cana¬ 
dien trouve cette réception « l'une des plus belles 
choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre». Il 
est heureux de contempler les Quarante, et, parmi les 
spectateurs, des célébrités comme Cuvillier-Fleury, 
M. de Pontmartin, le comte de Falloux, Dumas fils, 
les maréchaux Vaillant et Canrobert. 

Mais cet éblouissement ne dure pas. Il suffit de 
comparer à la lettre de 1856, à laquelle nous em¬ 
pruntons ces détails, celle de 1864 qui décrit une 
cérémonie analogue. 

« La réception de M. Dufaure a été l’événement 
de la semaine. Le nouvel académicien succédait à 
M. le duc Pasquier, qui mourut l’année dernière, 
âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, et qui, dans sa vie 
si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de 
grands événements, avait servi tant de pouvoirs. 
Membre du Parlement en 1787, il fut mêlé à toutes 
les révolutions qui ont agité la France depuis soix¬ 
ante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut assez 
habile non seulement pour rester debout, mais 
encore pour occuper sous tous les régimes des postes 
importants. Il n’y a rien de bien littéraire dans une 
pareille existence, mais à quoi servirait-il d’être 
grand seigneur, si on ne pouvait entrer à l’Académie 
sans être homme de lettres? » 



OCTAVE CRÉMAZIE 


l’exilé 


9 1 


Un autre jour, Crémazie passe l’après-midi à la 
Chambre des députés; et il trace des deux princi¬ 
paux orateurs ces jolis portraits ; 

« J’ai eu la bonne fortune d’entendre parler 
Rouher et Thiers qui ont occupé presque toute la 
séance. Ce sont deux terribles jouteurs... Thiers, 
tout petit, portant avec grâce ses soixante-quinze 
ans qui ne semblent pas lui peser, attaque avec 
beaucoup de vivacité dans la voix et dans le geste, 
quoique la pensée soit toujours revêtue d’une forme 
modérée. Rouher, au contraire, est un gros homme 
dont la puissante membrure annonce la force phy¬ 
sique, et dont le large front atteste la force intellec¬ 
tuelle et l’indomptable énergie. Thiers est plutôt un 
causeur, mais un causeur qui s’élève aux plus hauts 
sommets de l’éloquence... Rouher m’a semblé, par 
son ton plus solennel, répondre mieux que Thiers à 
l’idée que nous nous faisons du grand orateur. » 
(1868). 

Ici, un dernier reste d’admiration naïve qui n’est 
pas pour nous déplaire ; 

« Quelle clarté! quelle méthode dans l’improvi¬ 
sation! Comme les phrases succèdent aux phrases, 
les périodes aux périodes, sans effort, sans hésitation ! 
Tout cela coule comme un fleuve dont la source est 
intarissable. Nos pauvres orateurs canadiens, même 
les meilleurs, quand ils improvisent, ont des tâton¬ 
nements, des eh ! et des euh ! qui les aident à trouver 
leurs phrases. Ici, rien de cela. L’expression propre 
arrive sans se faire attendre une seconde, et la phrase 
faite dans le feu de l’improvisation est claire, nette, 




92 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


élégante, comme si elle avait été enfantée dans le 
silence du cabinet. » 

Ajoutons que depuis cette époque, de nouveaux 
talents se sont fait jour au Canada, et que M. Basile 
Rcuthier, par exemple, pour ne citer qu’un nom, 
n’entremcle pas ses improvisations de ces euh ! que 
déplorait Crémazie. Mais ne croyons pas que notre 
poète mette toujours la France au-dessus de son 
pays. Quand il parcourt les rives de la boire, et qu’il 
voit nos cultivateurs des environs de Châteauneuf 
il ne les juge pas comparables aux Canadiens de 
même condition. 

« Avec leur teint hâlé et leurs sabots, dit-il ces 
paysannes m’ont paru bien inférieures à nos habi¬ 
tantes. » 

Il entre dans une chaumière pour y dîner, et le 
festin n’a rien de ragoûtant. Qu’on en juge : 

« Sur un escabeau haut d’à peu près deux pieds 
et long de trois, la femme pose une immense ga¬ 
melle contenant une soupe au pain de seigle et aux 
pommes de terre. On mange à la gamelle avec la 
cuiller. La soupe enlevée, on place sur la table un 
gros morceau de lard bouilli dont chacun coupe une 
tranche avec son couteau de poche. Cette tranche, 
on la met sur un gros morceau de pain, et on la 
mange ainsi. Après le lard, on sert une énorme 
salade, dans la gamelle, comme la soupe. Voilà le 
dîner. Pendant le repas, on passe le pichet, grosse 
cruche en grès qui renferme de la piquette. Les 
assiettes, la nappe, les fourchettes, semblent parfai¬ 
tement inconnues. 



OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


93 


« Franchement, nos paysans sont beaucoup plus 
heureux que ceux de France. » 

Tout à coup, un incident de la route ramène le 
souvenir de la commune origine : 

« En revenant, vers neuf heures, nous avons ren¬ 
contré une bande de jeunes gens qui s'en allaient 
gaîment à Saint-Benoit, en chantant : As-tu vu ta lune, 
mon gars! exactement sur le même air que nous. » 
Mais les bucoliques vont cesser. La politique 
prend une certaine place maintenant dans les lettres 
de Crémazie. Peut-être s’exagère-t-il un peu la 
mansuétude dont faisait preuve le gouvernement 
impérial à l’égard des candidats de l’opposition. 
Mais c’est qu’il n’aime point les « rouges. » Il en a 
tout à la fois horreur et peur. Il n’aime pas non plus 
Garibaldi, à cause « du vol du royaume de Naples », 
ni, ce qui peut sembler moins naturel, la Pologne ca¬ 
tholique romaine aux prises avec l’orthodoxe Russie. 

Telles étaient ses opinions de 1863. Les terribles 
événements de 1870 et de 1871 n’étaient point pour 
le convertir à la République. Nous allons le voir en 
effet pendant tout le siège de Paris, donner son avis 
sur les hommes et les événements, et nous tâche¬ 
rons de résumer fidèlement ses impressions, dont 
nous laissons à sa mémoire toute la responsabilité. 

* 

* % 

La première défaite décisive, Frœschviller, le 
surprend et l’afflige. Il se représente la joie des 
Anglo-Canadiens à cette nouvelle. Mais il ne consi- 



94 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


dère point la partie comme perdue. Les forces de 
Mac-Mahon, qu’il évalue à 22s.000 hommes, alors 
qu’en réalité les i er , 5 e , 7 e et 12 e corps n’en comp¬ 
taient que 120.000, lui semblent sur le point de livrer 
en Champagne une grande bataille. La confiance 
règne à Paris, dans la deuxième quinzaine d’août, 
et Crémazi e partage l’optimisme géné ral. 

« En attendant, ajoute-t-il, les partis politiques 
tâchent de faire leurs petites affaires. Les républi¬ 
cains offrent la Convention de 92 comme une pa¬ 
nacée universelle. Les d’Orléans versent des larmes 
sur le sort de la France, et nous disent en montrant 
le comte de Paris : « Prenez mon ours! » Il serait 
un fin politique, celui qui pourrait dire quel sera le 
gouvernement de la France dans un mois. » 

Peut-être exagèrc-t-il un peu quand il représente 
la cause de la France comme le to be or not to be du 
catholicisme et de la race latine. Nous ne nous arrê¬ 
terons pas non plus à discuter des assertions dans 
le genre de celle-ci : 

« Les protestants français font des vœux secrets 
pour le triomphe de Bismarck. Dans le Midi, à 
Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés 
dans leurs temples pour la cause du protestantisme 
allemand. » 

Il serait facile de montrer que ce sont des calom¬ 
nies ridicules, trop rapidement accueillies par Cré¬ 
mazie, qui manque parfois de critique. Nous aimons 
mieux y voir l’excès de son amour pouf-notre patrie. 
Il s’y rattache par ce qu’il a de plus cher au monde, 
sa foi. Il se souvient de la vieille devise : Gesta Dei 






OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


95 


per Francos ! et c'est pourquoi nos soldats lui sem¬ 
blent défendre une cause doublement sacrée. Cette 
constatation faite, nous n’entamerons pas avec la 
mémoire de Crémazie une polémique puérile. 

Les siens attendaient avec une anxiété bien com¬ 
préhensible les lettres de l’exilé. Si le télégraphe 
donnait les nouvelles, ce n’était que par la corres¬ 
pondance que l’on pouvait avoir des détails. Et 
le contre-coup de la guerre fut ressenti vivement 
là-bas. Tandis que Crémazie, plus près des événe¬ 
ments, voyait les horreurs du siège et les défaillances 
individuelles, et nous jugeait parfois bien sévère¬ 
ment, bien injustement même, un magnifique élan 
de solidarité soulevait toute la province de Québec ; et 
nous connaissons peu de lectures plus réconfortante 
que celle d’un opuscule de M. Faucher de Saint- 
Maurice intitulé « Les Canadiens Français pendan t 
la guerre Franco-Allemande. » Le simple récit des 
sorties d’atelier, où les ouvriers s’abordaient, en 
disant : « Ce n’est pas vrai !» à la nouvelle 
de Frœschwiller ou de Sedan, le relevé des listes de 
souscription pour nos blessés, puisque les traités in¬ 
ternationaux empêchaient de prendre les armes, 
tout cela nous touche autant que le livre le plus dra¬ 
matique. 

Cependant que ses compatriotes frémissent de 
colère et de pitié, Crémazie, qui croit encore à la 
victoire, note de jolis croquis. Voici le tableau de 
Paris avantJ ê. siège. 

« Samedi et dimanche on ne rencontrait que de 
grandes charettes à foin, remplies de meubles de 



<)6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ménage et de lits, avec la femme et les enfants cou¬ 
ronnant le tout, tandis que le mari conduisait le 
cheval par la bride. . . Des chariots traînés par six 
forts percherons, avec des montagnes de sacs de 
farine, passent à chaque instant sur le boulevard. 
Les estafettes. .. sillonnent à fond de train la capi¬ 
tale. L’approvisionnement de Paris est complet pour 
trois mois. Je crois que si le roi de Prusse et 
notre Frit{ ne viennent pas montrer le nez sous 
les murs de Paris, les Parisiens diront qu’ils sont 
volés. » 

Les événements se précipitent. Voici Sedan, qui 
arrache à Crémazie un cri de désespoir. Il s’est soli¬ 
darisé avec nous. Les Prussiens sont ses ennemis 
autant que les nôtres. Mais le 4 septembre le met 
hors de lui. Il ne se demande pas si les hommes qui 
se sont emparés du gouvernement n’ont pas empêché 
Paris d’ètre livré à la Révolution « rouge »; sans les 
connaître, il déteste tous les démagogues qu'il traite 
de saltimbanques. Et il ajoute : 

« Rochefort, sorti de prison, est membre du 
gouvernement provisoire. L'Europe doit bien rire.» 

Les Prussiens paraissent. Crémazie restera dans 
la place assiégée, sans y courir d’ailleurs le moindre 
péril. La dernière lettre part le 18 septembre. 
Le cercle de fer se referme sur la Ville, et tous 
les soirs, pendant que les forts tonnent et ren¬ 
dent à l’ennemi feu pour feu, la iournée d’oi¬ 
siveté finie, le ventre vide parfois, parfois les doigts 
si gourds qu’il doit se coucher pour écrire, il note, 
pour les chers absents de là-bas, dont il est plus 



OCTAVE CRÉMAZIE 


l’exilé 


97 


loin que jamais, les grands et les petits événements 
du siège. Tableaux de mœurs, rumeurs trompeuses, 
illusions décevantes, mirage de délivrance qui ne 
devient jamais une réalité, considérations politiques, 
prophéties trompées, tout se retrouve dans ces deux 
cents pages. 

Ses descriptions sont toujours vivantes et amu¬ 
santes, et c’est quand les vivres sont le plus rares, 
que notre Canadien, remplaçant un rôti par un bon 
mot, a le plus de verve. Il est bien de pure race 
française. Ecoutons le plutôt. 

« 25 septembre 1870. — Si la viande n’a pas en¬ 
core augmenté de prix, les légumes frais com¬ 
mencent à devenir très rares. On me dit que pour 
se payer une salade de laitue il faut avoir au moins 
25.000 francs de rente. Ces pauvres marchands des 
quatre saisons qui traînaient dans les rues de Paris 
leurs petites voitures en criant : Ohé! la salade ! Des 
d’haricots verts, des d’haricots! Qui veut d'là bonne 
pomme de terre? Cresson dfontaine ! la santé du corps! 
ont disparu depuis quelques jours, et leurs voix fa¬ 
milières nous font presque défaut. Plus de marchands 
ambulants de fruits ou de poissons. Les marchands 
d’habits ne lancent plus de leur voix nasillarde le fa¬ 
meux Chaud d’habits ! Pourquoi ces derniers ont-ils 
aussi renoncé à la rue? Je l’ignore. Si l’état de siège 
a fait disparaître une grande partie des petites indus¬ 
tries du macadam, il a créé des spécialités nouvelles. 
Nous avons maintenant les marchands de bandes de 
drap rouge qui doivent être placées sur les pan¬ 
talons de la milice citoyenne, le vendeur de chiffres 



98 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


en métal que le garde national met à son képi. . . 
Il ne faut pas oublier non plus la petite fille qui crie 
d’une voix aigüe : Du papier mince pour les lettres 
par le ballon! Un sou le cahier! un sou! Comme 
les remparts sont constamment gardés, il faut que, 
chaque jour, 60.000 gardes nationaux soient placés 
sur les fortifications. Dans toutes les rues, vous voyez 
un certain nombre de magasins fermés, avec cette 
inscription sur les volets : « Tout le monde aux rem¬ 
parts. Sera ouvert demain. » 

«./ octobre. — L’autorité permet, à qui veut s’éta¬ 
blir marchand de bibelots, de placer une ou plu¬ 
sieurs tables sur le trottoir, comme pendant la quin¬ 
zaine du jour de l’an. L’érection des baraques est 
seule défendue. Ces milliers de marchands en 
plein vent donnent un aspect très animé aux bou¬ 
levards. » 

Crémazie ne sait peut-être pas très bien ce que 
renferme le « plan notarié », ni quelles sont les in¬ 
tentions de Jules Favre et de Bismarck. Mais il est 
admirablement renseigné sur les cancans du menu 
peuple. Un matin qu’il fait remettre une pièce à sa 
chaussure, dans une échoppe de savetier, ni plus 
ni moins que le grand Corneille, arrive un concierge 
du voisinage, très affairé. Il apprend à ses auditeurs 
comment la guerre fut décidée en 1867, quand le roi 
de Prusse vint à l’Exposition : 

« Un jour, Napoléon III et Guillaume prenaient 
leur café après avoir bien déjeuné. Le roi de Prusse 
dit à l’Empereur : « Écoute, Napoléon, tu as ici à 
Paris un tas de républicains qui t’embètent, et qui 



OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


99 


finiraient par m’embêter aussi à Berlin. Il faut 
se débarrasser de cette canaille-là. Dans trois ans, je 
serai prêt et armé jusqu'aux dents. Tu me déclareras 
donc la guerre en 1870, et tu te laisseras battre. Je 
prendrai Paris, et je te promets que je dompterai si 
bien tes républicains qu'ils ne remueront pied ni patte 
pendant trente ans. Je te ramènerai aux Tuileries, et 
tu me donneras l'Alsace et la Lorraine pour ma 
peine. » Et voilà! « Comme la vérité, ajoute Cré- 
mazie, la stupidité est, hélas, immortelle! » 

Crémazie 11e veut pas croire à l’indignité de 
Bazaine; il ne se rend compte que tardivement de 
l’incapacité du général Trochu. Jules Ferry, Gam¬ 
betta, Jules Favre sont fort malmenés par lui. On 
croirait entendre un partisan de Louis XVI parler 
de Robespierre ou de Danton. Cependant, comme les 
hommes de 1870 ne peuvent se comparer à ceux 
de 1793, il y a moins de haine et plus d’ironie. Si ce 
journal ne vaut pas, comme document historique, 
Y Enquête parlementaire sur les actes du Gouver¬ 
nement de la Dcfense Nationale, il est précieux pour 
qui veut savoir ce que pense la foule, quels sont les 
derniers canards qui s’abattent sur Paris, plus nom¬ 
breux que les pigeons voyageurs, ou se rendre 
compte des impressions d’un badaud, le I er no¬ 
vembre, et lors des sorties du Bourget, de Buzenval 
et de Cliampigny. 

Nous ne résistons pas à l’envie de citer ces quel¬ 
ques lignes, où il est question de l’émeute causée 
par la reddition de Metz. 

« Malgré la pluie, je vais voir ce qui se passe. Sur 



IOO LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


la place du Château-d’Eau, on n’entend que des pa¬ 
roles indignées, on ne voit que des gestes menaçants. 
On crie à la trahison. . . Un gros homme, cheveux 
rouges, yeux bleus bêtes, étend une espèce de battoir 
que je suppose être sa main, et crie : « Citoyens, 
Thiers est une canaille! Il est allé vendre la France 
à Saint-Pétersbourg. L’Empereur de Russie lui a 
donné cinquante millions pour prix de sa trahison ! » 
Un petit bossu habillé en gentleman, qui sent le 
patchouli à quinze pas, crie d’une voix aigüe : « Il 
n’a pas seulement vendu la France, il a reçu dix mil¬ 
lions de la famille Bourbon, qui va revenir, sous la 
protection des despotes, rétablir la féodalité et l'in¬ 
quisition. » ... La cohue va en augmentant. Bien¬ 
tôt, le cri : « A l’Hôtel de Ville! » poussé - par les 
gardes nationaux de Belleville, qui débouchent par la 
rue du Faubourg-diuTemple, attire l’attention des 
politiqueurs de la place du Château-d’Eau. Un gigan¬ 
tesque drapeau rouge précède la milice citoyenne 
composée des électeurs de Rochefort. Tout le monde 
les suit. La pluie continue à tomber, je n’ai pas de 
parapluie, et je rentre chez moi. .. A cinq heures, 
je sors malgré la pluie qui continue à tomber en 
cataractes. Au coin du Boulevard Sébastopol je ren¬ 
contre un imbécilequi m’apprendd’unairtriomphant 
que le gouvernement réactionnaire et clérical du 4 sep¬ 
tembre est renversé, etqueles citoyens Blanqui, Flou- 
rens, Pyat. Mothe,V. Hugo, et Bonvalet, le restau¬ 
rateur, forment le nouveau pouvoir chargé de chasser 
les Prussiens, et d’aller proclamer la République 
dans toutes les capitales de l’Europe. 



OCTAVE CRÉMAZIE 


l’exilé 


IOI 


« Cette canaille de Jules Favre, ajoute mon 
homme, n’était qu’un jésuite, comme ce sacristain 
de Trochu. Il est certain qu’ils ont déjà volé chacun 
dix millions dans la caisse publique! » Mon animal 
me donne une poignée de main que je ne lui deman¬ 
dais pas, et continue son chemin en criant : « Vive 
la République démocratique et sociale! » 

Les Français n’ont pas changé. On écrit encore 
tous les jours des contes à dormir debout compa¬ 
rables à ceux que colportaient les badauds dont Cré- 
mazie nous dessine l’amusante silhouette. 

Les jours de calme, le poète qui eût été un mer¬ 
veilleux reporter, glane cependant quelque chose de 
curieux. Peut-on mieux faire comprendre l’état 
moral d’une partie de la population parisienne, moins 
l’héroïsme, que par ce petit « quadro, » comme di¬ 
rait André Chénier : 

« Hier, je traversais le Palais-Royal. Je vis un 
grand nombre de personnes arrêtées devant la 
montre de Chevet. Je fais comme toute le monde. 
Je regarde. C’était tout simplement un pain de 
beurre frais qui étonnait les natifs. Qui aurait 
jamais dit qu’un jour viendrait où, dans la capitale 
du monde civilisé, une vulgaire motte de beurre 
exciterait autant de curiosité, j’allais dire d’admira¬ 
tion, que l’Apollon du Belvédère? Il faut dire que 
ce beurre se vendait quarante-cinq francs la livre. » 
N’accusons pas Crémazie de ne s’être complu 
qu’aux petits spectacles de la rue, de n’avoir point 
partagé les angoisses patriotiques des assiégés, de 
s’être promené en spectateur désintéressé au miliéu 

6. 



102 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


d’une ville que l’isolement rendait parfois presque 
folle. Les obus arrivent sur la rive gauche, dans les 
premiers jours de Janvier. Crémazie voit tomber, à 
côté de lui, une femme, la tète fracassée. Il voit, le 
long du boulevard Sébastopol, l’exode lamentable 
de pauvres familles, traînant leurs matelas et leurs 
enfants dans de petites charrettes. « Elles viennent 
chercher sur la rive droite un refuge contre les 
bombes du Roi Guillaume. » Il loue l’empressement 
avec lequel les Parisiens s’entr’aident, dans ces 
heures de péril et de misère. 

« Nous avons ici, dit-il, une pauvre femme folle 
de douleur. Sa fille aînée, âgée de vingt ans, a été 
coupée en deux avant hier par un obus qui est tombé 
sur leur maison, et a éclaté dans la chambre où se 
trouvait la malheureuse. Pour sauver les quatre en¬ 
fants qui lui restent, elle a dû quitter son loge¬ 
ment. » 

Et lui, qui dans sa paisible boutique de Québec, 
au bord du Saint-Laurent que nulle flotte ennemie 
ne pouvait menacer, chantait les combats de Crimée 
ou d'Italie, et l’épopée napoléonienne, il laisse 
échapper cet aveu : 

« Quand on ne fait que lire l’histoire des conqué¬ 
rants, on se laisse facilement prendre au miroitement 
de la gloire militaire. Mais quand on a vu de près 
les ravages et les désastres causés par la guerre, on 
se demande avec effroi quel nombre incalculable de 
misères sans nom, de morts épouvantables, il faut à 
un conquérant pour tresser ce qu’on est convenu 
d’appeler la couronne du vainqueur. » 



OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


io 3 


Il admire la vaillance des malheureux qui opposent 
leur patriotisme au fer et à la famine. Il ne sourit 
plus maintenant : dans les rues, les marchands' 
« qui vendent deux et trois sous des savons qui en 
coûtaient sept ou huit avant le siège », sont rem¬ 
placés par des femmes et des enfants pleurants de 
faim et de froid. 

« On commence à perdre espérance, et une anxiété 
bien proche du découragement étreint toutes les 
poitrines. Personne, cependant, ne songe à se 
rendre, et il se ferait un mauvais parti, celui qui 
parlerait d’ouvrir les portes à l’ennemi. On tiendra 
jusqu’à la dernière bouchée de notre affreux pain 
noir, non pas dans l’espoir du triomphe, mais 
seulement pour avoir le droit de dire : Tout est 
perdu, fors l’honneur. » 

Après la reddition, c’est cet étranger parfois si 
prévenu contre nous, qui rend à Paris ce beau 
témoignage : 

« Tout est donc consommé !... Bombardé pendant 
vingt-trois jours, épuisé par la famine qui enlève 
sept cents victimes par jour, Paris, voyant que tout 
espoir est perdu, est obligé de capituler. Mais dans 
sa chute, la grande ville emporte du moins la conso¬ 
lation d’avoir donné au monde un spectacle unique 
dans l’histoire... Pendant 135 jours, une population 
de deux millions d’habitants a souffert la faim, les 
maladies de toutes sortes, le bombarder ent le plus 
effroyable. Au milieu de cette cataracte de calamités, 
pas une voix ne s’est élevée pour dire : « Rendons- 
nous!» Elles étaient réellement admirables, ces 



104 LA LITTÉRATURE canadienne française 


pauvres femmes qui, par des froids de is degrés, 
faisaient la queue pendant quatre et cinq heures, 
pour obtenir une demi-livre de pain noir, et deux 
onces de viande de cheval, sans murmurer, sans se 
plaindre, espérant toujours que tant de sacrifices 
sauveraient la patrie. » 

Restons-en sur ces lignes. N’allons point chercher 
dans les lettres de Crémazie ce qui a trait à la 
Commune. Comme il quitta Paris par Orléans dès 
le 18 Mars, il n'a plus pour nous l'intérêt d'un 
témoin oculaire ; et si, pendant ces terribles semaines, 
il désespéra de la France, il a pour excuse que cette 
France, ne l’oublions pas, n’était point sa véritable 
patrie. 


* 

# * 

Après cette épouvantable épreuve du siège, pen¬ 
dant laquelle il vécut de petits emprunts, et mena 
l'existence la plus précaire, se chauffant au feu de 
son voisin, un lieutenant d’artillerie auquel le gou¬ 
vernement allouait quelques bûches par jour, Cré¬ 
mazie reprit sa vie monotone et vide d'exilé. 

Il n’avait reçu au passage que de courtes visites 
de prêtres canadiens, Mgr. Baillargeon, l’archevêque 
de Québec, Mgr. Taschereau, alors grand vicaire, 
M. l’abbé Hamel. Mais un de ses rares bonheurs, — 
le dernier de sa vie peut-être — fut de passer quelques 
semaines en compagnie de M. l’abbé Casgrain, avec 
lequel il entretenait depuis quelques années une 
correspondance intéressante. 



OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


105 


M. l’abbé Casgrain est bien connu de tous les Fran¬ 
çais qui s’occupent d’études canadiennes. Cheveux 
tout blancs plantés droits, lèvres minces, le regard 
captif derrière des lunettes noires à monture d’or, 
c’est F Augustin Thierry du Canada. Emprisonné 
dans sa longue redingote de prêtre américain, sur 
laquelle tranche le col blanc, on peut le voir, 
pendant quelques semaines chaque année, quitter 
son hôtel de bon matin, et traverser la Rue Saint- 
Honoré pour dire sa messe à Saint-Roch. 

Bien qu'il en soit à sa trente-troisième traversée, il a 
gardé une saveur de terroir, avec les pittoresques ex¬ 
pressions du cru. D’une gaîté d’enfant et d’un enthou¬ 
siasme d’apôtre, il faut l’entendre raconter quel élan 
souleva les élèves du séminaire de Sainte-Anne-la- 
Pocatière, quand M. Bouchy, leur professeur, lut les 
premiers vers du poète canadien, et révéla qu’une lit¬ 
térature nationale allait naître, et pouvait grandir. 

A l’époque où il visita Crémazie, c’est-à-dire en 
1873, l’ancien élève du séminaire de Sainte-Anne s’é¬ 
tait déjà fait un nom dans les lettres. Il pouvait porter 
la robe de docteur ès-lettres de l’Université Laval; 
ses vers, ses jolies Légendes en prose, ses premières 
Biographies l’avaient fait connaître. Aujourd’hui, 
membre de la Société Royale, lauréat de notre Insti¬ 
tut, respecté même par ses adversaire, et il n'en man¬ 
que pas, comme tous les vaillants, il continue brave¬ 
ment l’œuvre entreprise : donner au Canada cons¬ 
cience de lui-même, et confiance en lui-même, et 
placer la langue française au rang qu’elle mérite 
d’occuper en Amérique, 



IOÔ LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Poète par de jolies pièces comme le Canotier ou 
le Coureur des bois, que nous préférons au Chant 
du Voyageur, il pouvait s’entendre avec un poète. 
Mais c’est surtout un érudit, et les dix ou douze 
in-8° qu’il a publiés, sans compter d'innombrables 
articles éparpillés dans toutes les revues, dans tous 
les journaux, prouvent un incessant labeur de qua¬ 
rante années. 

Il sut donner à Crémazie quelques semaines de 
joie. Cette pitié pour le banni, cette fidélité dans 
l’amitié, le désintéressement avec lequel il publia 
les œuvres du poète méritent tout notre respect, 
et si nous avons tracé cette esquisse à laquelle sa 
modestie n’aurait pas consenti, c’est qu’il faut bien 
faire connaître en quelques mots le correspondant 
auquel Crémazie écrivit, pendant dix ans, des lettres 
qui sont le plus précieux document sur l’état de la 
littérature canadienne pendant notre Second Empire. 

M. l’abbé Casgrain reparti pour le Canada, 
Crémazie se retrouve plus seul que jamais. Tantôt 
à Bordeaux, tantôt à Paris, il est définitivement 
brisé par cette expiation qui doit lui assurer notre 
indulgence et notre pitié. 

D’Orléans, il envoyait encore aux siens, en 1871, 
de jolies lettres, comme celle où il raconte quelle 
existence étrange menait le dernier descendant du 
grand jurisconsulte Pothier, qui, ayant trois cents 
francs de rente insaisissable par mois, vivait joyeu¬ 
sement du I er au 10, puis se louait comme domes¬ 
tique d auberge du 10 au 30, pour recommencer 
pendant la décade suivante à dépenser trente francs 




OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


107 


par jour, « sorte de bohème, qui n’a jamais été vu 
en état d’ivresse, manière de philosophe qui se 
moque des usages et qui entend vivre à sa guise. » 
D'un trait de plume, il dessine « l’aliboron Orléa¬ 
nais, qui, pas beaucoup plus gros qu'un chien de 
Terre-Neuve, traîne toute une famille de paysans, 
ne va pas au galop, mais fait son petit bonhomme 
de chemin en trottinant, » ou encore les vieilles 
douairières qui se rendent à l’Église Saint-Paterne 
en des chaises à porteurs, véhiculées, «non plus par 
des laquais frisés, poudrés, enrubannés, comme au 
temps du grand roi, mais par de robustes gars en 
blouse et en casquette. » 

Y a-t-il rien de plus navrant, au contraire, que 
ces quelques lignes extraites d’une lettre du 
24 Décembre 1875, veille de Noël : 

« Depuis huit jours, il n’est venu qu’une seule 
personne au bureau, le commis de l’agent de la ligne 
Imann, qui voulait savoir, ce matin, le prix de pas¬ 
sage de Liverpool à Portland. Cet isolement 

absolu, sans que je puisse me réfugier dans la 
lecture, devient accablant. Je suis comme une bête 
fauve dans sa cage. Je lis cependant plus que je ne 
devrais, car je ne sais comment tuer le temps, depuis 
neuf heures à cinq. Maintenant que j’ai mis les 
papiers en ordre, je n’ai absolument rien à faire. » 
En septembre 1876, nous retrouvons Crémazie à 
Paris pour quelques jours; puis, un employé de 
M. Bossange partant pour les Antilles, il est chargé 
de le remplacer au Hâvre, pendant trois mois. Ce 
nouveau déplacement ne Penchante pas; mais, dit- 




I08 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


il, dans ma position, je n’ai pas le droit de refuser 
du travail. » 

Le 17 janvier 1877, d revient à Paris, et il y de¬ 
meure rue Papillon, puis fait un court séjour à 
Citry, revient à Paris. Allées et venues sans intérêt, 
car tourmenté par la maladie, la nostalgie, la 
pauvreté qui le minent, il n’est plus que l’ombre 
de lui-même. Il retrouve pourtant un triste sourire, 
pour remercier son frère Joseph de lui avoir envoyé, 
dans un paquet de livres, du sucre d’érable : 

« Tu peux croire que je lui ai fait fête, moi qui 
n’avais pas goûté, depuis quinze ans, à ce bon sucre 
du pays. Je l’ai divisé en six parts, et je m’en paie 
une chaque jour. MM. les Français auront beau 
dire tout ce qu’ils voudront, notre sucre d’érable est 
exquis, et je le préfère à toutes les sucreries artisti¬ 
ques de leurs confiseurs. Je te remercie de tout mon 
cœur de cette délicieuse surprise. » 

La correspondance de Crémazie, du moins ce 
qui peut sans indiscrétion être livré à la publicité, 
ne nous présente plus que de courts billets, où 
l’exilé se plaint de sa santé; il souffre de rhuma¬ 
tismes, de maux de tète, mais continue son travail 
ingrat. Il est encore au Hîvre, pour affaires, en 
janvier 1879, dans un hôtel tenu par un M. Malan- 
dain, 19, rue Bernardin-de-Saint-Pierre, quand il 
est frappé par une mort presque subite, qui fut 
pour lui la délivrance. Sa mère devait lui survivre 
à peine quelques mois, et son frère, ne pas tarder 
à les suivre dans la tombe. 

Voici quelques extraits de la lettre dans laquelle 



OCTAVE CRÉMAZIE — L’EXILÉ 


I09 


M. Malandain, un brave homme, raconte les derniers 
moments de « M. Jules Fontaine ». 

Le Havre, 26 février 187g. 

A Monsieur Joseph Crémazie, Québec. 

Monsieur, 

Je regrette de ne pas vous avoir écrit la mort de M. Fon¬ 
taine, votre parent. M. Bossange s’en était chargé. Connaissant 
les relations de parenté qui existaient entre vous et le cher 
défunt, je vais vous donner tous les détails sur ses derniers 
jours... 

M. Jules Fontaine est tombé malade le 11 janvier. Le docteur, 
appelé aussitôt, l’a trouvé dans un état alarmant. Deux jours 
après, il a reconnu une péritonite très prononcée. Comme je 
connaissais les sentiments religieux du malade, j’ai cru bien 
faire que d’appeler un prêtre. Il a été confessé, et a reçu les 
derniers sacrements. Il s’est affaibli de plus en plus, et a expiré 
une demi-heure après, le 16 janvier à onze heures du matin, 
dans les bras du prêtre qui était encore là, attendant un moment 
de mieux pour lier conversation avec lui, car il le savait d’un 

grand esprit. Je me suis fait un devoir. de lui faire un 

petit convoi digne de lui : quarante personnes environ pour 
l’escorter jusqu’à sa dernière demeure... 

J’ai l’honneur de vous saluer. 

Malandain. 


Les recherches faites récemment pour retrouver 
sa tombe sont restées sans résultat. Il est comme 
l’exilé dont il parlait naguère, 

Isolé dans la vie, isolé dans la mort. 

Mais sa pensée lui survit. Il a iété, comme le ma- 


7 





I IO 


LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


rin de Vigny, sa bouteille à la mer. Ses poésies et 
ses lettres ont eu la plus féconde influence sur la 
littérature canadienne. 

Ce sont maintenant les opinions littéraires de 
Crémazie, renfermées dans sa correspondance avec 
M. l’abbé Casgrain, dont il nous reste à nous 
occuper, avant de porter sur lui un jugement d’en¬ 
semble. 




III 


Théories Littéraires de Crémazie 

Possibilité 

d’une Littérature Canadienne 

Deux questions peuvent se poser, l’une générale, 
l’autre particulière : Quelles étaient les théories de 
Crémazie sur l’art d’écrire? Quelles étaient, d’après 
lui, les conditions d’existence non de toute littéra¬ 
ture, mais de la littérature canadienne? 

A la première question, nous avons déjà répondu 
en partie par l’analyse de son œuvre poétique. Ses 
lettres confirmeront notre appréciation sur certains 
points. Mais peut-être avait-il ce qui arrive sou¬ 
vent, — tendresse d’âme pour ses enfants les moins 
bien venus. Il jugeait sévèrement le Drapeau de 
Carillon, qui d’ailleurs vaut mieux par la pensée 
que par l'exécution, et n’était pas loin de tenir ses 
odes sur la Guerre de Crime'e pour ce qu’il avait 
fait « de moins mal ». 

En dépit dutourun peu vieillot de ses vers, toutes 
ses sympathies allaient au romantisme, mais non 
pas au romantisme échevelé. Il ne disait pas : « Le 
beau, c’est le laid», mais il voulait que l’on serrât 


I 12 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


de près la nature, et que l’on pût chercher dans les 
occupations ordinaires de la vie la poésie latente 
qu’elles renferment. 

«L’éclectisme, absurde en religion et en philoso¬ 
phie, écrit-il le 27 janvier 1867, m’a toujours paru 
nécessaire en littérature. » 

Et plus loin : 

« Au siècle où nous vivons, nous devons marcher 
en avant, et suivre, tant qu’elles ne sont pas con¬ 
traires à la religion et à la morale, les aspirations de 
notre temps. Quand on ne marche pas, on recule, 
puisque ceux qui sont derrière nous vont en avant. 
A cette époque tourmentée d'une activité fiévreuse 
qui nous entraîne malgré nous, il me semble que 
nous devons dire comme chrétiens : Sursum 
Corda! et comme membres d’une société en tra¬ 
vail d’un monde nouveau, nous devons ajouter, en 
politique comme en littérature : Go ahead! » 

Il montre en effet un éclectisme véritable, quand 
il écrit : 

« Ne pouvant remplir toutes les pages du Foyer 
Canadien avec les produits indigènes, la direction 
fait très bien d’emprunter quelques gerbes à l’abon¬ 
dante moisson de la vieille patrie. Ce que je ne com¬ 
prends pas — pardonnez-moi ma franchise — c’est 
le choix que les directeurs ont fait du Fratricide... 
Puisque vous faites une part aux écrivains français, 
il me semble qu’il faudrait prendre le dessus du pa¬ 
nier. Le vicomte Walsh peut avoir une place dans 
le milieu du panier, dans le dessus, jamais... Qu’il 
y q loin de Walsh, écrivain excellent au point de 



OCTAVE CRÉMAZIE 


THÉORIES LITTÉRAIRES 113 


vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à 
ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbet 
Montalembert, Ozanam, Veuillot, Brizeux !... Je ne 
cite que les écrivains catholiques, mais ne pourrait- 
on pas également faire un choix parmi les auteurs 
ou indifférents ou hostiles? Puisque dans nos col¬ 
lèges on nous fait bien apprendre des passages de 
Voltaire, pourquoi ne donneriez-vous pas à vos abon¬ 
nés ce qui peut se lire de maîtres tels que Hugo. 
Musset, Gautier, Sainte-Beuve, Guizot, Mérimée? 
Ne vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la 
moelle des lions que celle des lièvres? » 

Dans sa polémique avec M. Thibault, parmi des 
idées fausses ou exagérées, il en exprime parfois 
d’excellentes. Il fait à ses compatriotes des critiques 
qui tombent sur lui-même, et, le premier des Cana¬ 
diens, ose proclamer que France rimant aves espé¬ 
rance, et gloire avec victoire ne suffisent pas à cons¬ 
tituer un chef d’œuvre. 

Il a profondément senti les lyriques intimes du 
XIX e siècle, Lamartine, Hugo, Musset, Brizeux, et 
bien d’autres. 

« Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations 
leurs regrets, trouvent un écho sonore dans mon 
âme, parce que moi, chétif, à une distance énorme 
de ces grands génies, j’ai caressé les mêmes illu¬ 
sions, je me suis bercé dans les mêmes rêves, j’ai 
ouvert mon cœur aux mêmes aspirations, pour 
adoucir l’amertume des mêmes regrets. » 

Il a rendu aux Canadiens le service énorme de les 
délivrer de toute servitude mythologique. Loin de 



114 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


nous l’idée de répudier en France la culture antique. 
Nous avons conservé pour les dieux de la Grèce 

Schœne Wesen ans dem Fabelland, 


l’amour que leur portait Schiller. 

Mais ce qui nous touche dans l’antiquité ne peut 
que laisser .froid les riverains du Saint-Laurent. La 
Grèce est pour nous la Mère. Pour les Canadiens, 
la Mère, c’est la France, et Garneau a merveilleuse¬ 
ment exprimé cette vérité en appelant l'Europe 
l'Orient de VAmérique. 

Ainsi donc, l’étude approfondie des anciens que 
les humanistes de la Renaissance conseillaient à 
leurs disciples peut être, au Canada, remplacée par 
l’étude approfondie de la littérature française. Après 
une période fatale d’imitation viendra l'originalité. 

* • 

* * 

Mais dans quelles conditions cette littérature 
peut elle prendre naissance, et quel est son avenir? 
Telle est la question que se posait Crémazie et que 
l’on se pose encore là-bas. 

Remarquons tout d’abord que si l’on pouvait, 
en 1860, discuter anxieusement sur la possibilité de 
cette littérature, il n’en est plus de même aujour¬ 
d’hui. Quand M. Arthur Buies, dans le français le 
plus alerte et le plus précis, avec une verve jamais 
lasse, déclare que ses compatriotes sont de «Jeunes 
Barbares, » et que les lettres canadiennes n’existe- 



OCTAVE CRÉMAZIE — THÉORIES LITTÉRAIRES 1 1 5 


ront jamais, nous ne pouvons nous empêcher de 
sourire. M. Buies le dit en si bons termes que par 
cela même les lettres canadiennes existent. 

Mais Garneau, Crémazie, tous ceux qui avaient 
lutté pour la langue nationale étaient en droit d’in¬ 
terroger anxieusement l’avenir. Leurs efforts amène¬ 
raient-ils jamais un appréciable résultat? Le Canada 
verrait-il naître une école littéraire qui, par son 
développement naturel, maintiendrait le français 
au nombre des langues vivantes en Amérique? 
En 1866, Octave Crémazie écrivait à M. l’abbé 
Casgrain : 

« Comme toutes les natures d’élite, vous avez une 
foi ardente dans l’avenir des lettres canadiennes. Dans 
les œuvres que vous appréciez, vous saluez l’aurore 
d’une littérature nationale. Puisse votre espoir se 
réaliser bientôt. Dans ce milieu presque toujours in¬ 
différent, quelquefois même, hostile où se trouvent 
placés au Canada ceux qui ont le courage de sè livrer 
aux travaux de l’intelligence, je crains bien que cette 
époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux 
ne soit encore bien éloignée. » 

Pourquoi l’existence de la littérature canadienne 
est-elle si précaire? Crémazie indique plusieurs 
obstacles, qui entraveront toujours le premier essor 
d’une littérature coloniale. Voyons s’ils sont insur¬ 
montables. 

L’une des difficultés, la plus grave et même la 
seule grave, vient de la langue, qui vit d’une vie 
propre et différente dans la métropole. Quant aux 
autres, elles n’ont trait qu’à des contingences, 




11 6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


absence de critique et d’encouragement, manque de 
sympathie et de sévérité. 

L’infériorité dans laquelle l’usage du français place 
les Canadiens est de deux sortes : l’imitation est 
plus facile, presque inévitable, et les autres peuples 
se désintéressent d’une telle littérature. On peut en 
effet imiter des modèles étrangers sans déchoir. 
Le traducteur peut être un artiste, et rien ne forme 
une langue comme ce viril exercice où l’on veut 
donner une même sensation avec des moyens diffé¬ 
rents. Mais s’inspirer d’un ouvrage écrit dans la 
même langue conduit facilement au plagiat. A 
chaque instant, on peut s’écrier, en feuilletant les 
œuvres des poctœ minores, et il n’est pas nécessaire 
qu’ils soient canadiens : 

«Voilà du Gautier! voici du Musset ! cet hémis¬ 
tiche est de Lamartine, cet autre de Victor Hugo! » 
M. Benjamin Suite, à qui nous devons tant de 
travaux intéressants', signale dans sa préface aux 
Poètes Canadiens du XIX e siècle, ce péril à ses com 
patriotes. Comme d’ailleurs les réminiscences ne 
peuvent être qu’affaiblies, il en résulte trop souvent 
la médiocrité. 

11 importe ici de faire une distinction entre la 
langue et la littérature. L’influence de celle-ci est 
bien amoindrie par la distance et par la différence 
de mœurs; elle agit tout aussi bien sur les Parisiens 
que sur les Montréalais, et même plus encore, car 
notre littérature correspond davantage à nos préoc¬ 
cupations. L’imitation détone, au Canada. Elle est 
plus facilement visible, étant moins subtile. Naisse 



OCTAVE CRÉMAZIE 


THÉORIES LITTÉRAIRES I I 7 


un homme de génie, il ne sera pas plus embarrassé 
par le fatras de la littérature aux bords du Saint- 
Laurent qu’aux bords de la Seine. 

Quant à l’inconvénient qui résulte non point de la 
littérature, mais de la langue, il ne nous paraît pas 
plus grave. Quand bien même les Canadiens intro¬ 
duiraient certains idiotismes, nous ne saurions les 
en blâmer. Les Grecs de Sicile n’écrivaient point 
comme les Grecs d’Athènes; ils étaient bien éloi¬ 
gnés des métropoles continentales. Et cependant, 
ils ont produit des chefs-d’œuvre. 

« Voyez, dit encore Crémazie, la Belgique qui 
parle la même langue que nous. Est-ce qu’il y a une 
littérature belge? » Or, il se trouve que la littéra¬ 
ture belge se développe. Nos compatriotes ont dé¬ 
couvert qu’un habitant de Bruxelles ou de Bruges 
peut dire autre chose que «Sais-tu, Monsieur!,» 
Il se trouve encore que la Suisse nous a fourni 
toute une moisson d’écrivains remarquables. Sans 
même rappeler le lointain souvenir de Rousseau, 
on ne peut dire avec justice qu’un peuple à qui les 
lettres françaises, — en prenant le mot dans toute 
son extension géographique — doivent tant de ro¬ 
manciers, de Topffer à M. Edouard Rod et à M. Cher- 
buliez, n’a pas de littérature. Pourquoi n’en serait- 
il pas de même du Canada? Le raisonnement et 
l’observation nous conduisent donc au même ré 
sultat. Une langue peut se développer comme le rejet 
d’un arbre, et il faut accuser de médiocrité, si mé¬ 
diocrité il y a, non pas l’idiome, mais les hommes. 

Cette première objection fondamentale réfutée. 



I 1 8 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Crémazie nous en présente une autre, qu’il formule 
en boutade amusante, lui, l’homme des fantaisies et 
de plaisanteries à l’emporte-pièce. 

« Si nous parlions Huron ou Iroquois, les travaux 
de nos écrivains attireraient l’attention du vieux 
monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les 
forêts de l’Amérique, aurait cette poésie du cru qui 
fait les délices de l’étranger. On se pâmerait devant 
un roman ou un poème traduit de l'Iroquois, tandis 
qu’on ne prend pas la peine de lire un livre écrit en 
français par un colon de Québec ou de Montréal. » 
(Lettre du 29 juin 1867.) 

M me Th. Bentzon a cité cette opinion de Crémazie, 
et elle en conclut que les canadiens ne seront jamais 
que des « colons littéraires » (1). 

Colons littéraires, soit. Que l’étranger prenne 
garde ou non aux lettres canadiennes, qu'importe! 
Chaque peuple écrit pour soi, non pour les autres. 
Quand bien même les livres canadiens ne franchi¬ 
raient point l’Atlantique, il serait puéril de s’en 
chagriner. Crémazie s’est d’ailleurs répondu à lui- 
même, en écrivant: 

« Ne sommes-nous pas un million de Français 
oubliés sur les bords du Saint-Laurent? N’est-ce pas 
assez pour encourager tous ceux qui tiennent une 
plume, que de savoir que ce petit peuple grandira, 
et qu’il gardera toujours le nom et la mémoire de 
ceux qui l’auront aidé à conserver intact le plus pré- 


( 1 ). Le Canada, l’Education et la Société. V. Revue des 
Deux Mondes du 15 juillet 189S. 




OCTAVE CRÉMAZIE — THÉORIES LITTERAIRES I 19 


cieux de tous les trésors: la langue de ses aïeux? 
Quand le père de famille, après les fatigues de la 
journée, raconte à ses nombreux enfants les aven¬ 
tures et les accidents de sa longue vie, pourvu que 
ceux qui l’entourent s’amusent et s’instruisent en 
écoutant ses récits, il ne s’inquiète pas si le riche 
propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne con¬ 
naîtra pas les douces et naïves histoires qui font le 
charme de son foyer. Ses enfants sont heureux de 
l’entendre, et c’est tout ce qu’il demande ». 

Mais peut-être un jour, le seigneur du manoir 
écoutera-t-il avec plaisir ces histoires de veillée : ou 
pour reprendre l’image de tout à l’heure, il est pos¬ 
sible que ces colons littéraires, au lieu de tirer toutes 
leurs ressources de la métropole, comme hélas, trop 
de colons Français, se donnent la peine de cultiver 
leur propre fonds, et de vivre sur leurs terres. Ils 
ne tarderont pas, alors, à récolter une abondante 
moisson, et ils pourront nous expédier des fruits 
exotiques sur lesquels notre palais ne sera pas blasé. 
Qui sait! Peut-être naîtra-t-il un jour une George 
Sand canadienne dont l’œuvre sera pour nos cousins 
de là-bas, ce que les beaux récits de la Dame de 
Nohant sont pour nos Berrichons. 

Que sert, d’ailleurs, de disserter? Si certains écri¬ 
vains de dernier ordre — et il n’en manque pas non 
plus à Paris — remplissent quelques journaux 
d’un français approximatif dont se gaudissent 
MM. Buies et Lusignan, qui nous en citèrent de 
joyeux exemples, d’autres ont prouvé qu’une littéra¬ 
ture indigène peut exister, et pour cela, ils ont écrit. 



120 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


* * 

Etant admis que l’usage de la langue française 
n’est pas un obstacle à la naissance d’une littérature 
canadienne, voyons pourquoi les premiers temps 
furent si laborieux. 

Crémazie nous trace le tableau de la situation faite 
à l’écrivain au Canada. Les préoccupations mercan¬ 
tiles et politiques étouffaient tout souci d’art. Les 
œuvres de l’esprit laissaient le public froid. Les Soi¬ 
rées Canadiennes et le Foyer Canadien ne purent sub¬ 
sister. On annonçait, dit Crémazie, avec la même 
formule un livre nouveau ou la création d'un chapeau 
dont l’inventeur eût fait présent à quelque journaliste. 
« Nos messieurs riches et instruits ne comprennent 
l’amour de la patrie que lorsqu’il se présente sous 
la forme d’actions de chemin de fer ou de mines d’or, 
promettant de beaux dividendes, ou bien encore 
quand il leur montre en perspective des honneurs 
politiques, des appointements, et surtout des chan¬ 
ces de jobs. Avec ces hommes, vous ferez de bons 
pères de famille, ayant toutes les vertus d’une épi¬ 
taphe. Vous aurez des marguilliers, des échevins, 
des membres du Parlement, voire même des minis¬ 
tres mais vous ne parviendrez jamais à créer une 
société littéraire, artistique, et je dirai même patrio¬ 
tique, dans la belle et grande acception du mot. » 
(io août 1866.) 

On comprend qu’il soit impossible de vivre de sa 
pleine, dans une pareille société- 
v « Que de jeunes talents, parmi nous, écrivait 



OCTAVE CRÉMAZIE — THÉORIES LITTERAIRES 121 


Octave Crémazie, ont produit des fleurs, qui pro¬ 
mettaient des fruits magnifiques! Mais il en a été 
pour eux comme dans certaines années pour les fruits 
de la terre. La gelée est venue, qui a refroidi pour 
toujours le feu de leur intelligence. Ce vent qui 
glace les esprits étincelants, c’est la res angusta 
domi dont parle Horace, c’est le pain quotidien. » 

Et dans une autre lettre : 

« Pourquoi Fréchette n’écrit-il plus! Est-ce que 
la res angusta domi aurait éteint la verve de ce beau 
génie ? N’aurait-on pas le droit de l’appeler marâtre 
cette patrie canadienne, qui laisse ainsi s’étioler 
cette plante pleine de sève? » 

M. Fréchette a d’ailleurs pris sa revanche. Mais 
il est certain qu’un pays qui promet à ses écrivains 
le sort de Malfilâtre, de Gilbert ou de Chatterton, 
ne devrait pas souffrir de la surproduction littéraire 
dont nous pâtissons en France. 

Mais si l’écrivain n’est pas payé, il ne sera jamais 
qu’un amateur : 

« Vous savez ce que valent les concerts d’amateurs. 
C’est quelquefois joli, ce n’est jamais beau. La 
demoiselle qui chante « Robert, toi que j’aime », sera 
toujours à cent lieues de la Patti ou de la Malibran. 
Le meilleur joueur de violon d’une société philhar¬ 
monique ne sera toujours qu’un râcleur, comparé à 
Vieuxtemps ou à Sivori. La littérature d’amateurs ne 
vaut guère mieux que la musique d’amateurs. » 
CDans un tel milieu, la critique ne pouvait naître, 
car'il n’y avait de place que pour l’admiration 
mutuelle et les petites haines de clocher. Mais 



122 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


une littérature ne débute point par la critique, en 
général du moins, puisque la littérature allemande 
nous offre ce curieux spectacle. Il faut attendre que 
des œuvres maîtresses se soient produites, et celles- 
là naissent contre vents et marées. 

Cette absence d’encouragements et de critiques 
n’était d’ailleurs qu’une situation de fait, à laquelle 
l’avenir devait remédier. Toute littérature passe par 
trois états. Le poète, d’abord isolé, produit pour lui, 
comme l’oiseau chante. Vient presque immédiate¬ 
ment la période de protection. Des Mécènes — quel¬ 
quefois, même la République — subviennent à ses 
besoins. Enfin arrive, plus tard, très tard quelquefois, 
la période de mercantilisme où nous avons le bon¬ 
heur de vivre. Or, le Canada, par un phénomène 
des plus intéressants, dans une société organisée 
comme nos sociétés modernes, n'en était, littéraire¬ 
ment, qu’à la période des débuts. De là les malheurs 
de Crémazie et les incertitudes de beaucoup de ses 
contemporains. 

Aujourd’hui si les auteurs canadiens ne vivent 
pas de leur plume, du moins peuvent-ils, dans une 
certaine mesure, compter sur la protection du Gou¬ 
vernement. Plus d’un occupe un emploi dans 
l'Administration, d’autres sont chargés de missions 
officielles; enfin, l’état ecclésiastique assure à plu¬ 
sieurs une situation analogue à celle de nos moines 
savants et lettrés du moyen-âge. 



IV 


Conclusion 


« Aussi longtemps, disait Crémazie, que nos 
écrivains seront placés dans les conditions où ils se 
trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir, 
de temps en temps, comme par le passé, des acci¬ 
dents littéraires, mais il n’aura pas de littérature 
nationale. » 

La conclusion pessimiste du poète n’engageait pas 
l’avenir, c’est-à-dire aujourd’hui le présent. L’Europe 
commence à ne plus ignorer ces travaux, bien 
qu’elle en soit encore insuffisamment informée. Si 
le public canadien veut apporter sa collaboration à 
l’œuvre entreprise, en lisant le plus possible, livres 
indigènes et livres français, nous assisterons sans 
doute à la naissance d’œuvres de premier ordre, 
qui dépasseront de beaucoup les essais de Crémazie, 
tout curieux qu’ils soient. 

Aux premiers jours de la période héroïque des 
lettres canadiennes, comme on disait qu’elles 
n’avaient aucun avenir, l’abbé Ferland répondit : 
« Nous aurons ce que nous pourrons. » Aujourd’hui, 
le Canada peut citer les noms de Carneau, de Fer¬ 
land, de Gérin-Lajoie, sans parler de MM. Chau- 


124 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


veau, Fréchette, Fabre, Casgrain, Buies, et de la 
génération suivante, celle des petits-fils, qui nous 
promettent d’aimables surprises. 

Crémazie, bien qu’il n’ait jamais composé un livre, 
mérite une place au premier rang. Il vaut plus, 
peut-être, par son influence que par ses écrits. Si le 
prosateur est remarquable, les moyens d’expression 
font parfois défaut au poète. Les faiblesses tiennent 
aux conditions dans lesquelles il fut placé, ses qua¬ 
lités sont bien à lui. Par les unes et par les autres, 
il nous permet de comprendre ce qu’était le mouve¬ 
ment littéraire à Québec dans le troisième quart de 
ce siècle. 

Il a surtout eu le grand mérite de montrer à la 
littérature canadienne la voie dans laquelle elle doit 
s’engager. Mais il n’a pas été jusqu’au bout, ni 
ses successeurs. Il reste encore beaucoup à faire. 
Le Saint-Laurent n’a pas inspiré les vers dont il est 
digne; la nature a trouvé moins de poètes que la 
vaillance des aïeux. 

Et si nous ne craignions le ridicule de la proso- 
popée, bien démodée depuis Boileau, nous nous 
adresserions à la Poésie Canadienne, muse souriante, 
sérieuse et chaste, héroïque parfois, et qui se blottit 
en hiver dans ses chaudes fourrures de zibeline. 

Souples mocassins et bonnet bien clos ; 


nous lui dirions : 

« Pareille à l’hirondelle des Mille-Iles, ne cherche 
pas les lointains pays. Ne nous promène pas en 



OCTAVE CRÉMAZIE — CONCLUSION I2S 


Espagne, en Italie, en Égypte. Au Gange, préfère 
le Saint-Laurent. Reste tout simplement là-bas. 
Observe la vie des habitants au milieu desquels tu 
naquis. Dis-nous les splendides paysages du pays 
natal, fais chanter l’âme de tes compatriotes. Tu 
pourras en tirer les éternels accents de l’âme hu¬ 
maine. Dans la peinture de ta patrie, de ton époque, 
tu sauras mettre ce qui ne vieillit pas, le quelque 
chose qui nous permet d’ètre émus par un vers de 
Racine après deux cents ans, ou de Sophocle après 
deux mille. Mais laisse les chiffons qui sortent de 
nos magasins de nouveauté, les oripeaux fripés 
dont nos marchandes à la toilette ne veulent plus, 
et va, Canadienne aux jolis yeux doux, va boire à 
la claire fontaine ! » 









GÉRIN-LAJOIE 


Il est certains écrivains, et non des moindres, 
dont on peut étudier les œuvres avec profit sans 
connaître leur vie publique et privée : génies pure¬ 
ment objectifs, qui ne se livrent jamais tout entiers. 
Les uns ne mettent dans leurs livres nul écho de leur 
vie agitée; les autres, ne pouvant agir, confient au 
papier leurs rêves d’action qui susciteront peut-être 
des hommes. lien est encore — Gérin-Lajoie, l’his¬ 
torien et le journaliste canadien dont nous voulons 
parler appartient à cette catégorie, — dont les ou¬ 
vrages se mêlent si bien à l’existence qu’on ne peut 
concevoir celle-ci sans ceux-là. Hommes d’action 
qui laissent aux autres le résumé de leur expérience 
et de leurs observations ; peut-être un peu proches 
des événements pour porter sur eux un jugement 
définitif, mais placés à merveille pour nous faire 
comprendre leur époque et leur pays, grâce à une 
foule de détails qui seraient à jamais perdus sans 
eux. 

On ne peut guère étudier l’histoire et les lettres 
du Canada pendant cette époque si importante et si 
troublée qui s’étend de la dernière insurrection, en 
1837, à l’établissement du Dominion, sans lire 
attentivement les œuvres de Gérin-Lajoie car elles 
sont pleines des plus précieux enseignements. 

Il n’a, il est vrai, joué que des rôles de second 


128 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


plan, mais il vit de près les politiciens, qui occu¬ 
paient le premier. Bien avant Crémazie, dont-il 
n’avait pas le tempérament poétique, il publia 
quelques vers, véritables Juvetiilia, qui sont les 
premiers balbutiements de la littérature canadienne. 
Avec l’ardeur et l’audace de la vingtième année il 
tenta de vivre en dehors de toute tutelle, de créer 
sa vie. Les premières illusions envolées — et il suffit 
pour cela d’une quinzaine, tant fut brutal le contact 
des rêves de l’écolier avec la civilisation yankee, il 
se mit courageusement au travail. Il se lança dans 
le journalisme, en fit un rude apprentissage; puis, 
par profession assistant à toutes les luttes parlemen¬ 
taires, il écrivit, lui, le témoin le mieux placé pour 
tout voir, l’histoire politique de son temps, lors du 
grand ministère Baldwin-Lafontaine qui fit le premier 
œuvre véritablement canadienne sous la couronne 
britannique. Enfin, pénétré des nécessités de la vie 
moderne, il écrivit ce Jean Ricard, cette histoire 
très simple et très belle d’un homme d’action qui 
laisse le fatras oiseux des livres, retourne à la 
culture des espaces inexploités que l’Amérique du 
Nord offre à ses enfants, et une fois son indépendance 
matérielle assurée, prend une part active à la solution 
des problèmes économiques dont nul citoyen ne 
doit se désintéresser. Nos compatriotes ne peuvent 
lire ce livre avec indifférence, s’ils ont conscience de 
ce qui doit assurer la pérennité du peuple français. 
Ne sont-ils pas un peu de Jean Rivard, les profes¬ 
seurs de l’Université que nous avons vu quelque 
jour lancer aux orties leur épitoge jaune à la double 



GERIN-LAJOIE 


129 


bande d'hermine, pour chercher dans les îles du 
Pacifique une existence nouvelle et de plus larges 
horizons? 

Celui qui voudrait trouver dans cette étude de 
fines remarques littéraires et de subtiles considéra¬ 
tions d’esthétique fera mieux de ne point la lire : 
Mais à tous ceux qui pensent anxieusement à l’ave¬ 
nir de leur pays, nous présentons avec confiance 
l’exemple de Jean Rivard. 

Un volume nous serait d’un grand secours pour 
mener à bien cette monographie : ce sont les Mé¬ 
moires que l’auteur de Dix ans au Canada laisse 
après lui. Malheureusement, sa famille, obéissant à 
de respectables scrupules, et aux injonctions for¬ 
melles de celui dont elle garde pieusement le 
souvenir, n’a point voulu les publier. M. l’abbé 
Casgrain, qui tint Gérin-Lajoie en grande estime 
et en réelle affection, s’est borné à les entrouvrir. 
Il a publié de ce journal une analyse qui, si elle 
ne suffit pas à satisfaire pleinement notre sympa¬ 
thique curiosité, n’en fournit pas moins d’intéressants 
aperçus et d’amusants détails (1). Nous jetterons 
d’abord un coup d’œil sur les Mémoires tels que 
M. l’abbé Casgrain les résume; puis nous exami¬ 
nerons Jean Rivard et Dix ans au Canada, qui 
assignent à leur auteur une place plus qu’honorable 
dans les lettres de son temps et de son pays. 


(1) Voir H. R. Casgrain, Biogr. canad. A. Gérin-Lajoie. 
(Montréal, Beauchemin et Valois, 1885). 



I 


Les Mémoires 


Antoine Gérin-Lajoie, né en 1824, à Sainte-Anne- 
d’Yamachiche, district des Trois-Rivières, descen¬ 
dait d’un sergent français fixé au Canada en 1750. 
Son bisaïeul avait servi en effet pendant la guerre 
de Sept ans, et se trouvait parmi les derniers soldats 
de Montcalm. Il s’appelait Gérin ou Jarrin, et sa 
gaité lui avait mérité le surnom de Lajoie, suivant 
les traditions de la vieille armée. Un fils de ce Jean 
Jarrin, dit Lajoie, épousa une demoiselle Rivard, 
dont nous retrouvons le nom dans l’œuvre capitale 
de son petit fils. 

Le père du futur historien n’avait aucune instruc¬ 
tion, mais il envoya le jeune Antoine à l’école pri¬ 
maire, dont l’instituteur était alors un M. Caisse, 
qui s’intéressa vite à son élève, et lui donna les 
premières leçons de latin. Pourtant, comme le sa¬ 
voir du pauvre instituteur n’était pas à la hauteur 
de son dévouement, le jeune Gérin-Lajoie n’aurait 
sans doute jamais franchi le pas qui sépare l'en¬ 
seignement primaire de l’enseignement secondaire, 
sans un heureux hasard ou une manifestation de 
la Providence. Le curé d’Yamachiche, M. Dumou¬ 
lin, remarqua l’intelligence de l’enfant, et le fit 


GÉRIN-LAJOIE — LES MÉMOIRES 


13 I 


envoyer au collège de Nicolet, en s’engageant à 
payer chaque année le premier trimestre de sa 
pension. Antoine Gérin-Lajoie raconte lui-même 
ses débuts au collège : 

« J’entrai bravement en Syntaxe, écrit-il. Mais je 
me trouvais bientôt fort embarrassé. Je n’avais ja¬ 
mais vu un dictionnaire, et je ne savais pas com¬ 
ment m’y prendre pour chercher les mots. Je n’avais 
jamais fait ni version ni thème, et je n’étais guère 
en état de lutter avantageusement avec les autres 
élèves de ma classe. Aussi, dans le premier thème 
que nous fîmes, le régent me nota cinquante fautes, 
ce qui ne me laissa qu’un seul mot correct. Nous 
étions vingt-et-un dans ma classe. Pendant les deux 
premières semaines, je fut le vingt-et-unième. Cela 
m’humiliait d’autant plus que, jusque-là, aux écoles 
de ma paroisse, j’avais presque continuellement été à 
la tête de ma classe. Mais j’avais beaucoup d’émula¬ 
tion, et je me mis à travailler avec ardeur. Enfin, la 
troisième semaine, je fut le sixième. Ce progrès me 
donna du courage et me fit faire de nouveaux efforts. 
Le reste de l’année, j’occupai généralement une des 
premières places, et j’obtins plusieurs prix. » 

Cette ténacité fut récompensée, et Gérin-Lajoie 
devint l’aigle de son collège. Bientôt, il voulut écrire, 
et confectionna des vers en cachette, naturellement. 

Il subit d’abord l’influence de l’abbé Delille — 
ce qui nous reporte à un état d’esprit bien lointain, 
— et se passionna pour le traducteur des Géorgiques. 

Les premiers vers de l’écolier pastichaient donc 
tant bien que mal les fausses élégances du modèle. 



LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


1 3 ^ 


Mais dans ce petit monde scolaire, ressembler à 
Delille, même par ses défauts, ne pouvait que 
valoir à Gérin-Lajoie des éloges, et un petit poème 
Un déjeuner au collège, où figuraient, peut-être avec 
quelque soupçon de caricature, non les régents, 
mais les élèves, circula sous le manteau. L’auteur 
en fut marri. Sur ces entrefaites, les troubles.de 1837 
éclatèrent, qui eurent dans tout le pays une si ter¬ 
rible répercussion. 

« Un jour, écrit M. l’abbé Casgrain, durant le 
grand silence de l’étude, Gérin-Lajoie entendit gron¬ 
der le canon de Saint-Denis et de Saint-Eustache ; les 
cris lointains de la Révolution parvenaient jusqu'à 
son orfeille. Les victimes de l’échafaud pendaient 
à la corde fatale, et il vit passer sur le fleuve les 
déportés canadiens qu’on traînait enchaînés sur la 
terre d’exil. Alors il chanta en pleurant cette naïve 
ballade, si émue et si touchante dans sa simplicité, 
qu’elle est devenue la plus populaire des chansons 
canadiennes (1). 


( 1 ) Voici le Canadien errant. Suivant la poétique du folk- 
Lore, il faut bisser chaque distique. 


1 

Un Canadien errant. 

Banni de ses foyers, 
Parcourait en pleurant 
Les pays étrangers. 

2 

Un jour, triste et pensif, 
Assis au bord des flots, 
Au courant fugitif 
Il adressa ces mots : 


5 

« Si tu vois mon pays, 
Mon pays malheureux, 

Va dire à mes amis 
Que je me souviens d’eux. 

4 

« O jours si pleins d'appas 
Vous êtes disparus, 

Et ma patrie, hélas, 

Je ne la verrai plus! 




GÈRIN-LAJOIE — RES MEMOIRES 


1 33 


« Partout où il y a des Canadiens errants, 
- hélas! on en compte par demi-millions — la 
ballade du poète nicolétain retentit, et rappelle aux 
exilés la patrie perdue. On l’a entendu fredonner 
dans les rues de Paris, et elle a réveillé les échos 
des Montagnes Rocheuses. Est-il un coin de l’Amé¬ 
rique du Nord où elle n’a pas été chantée? » 

Avec la vieille mélodie populaire sur laquelle les 
paroles s’adaptent, c’est en effet une mélopée triste 
comme une plainte, et elle fait monter les larmes aux 
yeux de tous les Canadiens qui l’entendent. Mais 
Antoine Gérin-Lajoie fit un plus grand effort. Il 
écrivit une tragédie, et cette tragédie de collège, 
la plus ancienne production dramatique du Canada, 
fut représentée dans une solennité scolaire, avec un 
succès qui dut mettre au cœur du jeune homme les 
plus vives espérances, et rendre plus amères les 
premières désillusions de la vie. Quand on est, à 
dix-huit ans, l’auteur applaudi du Canadien Errant 
et di\x Jeune Latour , c’est-à-dire quand on a l’appro¬ 
bation de la foule et l’estime de quelques lettrés, si 


5 

« Non; mais en expirant 
O mon cher Canada, 

Mon regard languissant 
Vers toi se portera. » 

Cela se chante sur le même air qu’une vieille chanson, Si tu 
te mets anguille — Anguille dans l’étang —■ Je me ferai pé¬ 
cheur — Pour t’avoir en pêchant, qui est une variante cana¬ 
dienne de Magali. Malheureusement, quelques strophes ont 
disparu de la mémoire populaire. (VoirE. Gagnon, Chansons 
pop. du Canada, 3 e éd. Québec, Darveau, 1894, in-8, p. 78.) 


8 




I }4 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


modeste soit-on, le monde semble une proie offerte. 
L’enfant qui vient de fonder dans le collège dont 
il suit encore les cours, une Société littéraire et de 
discussion, l’élève et l’ami de l’abbé Ferland, a 
bien le droit de se bercer de quelques illusions. La 
vie se charge de lui faire juger bientôt à leur juste 
valeur ces poésies de Saint-Charlemagne. 

N’oublions pas que le Canada luttait alors pour la 
liberté, qu'un grand souffle emplissait toutes les 
jeunes poitrines, que les adolescents fussent volon¬ 
tiers tombés pour la patrie, à laquelle ils avaient voué 
un dévouement filial. Aussi, Gérin-Lajoie, à l’ombre 
des grands pins, sentait chanter en lui des rythmes 
qui célébraient son cher Canada. Puis il ébauchait 
des plans d’existence, érigeait des châteaux en Es¬ 
pagne, appelait de tous ses vœux la vie libre, qui 
lui permettrait de développer son intelligence, de 
forger sa volonté, de donner libre essor au talent 
qu’il sentait en lui. 

Comme il devait travailler pour vivre, il résolut 
tout en gagnant son pain, de compléter son éduca¬ 
tion, et d’aller vers les hommes des grandes villes; 
ceux-ci devaient l’accueillir de la même façon qu’ils 
accueillirent Verlaine, et ne pas le trouver malin. 

Gérin-Lajoie prit la décision d’entrer au barreau. 
L’un de ses amis, M. Loranger, avocat à Montréal, 
devait l’admettre dans ses bureaux en qualité de 
clerc, et lui laisser la liberté de son temps, qu’il 
comptait employer d’abord à visiter les États-Unis. 
Il se berçait de cet espoir, d’y gagner, tout en appre¬ 
nant l’anglais, une somme suffisante pour achever 



GÉRIN LAJOIE — LES MÉMOIRES 


J 35 


ses études, et plus tard, traverser l’Atlantique, 
habiter Paris, la Jérusalem nouvelle d’Henri Heine, 
étudier le journalisme. A son retour il créerait un 
grand journal politique français, qui grouperait 
autour de lui tout le parti autonomiste. Rien ne lui 
semblait impossible. Il se lança gaîment dans cette 
incroyable aventure, partant pour New-York avec 
quinze piastres en poche. Ses maîtres, aussi naïfs 
que lui, l’encouragèrent. Son père le croyait seu¬ 
lement en route pour Montréal, où il devait com¬ 
mencer sa cléricature. 

Gérin-Lajoie arrive à Montréal. Il se perd dans 

les grandes rues et, négligeant de voir M. Loranger, 

/ 

se dirige tout de suite vers les Etats-Unis. Un com¬ 
pagnon se joint à lui, un camarade de collège nommé 
Vassal, qui l’avait supplié de l’accepter comme 
second, et les deux enfants, l’un porteur de 
75 francs, l’autre de 150, entreprennent la conquête 
du monde. Le railway les mène à Saint-Jean. Un 
bateau les transporte sur le lac et le canal Cham- 
plain, d’où ils descendent l’Hudson River. 

A peine sur le territoire de l’Union, les mésaven¬ 
tures commencent. Le changeur américain de Saint- 
Jean leur remet, contre leurs piastres, des billets 
sans valeur. Heureusement, des Canadiens signalent 
cette escroquerie à leurs jeunes compatriotes, qui 
se font payer en or à force de menaces. En outre, par 
économie, les pauvres conquistadors prennent des 
billets de pont, et passent la nuit sub Jove, la tête 
sur leurs valises. 

Cette odyssée picaresque continue jusqu’à New- 



136 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


York. Ils ne savent pas l’anglais, et leurs discours 
bilingues ahurissent les Yankees. Vassal demande 
gravement à un commerçant, en examinant ses mar¬ 
chandises : How much do y ou pay? Gérin-Lajoie 
ne peut se faire servir du cidre, qu’il prononce 
ceeder, à la française, au lieu de sayeder. Ignorant la 
valeur de la monnaie américaine, ils croient obtenir 
une réduction en donnant vingt-cinq sous au nègre 
qui cire leurs bottes, sur le bateau. 

La vue de New-York leur rend courage. Au 
milieu de cette agglomération immense, ils trou¬ 
veront à gagner leur vie. Hélas! les deux hardis 
Canadiens ont l’air le plus timide du monde. Leur 
extérieur gauche les fait assez mal recevoir par 
tous ces business men. 

Gérin-Lajoie cherche à donner des leçons de 
français. Il bat toute la ville, reçu avec politesse 
parfois, avec rudesse le plus souvent, et toujours 
sans résultats, éconduit ici parce qu’il est trop jeune, 
là parce qu’il est Canadien, partout parce qu'il s’est 
lancé en pleine mêlée sans être armé pour la lutte. 

« Chaque soir, dit-il dans ses Mémoires, je reve¬ 
nais à mon logis fatigué, car la chaleur à cette époque 
de l’année était accablante; mais mon esprit était 
encore plus fatigué que mon corps. J’étais complè¬ 
tement désillusionné, l’inquiétude s’emparait de 
moi, et, malgré toute ma lassitude, je ne pouvais 
dormir... Mon compagnon désirait trouver une place 
de commis, et cherchait de son côté pendant tout le 
jour. Mais chaque soir, nous revenions aussi tristes 
l’un que l’autre. Il ne savait pas l’anglais, et 11’avait 




GÉRIN LAJOIE —• LES MÉMOIRES 


137 


aucune expérience du commerce. On ne voulait 
même pas le prendre pour sa nourriture. » 

Et le gite qu’ils regagnaient le soir, dans une 
mauvaise auberge, sorte de dortoir qu’ils partageaient 
avec des inconnus, ne leur offrait même pas la soli¬ 
tude. 

Enfin, après deux semaines de démarches infruc¬ 
tueuses, découragé, sans argent, Gérin-Lajoie pensa 
au retour. Un M. Robillard, de Montréal, agent de 
change à New-York, qui avait lu le nom de Gérin- 
Lajoie dans Y Aurore des Canadas, prêta deux piastres 
au pauvre garçon; et ses livres vendus, battant de 
l’aile, il reprit, comme le pigeon de la fable, le che¬ 
min du colombier. L’ami Vassal, plus tenace, restait 
à New-York. 

Voilà Gérin-Lajoie de retour à Montréal, sans 
protecteur, sans métier, sans ressources, mais décidé 
à gagner sa vie en étudiant une profession libérale 
Les difficultés qu’il dut surmonter dans les premières 
années de lutte ne furent sans doute pas étrangères 
à la publication de Jean Rivard. M. Loranger le 
reçut fort amicalement, mais, trop jeune et trop 
pauvre pour lui être de quelque utilité, il ne put 
que lui ouvrir sa maison, et lui donner l’illusion de 
la vie familiale. 

M. Barthe, rédacteur de Y Aurore des Canadas 
vint en aide au débutant. Il publia cette fameuse 
tragédie, le Jeune Latour, qui, dédiée au Gouverneur 
général lord Metcalfe, valut à son auteur quelque 
notoriété, sans parler.d’une subvention de 25 pias¬ 
tres. 


8. 



138 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Les années de vache enrage'e ne sont pas en¬ 
core finies. Gérin-Lajoie jette les premiers fonde¬ 
ments de Y Institut Canadien, calqué sur la Société 
littéraire de Nicolet; mais il est si dénué de tout 
qu’il n’ose même plus sortir de jour dans les rues, 
tant ses vêtements montrent la corde. Trois mois, il 
s’obstine, lutte contre la malechance. Enfin, il ob¬ 
tient une place de rédacteur à la Minerve, journal 
dirigé par un M. Duvernay, qui avait eu l'honneur 
en 1837, d’entendre mettre sa tête à prix. La Minerve 
était alors l'organe du parti libéral et démocratique. 
M. Lafontaine, qui devait jouer un rôle si important 
dans le grand ministère, y avait collaboré. Si l’on 
veut savoir quelle était la vie d’un journaliste cana¬ 
dien de l’opposition vers 1845, il faut lire les pages 
que Gérin-Lajoie consacre à cette période de son 
existence. 

Une table de bois, usée par le temps, souillée 
d’encre, un fauteuil pour M. Duvernay, une chaise 
de paille pour le rédacteur, le tout dans un coin de 
l’imprimerie où travaillent dix typographes, voilà 
le cabinet du directeur, et les bureaux du journal. 
Dans ce lieu de délices flotte une odeur douceâtre 
d’encre de chine, et de poussières de plonib. Quand 
à la bibliothèque, elle renferme un dictionnaire 
français et un dictionnaire anglais. Le rôle de rédac- 
seur n’était point une sinécure, M. le directeur 
n’ayant pu jamais apprendre l’orthographe, et bor¬ 
dant ses talents professionnels à la confection des 
faits divers. 11 avait en outre la spécialité d'accabler 
ses adversaires politiques « au moyen d’injures et 



GÉRIN-LAJOIE. — LES MEMOIRES 


I 39 


de personnalités insultantes. » Gérin-Lajoie lui 
laissait volontiers cette basse besogne. Les polé¬ 
miques se terminaient quelquefois par des séances 
de canne et de pugilat, entre MM. Barthe, de VAu¬ 
rore, et Duvernay, de la Minerve ; et M. Duvernay 
y récolta même quinze jours de prison pour coups 
et blessures. 

M. Phelan, rédacteur politique du journal ayant 
été remercié par le directeur, qui désirait faire 
l'économie de ses appointements, Gérin-Lajoie se 
trouva chargé des leading articles , des traductions, du 
reportage, des comptes rendus parlementaires, de la 
correction des épreuves, et de quelques autres me¬ 
nus travaux. Fort ignorant de la chose publique, il 
dut en même temps acquérir une instruction poli¬ 
tique et administrative qui ne frgurait point sur les 
programmes de Nicolet. Les livres lui faisant d’ail¬ 
leurs défaut, il dut tirer presque tout de son propre 
fonds pour « trancher les questions avec l’aplomb 
d’un vieil homme d’état. » 

Des quinze cents abonnés du journal, la bonne 
moitié ne payait point, aussi le Directeur mettait-il 
assez souvent la Rédaction à la portion congrue, et 
la Rédaction pouvait-elle à peine payer chez 
M me Loranger sa pension mensuelle pourtant bien 
modeste. 

Ce Duvernay avait en lui du Figaro et du Gil 
Blas. Il répondait, en levant les bras au ciel, si l’un 
des ouvriers réclamait son maigre salaire toujours en 
retard : « Auriez-vous, par hasard, l’intention de 
thésauriser? » A Gérin-Lajoie, il donnait pour ses 



140 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


multiples occupations, deux dollars par semaine ; 
ou pour mieux dire, il lui promettait par semaine 
deux dollars qu’il évitait le plus souvent possible 
de lui payer. 

Le labeur acharné auquel deux ans, se livra 
Gérin-Lajoie, ne fut point perdu. Le jeune homme 
apprit beaucoup, et vit jouer les rouages de la poli¬ 
tique et de la société canadienne. Ce furent de fé¬ 
condes années pendant lesquelles il connut les 
hommes les plus éminents d’alors, Morin, Taché, 
Lafontaine. Enfin Gérin-Lajoie qnitta la Minerve. 
Grâce aux quelques épargnes qu’il avait trouvé 
moyen de réunir. Dieu sait par quels prodiges 
d’économie, il se remit à l’étude du droit. Puis, les 
élections approchant, il se consacra tout entier à la 
candidature de Papineau, le grand patriote, dont le 
rôle avait été prépondant, en 1837. Néanmoins, Gé¬ 
rin-Lajoie passa ses examens d’avocat, ouvrit un bu¬ 
reau, attendit la clientèle, qui ne vint point. Il accepta 
une place dans l’administration : payeur au Minis¬ 
tère des Travaux publics, traducteur au Parlement, 
- il avait appris l’anglais, depuis l'équipée de 
New-York, — enfin, bibliothécaire de l’Assemblée. 
N’ayant plus le terrible souci du pain quotidien, il 
put se livrer à l’étude, travailler pour lui. 

En 1834 il épousa M elle Parent, la fille d’Etienne 
Parent, qui tient une grande place dans l’histoire 
des lettres et de la pensée canadienne. Dès lors, sa 
vie s’écoula sans grands événements. Les loisirs 
dont il jouit dans l’intervalle des sessions, il les 
passe à la campagne ; il y continue le travail de ré- 



GÉRIN-LAJOIE — LES MÉMOIRES 


141 


flexion sur lui-même dont ses Mémoires nous 
offrent tant d'exemples. 

Dans un style qui se ressent un peu de ses pre¬ 
mières admirations littéraires, à Nicolet, mais avec 
une parfaite loyauté, un jugement sûr, et une grande 
fraîcheur d’impressions, il s’applique à s’améliorer 
lui-même, suivant le dessein qu’il avait formé à 
vingt-deux ans, dès la première page de son journal. 
Il nous révèle une âme exquise, simple et bonne. 
Serviable envers tous, l’orgueil, le soutien de sa fa¬ 
mille, il ne lui aurait fallu pour tenir le rang le 
plus brillant, qu’un peu moins de modestie et de 
désintéressement. Sur le point de publier cette His¬ 
toire de Dix ans, l’œuvre capitale de sa vie, il rejeta 
le manuscrit dans son tiroir pour ne pas nuire au 
succès d’un confière, M. Turcotte, qui mettait en 
vente Le Canada sous l’Union. Il ne cessa point 
de porter toute son attention sur les affaires pu¬ 
bliques. Il collabora aux Soirées Canadiennes, au 
Foyer Canadien; avec son maître l’abbé Ferland. 
Il écrivit Jean Rivard, qui ouvre la voie à M. Arthur 
Buies, et reste le premier appel adressé à ses com¬ 
patriotes pour s’emparer du sol. Il étudia l’établis¬ 
sement du Gouvernement responsable, dans Dix 
ans au Canada cet ouvrage que M. l’abbé Casgrain 
devait éditer après sa mort; puis composa le Caté¬ 
chisme politique ; et il succomba le 4 août 1882, à une 
attaque de paralysie. Il avait 58 ans, jour pour jour. 



II 


Jean Rivard 

Durant les premières années vécues à Montréal, 
étudiant et journaliste, Gérin-Lajoie s’était rendu 
compte que, dans les villes, les carrières sont en¬ 
combrées ; qu’il est difficile d’y gagner sa subsis¬ 
tance et que beaucoup succombent dans la lutte, 
usant leur force et perdant leur fierté à des be¬ 
sognes subalternes. 

Il reprit après dix-neuf siècles le mot de Virgile, 
et s’écria lui aussi : 

Heureux l’homme des champs s'il savait son bonheur ! 

Dans ce pays neuf du Canada, quelques places 
restaient encore bien à prendre. Mais Québec, mais 
Montréal, vieilles cités de deux siècles et plus, mais 
toute la vallée du Saint-Laurent, attiraient trop vers 
elles les jeunes gens. D’autres, plus coupables 
envers leur pays, commençaient l'exode vers les 
cités industrielles de l’Union, et semblaient déserter 
le sol natal, sans esprit de retour. Pourquoi donc 
cette fuite vers les hautes cheminées des usines, les 
brouillards que sature la poussière de charbon, les 
longues heures de travail sédentaire, vers l’industrie 
et la chicane, pour un salaire que le prix exorbi¬ 
tant de la vie urbaine rend toujours minime, quand 
on peut vivre, sans quitter son pays, en plein air et 


GÈRIN-LAJOIE — JEAN RIVARD 


H3 


sous le grand ciel, dans les forêts immenses de 
pins sombres et d’érables écarlates, où coulent des 
rivières et'bondissent des torrents? Pourquoi trans¬ 
former la richesse, quand on peut la créer? La terre 
ne demande qu’à vivre et qu’à faire vivre, à pro¬ 
duire des moissons fécondes. Elle peut nourrir, 
non pas une nation de quelques centaines de mille 
hommes, mais des peuples entiers. Sur le territoire 
national, en gardant presque le contact avec ceux 
qu’on aime, on peut trouver dans la forêt la vie la 
plus libre qui soit, et acquérir une fortune, en 
conservant sa dignité d’homme et en développant 
sa vigueur. 

Bien des fois, le pauvre journaliste de vingt ans, 
qui errait le soir dans les rues et rasait les murailles 
par honte de ses vêtements élimés, pensa sans 
doute aux défricheurs dont la hache avait, tout le 
jour, éveillé les échos de la forêt sonore. Bien des 
fois, il dut avoir la nostalgie de cette nature qu’il 
aimait jusque dans ses rigueurs hivernales, et, au 
sortir de l’imprimerie où l’air vicié oppressait la 
poitrine, penser aux solitudes où l’on respire à pleins 
poumons l’air libre, avec l’espace autour de soi; où 
l’on ne rencontre point les animaux féroces des 
villes, hommes politiques, hommes d’affaires, 
hommes de lettres, où l’on vit de sa moisson, où le 
travail est béni, où l’on sent, au crépuscule, monter 
comme une prière à travers la forêt, quand les 
grands arbres se nimbent de pourpre et d’or à 
l’occident; il dut avoir soif de liberté, de tout ce 
qu’il soupçonnait sans le connaître, et rêver d’une 



144 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


autre existence que sa vie laborieuse de plumitif. 

Mais où la chèvre est attachée, il faut qu’elle 
broute. Gérin-Lajoie ne pouvait abandonner la voie 
dans laquelle il s’était engagé. Au moins voulut-il 
dissuader les jeunes gens de refluer vers les villes. 
Oubliant que l’expérience d’autrui ne profite jamais 
à la présomptueuse adolescence, il écrivit un petit 
livre d’un parfum très sain et très délicat à la fois, 
où semble passer le souffle des grands bois cana¬ 
diens. C’est l’histoire de Jean Rivard, dont il enviait 
en secret la destinée, et qui fut véritablement un 
homme heureux malgré quelques inévitables tra¬ 
verses. 

L’ouvrage se compose de deux parties. Dans la 
première (i), l’auteur nous montre comment un 
jeune homme créa une ferme et une famille autour 
de laquelle bientôt se groupèrent d’autres familles 
et d’autres fermes. Dans la deuxième (2), il se sou¬ 
vient de ses vœux politiques, de ses études d’écono¬ 
mie sociale, et montre son héros chef d’exploitation, 
présidant aux destinées d’une paroisse. 

Nous allons rapidement examiner l’une et l’autre ; 
d’abord parce que nous y trouverons quelques jolis 
détails sur la vie des habitants, sur ce qu'ils pensent, 
sur leurs préoccupations ordinaires qui n’ont, il faut 
l’avouer, rien de commun avec celles qui sont 


(1) Jean Rivarcl le Défricheur, Scènes de la vie réelle, par 
A. Gérin-Lajoie, 1 vol. in-18, Montréal, Rolland et fils,' 2 e 
éd. 1874. (Paru dans les Soirées Canadiennes en 1862). 

(2) Jean Rivard Economiste , suite de Jean Rivard le Dé¬ 
fricheur, id. 1876. Paru dans le Foyer Canadien (1864). 




GERINLAJOIE — JEAN RIVARD 


*45 


chères aux personnages de M. Paul Bourget ou de 
M. Maurice Donnay; ensuite, parce que nous 
croyons qu'il est bon de montrer à des Français ce 
qu’ont fait des Français comme eux. Moins heureux 
que Jean Rivard, nous n’avons point à notre porte 
d’immenses espaces vierges. Mais tout ce qui peut 
rattacher nos concitoyens à la Terre qui meurt, 
suivant le titre du beau livre que nous devons à 
M. René Bazin, nous semble bon à répandre dans ce 
pays. 

Il faut honnêtement prévenir le lecteur que Gérin- 
Lajoie n’est pas un artiste, dans le sens étroit où 
nous prenons ce terme. Il ne sait pas si un mot est 
bleu ou vert; il ignore les accouplements ingénieux 
des syllabes; il a retenu de sa culture à Nicolet cer¬ 
taines expressions toutes faites qu'on lui avait mon¬ 
trées comme le summum de l’art. Il a des gaîtés et 
des sourires très naïfs, et cette naïveté est charmante. 
Il écrit, non pour s’imposer par quelques adroites 
jongleries de décadence à l’admiration des hommes; ’ 
non pour essayer d’adjoindre à un substantif une 
épithète imprévue qui charme le lecteur subtil, et 
procure à quelques mondains un nouveau frisson; 
mais, comme ce brave député qui déclarait au milieu 
des rires de la Chambre : « Messieurs, je prends la 
parole parce que j’ai quelque chose à dire, » Gérin- 
Lajoie publie son petit volume pour faire part de 
son expérience et de ses réflexions. Son style très 
simple, sans ornements plaqués, ni lambeaux de 
pourpre, dit exactement ce qu’il veut dire. Et ses ca-~ 
nadianismes sont une grâce de plus. 



I/i6 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


* 

* * 

« On ne trouvera dans ce récit, annonce bravement 
l’auteur sur le seuil, que l’histoire simple et vraie 
d’un jeune homme sans fortune, né dans une con¬ 
dition modeste, qui sut s’élever par son mérite à 
l’indépendance et aux premiers honneurs de son 
pays... Le but de l’auteur est de faire connaître la 
vie et les travaux des défricheurs, et d'encourager 
notre jeunesse canadienne à se porter vers la carrière 
agricole, au lieu d’encombrer les professions d’avo¬ 
cat, de notaire, de médecin, et les comptoirs de 
marchands, comme elle fait de plus en plus au 
grand détriment de l’intérêt public et national. » 
Nous avons essayé plus haut (i) de montrer com¬ 
ment Jean Rivard se rattache à l’œuvre patriotique 
entreprise par les littérateurs canadiens-français, et 
comment d’autres continuèrent et étendirent cette 
œuvre. Nous nous bornerons ici à conter à notre tour 
cette jolie histoire, où il n’y a ni duels, ni enlève¬ 
ments, ni péripéties dramatiques, ni états d’âme 
alambiqués, ni finesses philosophiques, et qui doit 
produire au moins à nos compatriotes lettrés l’effet 
et le plaisir d’une bonne tasse de lait chaud, quand, 
après une nuit passée au bal, on entre dans une cré¬ 
merie, le collet relevé du pardessus clair cachant la 
cravate blanche, tandis que les premières rumeurs 
de la ville qui s’éveille montent dans l’aube grise. 

Jean Rivard, un jeune homme brun, de taille 


(i) Voir p. 2Ç>, et suivantes. 




GÉRI.N LAJOIE — JEAN RIVARD 


147 


moyenne, à l’épaisse chevelure, aux épaules carrées, 
aux yeux sombres, avait dix-neuf ans à cette époque 
reculée où Gérin-Lajoie place son récit, c’est-à-dire 
en 1843. Fils d’un cultivateur de Grandpré, au bord 
du lac Saint-Pierre, et l’aîné d’une famille qui paraî¬ 
trait considérable partout ailleurs qu’au Canada 
(10 garçons et 2 filles) — il faisait sans doute au 
collège quelques jolis rêves d’avenir, quand son 
père mourut, en laissant à peine quelques centaines 
de piastres. 

Comme Jean avait fait des études relativement 
coûteuses, il n’avait plus droit pour sa part qu’à 
cinquante louis avec lesquels il devait vivre et s’éta¬ 
blir. 

Deux partis s’offrirent à lui : soit continuer ses 
études, grossir la foule des candidats aux emplois 
publics, embrasser le sacerdoce sans vocation, faire 
son droit, et après cinq années de cléricature, 
ouvrir un bureau d’avocat à Montréal; soit renoncer 
au savoir livresque, et « embrasser la carrière 
agricole. » 

Après un long entretien avec son curé, l’abbé 
Le Blanc, qui lui sert de conseiller et d’ami, Jean 
Rivard se résoud à ce dernier parti, qu’il considère 
comme le plus sage, non seulement parce qu’il lui 
permettra de subvenir à ses besoins, mais surtout 
parce qu’il sera plus à même ainsi d’aider sa mère, 
ses jeunes frères : il est devenu chef de famille, et 
maigre' ses dix-neuf ans, prend sa tâche très au 
sérieux. Mais acheter une ferme dans un des comtés 
qui avoisinent le fleuve, c’est-à-dire débourser douze 



148 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ou quinze mille francs, il n’y peut songer. Donc, il 
lui faut s’enfoncer dans les terres, loin des routes, 
en pleine forêt, et défricher le sol où germeront les 
les moissons futures. Il a besoin pour cela d'un 
grand courage, d’une persévérance à toute épreuve, 
d’une volonté d’acier, d’une extraordinaire endurance 
physique, pour braver, dans une hutte au milieu 
des bois, le rude hiver canadien. 

Mais aussi, une faible somme lui permettra d’ac¬ 
quérir une grande propriété foncière ; et si Dieu lui 
donne la santé, et bénit ses efforts, il pourra tirer 
une fortune de ses pauvres cinquante louis. 

Il prit bravement sa résolution. Il choisit au sud 
du Saint-Laurent cette région qui s’étend entre 
la Chaudière et le Richelieu, et qu’on appelle les 
Cantons de l’Est; et il partit sans retard pour un 
voyage d’exploration à la recherche du théâtre de sa 
fortune à venir. 

Jean Rivard traverse donc le fleuve en canot, et 
gagne un village du canton de Bristol. Là, un de ses 
compatriotes, M. Laçasse, cultivateur et commer¬ 
çant, lui montre les difficultés de son entreprise 
mais devant l’énergique assurance du jeune homme, 
lui facilite l’exploration de la forêt. Il le met en 
rapports avec le possesseur du sol en bois debout, 
l’Hon. Robert Smith, et lui fait obtenir pour vingt- 
cinq louis, payables en quatre versements égaux, 
cent acres de terre traversées par un petit cours d’eau. 
Jean Rivard retourne à Grandpré, et, malgré 
les affectueuses railleries de ses jeunes frères, garde 
confiance en son étoile. 



GÉRIN-LAJOIE — JEAN RIVARD 


149 


« J’ai dix-neuf ans et je suis pauvre, dit-il aux 
rieurs. A trente ans, je serai riche, plus riche que 
notre père n’a jamais été. Ce que vous appelez par 
dérision mon magnifique établissement, vaut à peine 
vingt-cinq louis aujourd’hui? Il en vaudra deux 
mille alors. 

- Et avec quoi, hasarda l’un des frères, obtiendras- 
tu ce beau résultat? 

- Avec cela, dit laconiquement Jean Rivard en 
montrant ses deux bras. » 

Ce qui double le courage du jeune défricheur, 
c’est qu’il laisse au pays « une blonde »; elle l’aime 
et il l’aime, il veut la conquérir. Elle fut son amie 
d’enfance, cette Louise Routier, un peu farouche et 
timide, mais qui lui plaît ainsi, avec ses grands yeux 
bleus, les belles dents qu’elle montre quand elle rit. 
Dans trois ans, Jean Rivard veut être en état de se 
marier. 

Il écrit à son ami Gustave Charménil, qui étudie 
le droit à Montréal, pour lui faire part de ses nou¬ 
veaux projets; il embrasse tendrement les siens, 
serre précieusement une petite Imitation que Louise 
lui a donnée à l’heure des adieux, et, suivi de 
Pierre Gagnon, un robuste gars qu’il a pris à son 
service, s’enfonce dans la forêt avec les ustensiles et 
les provisions indispensables, et s’installe dans 
une cabane que par un heureux hasard, des bûche¬ 
rons ont construite au milieu de la concession. 

Dès le lendemain, il défriche joyeusement. Pierre 
Gagnon chante pendant l'ouvrage, et rythme la 
Claire fontaine ou Par derri 'er die { nia tante avec 



150 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


sa cognée. Tandis que s’envolent les vieilles chan¬ 
sons évocatrices que chantent aussi en travaillant , de 
ce côté de la mer, les paysans de Saintonge, de 
Poitou, de Franche-Comté, les grands arbres tom¬ 
bent autour de la hutte; chênes, frênes, pins, 
s’abattent, là où des moissons germeront dans 
dix mois. Plus près de la cabane, les taillis et 
les arbustes seuls disparaissent, cependant que les 
géants de la forêt, ces colonnes du ciel, comme dit 
Crémazie, s’érigent toujours avec une fierté royale. 

Mais plus loin, l’orme, le frêne blanc, le hêtre à 
l’écorce grisâtre que la foudre ne frappe jamais, le 
tilleul qui croît à une hauteur de quatre-vingt pieds 
et plus, le merisier à l'écorce aromatique, le sapin 
sombre, le pin qui s’élance à cinquante mètres, 
sont attaqués par les deux bûcherons. Les oiseaux 
effrayés s’envolent, et le grand arbre, frappé au 
cœur, après une seconde de silence, craque et s’effon¬ 
dre sur le sol qui mugit sourdement. Puis on depèce 
le colosse, qu’achève le supplice du feu. 

C’est ainsi que Jean Rivard passe l’automne, au 
milieu des grands bois, dont les feuilles de pourpre, 
d’or et d’écarlate, semblent dresser au-dessus du 
défricheur des draperies de soies somptueuses. Puis 
un matin, en sortant de leur hutte, les deux soli¬ 
taires trouvent la forêt ensevelie dans un silencieux 
tapis d’ouate, et remettent la fin de leur travail au 
premier éveil du printemps. C’est alors que l’isole¬ 
ment leur pèse davantage. Jean Rivard pense aux 
absents; il relit les lettres de Charménil, qui 
éprouve à Montréal des désillusions, et envie son 



GKIUX LAJOIE 


JEAN UIVARD 


151 


camarade dans la forêt. Il laisse aller sa rêverie vers 
tous ceux qu’il aime. Pierre Gagnon, en bon Cana¬ 
dien, travaille le bois. Il s’amuse à élever un écureuil, 
à lui écaler des noisettes. Ou bien les deux hommes 
lisent; pour mieux dire, Jean Rivardlità haute voix. 
Pendant la semaine, Robinson Crusoé, qui lutte 
pour la vie dans son île comme les défricheurs dans 
la forêt; Don Quichotte, qui poursuit des chimères 
et lutte contre les moulins, Napoléon, moins 
maître de ses empires que Jean Rivard de son do¬ 
maine, offrent aux colons isolés des exemples de 
volonté et d’énergie qu’ils ne sont pas indignes de 
suivre. Le dimanche, YImitation, le petit livre 
donné par Louise, leur rappelle que là-bas à Gran- 
pré, les cloches sonnent, et jettent sur le village 
enneigé l’appel dominical. 

Pierre Gagnon, âme simple, trouve dans ces 
livres des allusions à sa vie. Il s’appelle Sancho 
Pança, et, s’il n’ose comparer son maître à Don 
Quichotte, il lui prodigue les titres de Majesté, 
d’Empereur ou même de Petit Caporal. Et les jours 
passent, formant des semaines. Mars vient. Il 
n’amène pas encore avec lui le printemps, comme 
dans nos contrées relativement chaudes. Mais il va 
permettre aux deux jeunes gens de faire du sucre 
d’érable. 

Le sucre d’érable est pour les Canadiens une 
friandise nationale, quelque chose de plus qu’une 
sucrerie ordinaire. Quand, à l’étrange?, ils en 
mangent, ils évoquent la patrie lointaine. M. Guyau 
disant que les sensations du goût peuvent être 



152 LA LITTÉRATURE CANARIENNE FRANÇAISE 


esthétiques par les images associées qu’elles réveil¬ 
lent, cite l’exemple d’une tasse de lait qui nous fait 
penser à la campagne, aux Alpes, où dans les hautes 
prairies, les vaches brunes et blanches font tintin¬ 
nabuler leurs cloches d’airain. Le sucre d’érable peut 
exciter des émotions analogues, et Crémazie, exilé 
en France, pleurait presque en recevant de ses 
frères un envoi de ce bonbon canadien. 

Pierre Gagnon et Jean Rivard construisent au 
milieu d’un bouquet de deux cents érables qu’ils 
ont respecté, une petite cabane provisoire. Ils 
entaillent l’écorce et l’aubier, recueillent le précieux 
suc dans des goudrelles en bois, fabriquées pen¬ 
dant l’hivernage. Puis, quand la température plus 
clémente a permis de recueillir assez de liqueur 
pour faire une bonne brassée de sucre, ils remplissent 
d’eau d’érable une chaudière, et entretiennent le 
feu avec une sollicitude de vestales. Bientôt le 
liquide devient sirop. Jean Rivard, émiettant un 
peu de pain dans une écuelle peut faire une trempette. 
Enfin, Pierre Gagnon, retire sa micouenne pleine 
d’un sirop doré qui a l’aspect du miel. C’est le mo¬ 
ment de la tire. On fait couler sur un lit de neige 
vierge le sirop qui se congèle, et donne une sucrerie 
particulièrement fine, dont la confection est, là-bas, 
dans les villages, l’occasion de réjouissances. L’opé¬ 
ration terminée, le contenu de la chaudière versé 
dans des moules et refroidi lentement, tandis que 
Pierre Gagnon l’agite avec sa mouvette, Jean Rivard 
« peut se compter au nombre des producteurs na¬ 
tionaux, car il vient d’ajouter à la richesse de son 



GÉRIN LAJOIE •— JEAN RIVARD 


1 53 


pays, en tirant du sein des arbres un objet d’utilité 
publique qui, sans son travail, y serait resté 
enfoui. » 

Ce premier résultat obtenu, comme Pâques 
approchent, les deux hommes, bons chrétiens ne 
veulent point se ranger au nombre des renards qui 
passent cette fête sans communier. Ils chaussent 
leurs raquettes à neige, et, glissant sur la crouie 
durcie, arrivent au village de M. Laçasse, d’où Jean 
Rivard, laissant Pierre Gagnon, se dirige seul, en 
carriole, vers sa famille et vers Grandpré. 

Jean Rivard retrouve sa Louise telle qu’il l’avait 
laissée; mais elle n’ose plus tutoyer son compagnon 
de jeux, et sous sa réserve délicate, on sent l’éveil 
d’un premier et unique amour. Les heures s’envo¬ 
lent, les fêtes passent, elles sont passées. Il faut 
regagner la forêt, les yeux encore pleins de la vision 
charmante, et reprendre la lutte contre la nature, 
pour changer un beau rêve en réalité. Jean Rivard 
achète à crédit une paire de bœufs qui lui sont in¬ 
dispensables, embauche un deuxième aide, Joseph 
Lachance, et fait son entrée dans ses terres de 
Louiseville, comme il les appelle, escortant ses mc- 
noires croches, sortes de véhicules sans roues qui 
portent ses semences et ses instruments de labour. 
Il se promet de transformer, grâce à son nouvel 
aide, les cendres de bois en potasse, etde payer ainsi 
ses nouvelles acquisitions. C’est alors le brûlage 
des arbres abattus, et la fabrication de la potasse, 
auxquels Gérin-Lajoienous fait assister; puis, après 
l’incendie des montagnes de bois, qui jettent dans 



154 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


la clairière de hauts tourbillons d’étincelles, le la¬ 
bour et l’ensemencement. Plus tard, pendant la 
belle saison, c’est la chasse, ou bien la pèche en 
canot, et en revenant à Louiseville, Pierre Gagnon 
répète les refrains qui encouragent les pagayeurs du 
lac Saint-Pierre : 

C’est L’vent, c’est l’vent frivolant, 

L’vent qui vole, qui frivole... 

ou : 

Fringue, fringue, sur la rivière, 

Fringue, fringue, sur l’aviron,(i) 

qui se cadencent par l’effort des bras sur les rames. 

Tout cela ne va pas sans dangers, ni même sans 
petits ennuis, plus pénibles que le péril. Les ma- 
ringouins, les terribles moustiques, troublent le 
sommeil des travailleurs harassés. Une autre fois, 
un ours menace la vie de Jean Rivard, qui n’est 
arraché à une mort certaine que par l’intervention 
providentielle de Pierre Gagnon. Mais la ferme 
progresse. Les espaces cultivés s’étendent; les lé¬ 
gumes poussent, les moissons germent. Au centre 
des grands bois que seuls, l’année précédente, 
habitaient les écureuils, les oiseaux, et la riche 
faune des forêts canadiennes, une exploitation agri¬ 
cole en pleine prospérité s’étend maintenant, autour 
de la primitive cabane : le premier exercice récom¬ 
pense déjà le labeur assidu de Jean Rivard et de ses 
deux compagnons. Une première famille s’installe, 


(i) Ernest Gagnon, op. cit. p. 22 et 62. 





GÉRIN-LAJOIE — JEAN RIVARD 


J 55 


non loin de Louiseville, et le canton de Bristol 
perdra bientôt sa solitude séculaire. 

Cependant, la vie se fait de plus en plus dure 
pour Gustave Charménil, à Montréal. Le pauvre 
étudiant en droit fait connaissance avec la belle so¬ 
ciété de la ville, et y trouve des causes d’humilia¬ 
tion, de souffrance. Son flirt très bref et sans issue 
avec une mademoiselle Du Moulin, — encore lui 
fallait-il s’endetter, pour s’habiller convenablement, 
et ne point faire tache dans un salon — ses divers 
expédients pour gagner quelques piastres, rappellent 
les pénibles débuts de l’auteur. Il y a même là un 
assez curieux dédoublement de personnalité; Gérin- 
Lajoie, qui pensa comme Jean Rivard, et qui vécut 
comme Charménil, pose ce qu’il aurait voulu 
être en face de ce qu’il fut, et transparait également 
à travers ses deux personnages. 

Jean Rivard passe encore un hiver dans les bois. 
Les terres du canton augmentent de valeur. De nou¬ 
veaux colons surviennent : il va pouvoir reprendre 
ses projets. Il éprouve, un soir, à Grandpré, où il 
avait fait une courte apparition, un petit mécompte, 
qui donne lieu à une jolie scène de dépit amoureux. 
A la veillée des Routier, il avait pensé surprendre 
un peu de bouderie sur les lèvres de sa Louise, il 
s’était cru préféré un bellâtre des villes. Mais 
l’équivoque est vite dissipée, et il se résoud à faire 
la démarche décisive. 

Jean Rivard était alors un beau parti. Une route 
que le gouvernement allait tracer à travers le canton 
de Bristol devait augmenter considérablement la 



LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


valeur de Louiseville. La récolte représentait envi¬ 
ron deux cents livres sterling, sur lesquelles, toutes 
dettes payées, et l’argent nécessaire à l’exploitation 
réservé, le défricheur pouvait disposer d’environ 
cinq cents francs pour les frais de première instal¬ 
lation. Il avait en deux ans, décuplé son capital 
primitif, et l’avenir semblait ménager au domaine 
de nombreuses chances de plus-value. 

Les bans furent publiés à Grandpré. Louise reçut 
pour dot, de son père, « six cents francs en argent, 
une vache, deux mères moutonnes, dix poules, une 
une armoire, un lit. un rouet, sans compter le trous¬ 
seau, qui n’avait rien, il est vrai, d’aussi riche que 
les trousseaux de la plupart de nos jeunes citadines, 
mais qui, en revanche, se composait d’objets plus 
utiles et plus durables, et qui devait être, par con¬ 
séquent, plus utile à la communauté. » 

Mais la dot véritable de Louise, c’étaient ces qua¬ 
lités qui font de la femme canadienne une des plus ad¬ 
mirables compagnes que l’on puisse rêver, cette 
bonne humeur et cette vaillance que l’on retrouve 
chez presque toutes. Sans doute, elle n’avait pas l’ins¬ 
truction que l’on donne dans les villes, et ne res¬ 
semblait pointa nos bas bleus. Mais elle était capable 
de surveiller une maison jusque dans ses moindres 
détails, de présider aussi bien à la cuisine qu’à la 
basse-cour, d’avoir l’œil sur ses gens, et de prêter, 
s’il le fallait, à son mari, l’appui d’un jugement 
sain et d’un cœur aimant : vraie descendante de ces 
Françaises, auxquelles le Roi octroyait une petite 
dot en argent ou en nature, presque semblable à 




GÉR 1 N LAJOIE 


JEAN RIVARD 


157 


celle dont nous avons énuméré les modestes trésors, 
à condition qu’elles épousassent là-bas un colon 
décidé à vivre dans les solitudes de l’Amérique. 
Car il est à remarquer que les Canadiens-Français 
sont fils d’honnêtes gens. Le procédé qui consiste 
à coloniser avec des convicts et des forçats, et à 
leur envoyer comme dignes moitiés d’anciennes 
pensionnaires de F Hôpital-Général ou des Madelon- 
nettes, s’il fut employé en Louisiane, ne trouva 
jamais son application au Canada. Le Dictionnaire 
généalogique de l’abbé Tanguay renferme bien des 
noms roturiers : il n’en contient aucun dont les 
titulaires actuels voudraient renier l’origine. 

Les noces eurent donc lieu le 7 octobre 1845. l^ès 
le matin, quarante calèches, ces extraordinaires voi¬ 
tures de la campagne canadienne qui semblent 
venir directement du pays d’Auge, se dirigèrent 
vers l’église paroissiale, où la cérémonie eut lieu; 
dans la paroisse, en effet, unité administrative et 
religieuse à la fois, les prêtres avaient conservé cer¬ 
taines prérogatives de l’ancien régime, et faisaient 
fonction d’officiers d’état-civil. 

Gérin-Lajoie décrit avec complaisance ce joli 
mariage, très simple et très joyeux, et les vastes 
tables qui réunirent les invités autour de rôtis 
énormes et appétissants, et de friandises parmi 
lesquelles la crème au sucre d’érable ne tenait pas, 
certes, la moindre place. Seules, les liqueurs fortes 
furent bannies de ces tempérantes agapes, si bien que 
la cérémonie nuptiale ne s’acheva point en beuveries, 
comme trop souvent dans nos campagnes. Au 




I 5 B LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


dessert, les chansons populaires qui accompagnent 
tous les actes importants ou non de la vie privée en 
Nouvelle-France, furent reprises en chœur : com¬ 
ment ne point célébrer la Canadienne et ses jolis 
yeux doux ? Les violons du village requis pour la 
circonstance, menèrent le branle; les mariés, le 
garçon et la fille d'honneur dansèrent un réel à 
quatre, et ce furent ensuite des menuets et des 
rondes, vestiges d’une France évanouie, qui se 
survit toujours là-bas. 

Le lendemain, on se retrouva chez Madame veuve 
Rivard, et l’abbé Le Blanc, qui avait conseillé le 
jeune homme aux jours d’incertitude et d’angoisse, 
adressa aux nouveaux mariés, avant l’exode défini¬ 
tif vers d'autres terres, quelques paroles paternelles 
et un affectueux au revoir. 

Jean Rivard et Louise partirent pour leur nou¬ 
velle demeure du canton de Bristol. 

* 

* * 

Voilà donc une famille créée. Jean Rivard n’est 
plus le pionnier, le squatter que nous avons vu au 
début. Il a mis en valeur ses terres, à la vigueur de 
ses bras. Il lui reste maintenant à gérer son do¬ 
maine et à l’étendre. Il a fait beaucoup déjà, mais 
il n’est qu’à l’aurore de sa vie. Il a travaillé pour 
lui : il travaillera pour les autres, car il a plus que 
jamais charge d’âmes. Il ne s’agit pas seulement 
de diriger Pierre Gagnon et Joseph Lachance, les 
ouvriers de la première heure, il lui faut à présent 



GÉRIN-LAJOIE — JEAN RIVARD 


1 59 


donner une âme à la communauté' naissante, animer 
de son esprit ses concitoyens. Souvenons-nous de 
sa le'gitime encore qu'un peu enfantine fierté, en 
présence de son sucre d’érable arraché aux entrailles 
de la forêt. Ce n’est point un homme à laisser sa 
tâche inachevée, et il saura faire de sa ferme le 
centre d’une paroisse nouvelle, étendant ainsi le 
domaine de la race française en Amérique. 

Aussi le mariage de Jean Rivard marque-t-il 
seulement le premier stade de sa course. L’histoire, 
s’arrêtant là, ne nous eut point satisfaits; et le deu¬ 
xième volume de Gérin-Lajoie, Jean Rivard écono¬ 
miste, va nous initier à ses nouveaux labeurs. Il 
devra maintenant lutter non seulement contre la 
nature, mais encore contre les hommes ingrats et 
méchants, contre la mauvaise volonté de ses conci¬ 
toyens, qui l’envieront davantage au fur et à mesure 
qu’il deviendra plus riche et plus puissant dans la 
cité dont nous lui avons vu jeter les premiers fon¬ 
dements. Il devra faire face aux nécessités d’une 
exploitation de plus en plus considérable, et ad¬ 
ministrer une grande propriété rurale. Nous ne 
contemplerons donc plus les spectacles de la forêt 
canadienne, mais les rivalités d’une ville en forma¬ 
tion, bien que le bon Gérin-Lajoie, dont l’âme 
candide ne voit pas le mal, ait réduit les froissements 
inévitables à leur strict minimum. 

Mais si nous ne retrouvons pas dans cette deu¬ 
xième partie les jolis paysages et tableaux de genre 
dont nous avons essayé de donner une idée, nous 
y voyons le même homme, déployant la même 



l6o LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


énergie, et après les luttes, le spectacle de sa pros¬ 
périté. La famille est fondée. Le village va surgir 
dans les profondeurs de la forêt. 

Jean Rivard avait remplacé sa hutte par une 
maisonnette blanche, meublée sans luxe, mais si 
propre qu’elle en semblait toute illuminée. Dans la 
principale pièce, la « chambre de compagnie », se 
trouvaient deux fauteuils et douze chaises de bois, 
une table de pin recouverte d’une toile cirée, « quel¬ 
ques lisières de tapis de catalogne », fabriquées à 
Grandpré, par Louise Routier elle-même, etle buffet, 
contenant le linge du ménage. La « salle à dîner » 
renfermait, outre les meubles indispensables, une 
pendule qui pouvait avoir coûté cinq à dix 
schellings, et la croix de tempérance. Dans les 
familles canadiennès dont le chef fait vœu de renoncer 
aux liqueurs fortes, cette croix de bois remplace 
avantageusement la croix bleue que portent, en 
France, à la boutonnière, comme un insigne de 
société sportive, ceux qui veulent lutter par leur 
exemple contre l’acoolisme. Cette grande croix 
canadienne semble aux hôtes se trouver là tout 
naturellement, et rappelle à chaque instant qu’il 
s’agit, non de l’engagement particulier d’un seul, 
mais de la promesse d’une famille entière. 

Autour de la maisonnette, commençaient à s’ag¬ 
glomérer d’autres habitations. A peine une centaine 
de défricheurs s’étaient-ils établis sous les auspices 
de Jean Rivard, que les familles affluèrent : ouvriers, 
cordonnier, forgeron, débitant. Ils cultivaient en 
même temps la terre, ne cherchant dans leuç 



GÉniN LAJOIE — JEAN IIIVAHI) 


161 


commerce ou dans leur industrie qu’un supplément 
de ressources, jusqu’à ce que l’accroissement de la 
population leur permît de grouper une clientèle 
suffisante. Puis ce fut au tour d’un médecin. Enfin, 
la paix idyllique du canton fut troublée par l’arrivée 
d’un nouveau personnage qui jouera le rôle de 
l’esprit malfaisant, et se dressera en face de Jean 
Rivard : un colon nommé Gendreau, que ses habi¬ 
tudes chicanières avaient fait surnommer Gendreau- 
le-Plaideux. Gérin-Lajoie trace un amusant portrait 
de cet intrus, qui réunira autour de lui les envieux 
et les mécontents : 

« Contrecarrer les desseins d’autrui, dénaturer 
les meilleures intentions, nuire à la réussite des 
projets les plus utiles, s’agiter, crier, tempêter, 
chaque fois qu’il s’agissait de quelqu’un ou de 
quelque chose, telle semblait être sa mission.... En 
quittant sa paroisse natale où il avait réussi, on ne 
sait comment, à se faire élire conseiller municipal, 
il refusa de donner sa démission, en disant à ses 
collègues : « Je reviendrai peut-être! en tous cas, 
soyez avertis que je m’oppose à tout ce qui se fera 
dans le conseil en mon absence. » 

Jean Rivard, qui plaçait l’union au-dessus de 
toutes les autres forces sociales ne pouvait voir sans 
déplaisir cet adversaire de ses projets s’établir dans 
le canton. Mais il dut néanmoins lui faire accueil. 

Les hostilités commencèrent lorsqu’il s’agit de 
donner un nom à la jeune localité : Louiseville n’avait 
jamais servi qu’entre intimes pour désigner l’exploi¬ 
tation de Jean Rivard. Aussi les habitants se déci- 



IÔ2 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


dèrent-ils à nommer leur village Rivardville, et à le 
faire ériger en paroisse sous le patronage de Sainte- 
Louise. La première proposition fut votée à l’unani¬ 
mité moins deux voix, celles de Jean Rivard et de 
Gendreau-le-Plaideux. La seconde ne rencontra 
qu’un seul adversaire. 

La nouvelle paroisse eut naturellement pour 
maire, pour major de la milice et pour juge de paix 
son plus ancien habitant. A qui désire connaître la 
vie publique d’une paroisse canadienne rurale, savoir 
ce que pensent et ce que font nos cousins, non ceux 
des villes à demi britanniques, mais ceux des cam¬ 
pagnes, restés plus près de nous, nulle lecture ne 
convient mieux que celle de Jean Rivard. N’y 
cherchons pas seulement les conseils d’économie 
pratique : ils sont rares, hélas, nos compatriotes 
qui peuvent suivre l’exemple du défricheur; et 
dans nos colonies, les conditions d’existence sont 
très différentes de celles que l’on rencontre au 
Canada. Voyons-y plutôt un document curieux 
sur la vie d'une paroisse. Il y aurait une charmante 
étude à faire, pour qui posséderait, outre les deux 
petits volumes de Gérin-Lajoie, l’étude de M. l’abbé 
Casgrain sur la Rivi'ere-Ouelle dans le passé, et 
surtout les Livres de raison, recueils des comptes et 
des pensées de quelques familles françaises en 
Bas-Canada. Il existe en effet plus d’un Mémorial 
de Famille — nous en eûmes entre les mains — où 
l’on pourrait faire une ample moisson de documents, 
si la modestie de leurs éditeurs voulait y autoriser 
les tiers. 



GGR 1 N LAJOIE — JEAN RIVARD 


163 


Jean Rivard nous fait assister à toutes les phases 
de la vie publique dans ces paroisses ; assemblées 
politiques, sous le porche de l’église, après la 
messe; séances du Conseil municipal, où l’on discute 
la question des écoles; élections au Parlement, 
lorsque Jean Rivard devient député. 

Ici, nous serions presque tenté de chercher 
querelle à l’auteur. Jean Rivard fait vraiment trop 
peu de propagande, et passe trop facilement au 
premier tour. Gérin-Lajoie qui prépara l’élection 
de Papineau devait pourtant savoir à quoi s’en tenir 
sur la moralité électorale. Ou bien si les mœurs se 
sont considérablement modifiées, depuis l’époque 
de Jean Rivard, et si les partisans du « tarif poul¬ 
ie revenu seulement », (1) et des tarifs protecteurs, 
du traité de commerce avec la Grande-Bretagne ou 
avec les Etats-Unis, se gourment plus vigoureuse¬ 
ment qu’il y a cinquante années, les Réformistes 
et les Conservateurs, au temps de sir Metcalfe? 

Néanmoins, le jour du vote, les procédés électo¬ 
raux reprirent quelque vigueur, le concurrent de 
Jean Rivard fit garder les environs du poil de 
Rivardville par une bande de fiers-à-bras étrangers 
au canton. Quand les électeurs se présentèrent, ces 
gentlemen entreprirent de les assommer. Une 
mêlée générale s’en suivit, où Pierre Gagnon, 
établi pour son compte, mais toujours grenadier de 
son Empereur, appliqua la plus magistrale volée 
de coups de poings au chef des spadassins. 


(1) Le libre-échange. 




164 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Dans tout Rivardville, le concurrent de notre 
héros dut se contenter d’une voix : celle de 
Gendreau-le-Plaideux. 

«Un certain nombre d’électeurs qui avaient reçu 
de l’argent pour voter en faveur de l’autre candidat 
vinrent le remettre le dernier jour, et faire inscrire 
leurs votes pour Jean Rivard... qui fut solennelle¬ 
ment et publiquement proclamé membre de l’As¬ 
semblée legislative du Canada pour le canton de 
Bristol. » 

Gérin-Lajoie a fait disparaitre du volume les 
pages qui ont trait à l’œuvre parlementaire de 
Jean Rivard (1), et c’est quinze ans après l’élection 
que nous retrouvons l’ancien défricheur. Rivardville 
s’est transformée, et le canton tout entier est entré 
dans le domaine de la civilisation. L’auteur feint 
alors de faire accidentellement la connaissance de 
son héros, et cet innocent subterfuge nous permet 
de parcourir à sa suite l’exploitation florissante. 
Jean Rivard livre aussi les secrets qui l’ont fait 
triompher dans sa carrière; ils peuvent être utiles 
à tout ceux qui prétendront vivre de la terre, sans 
parler des autres. 

Voici les secrets de Jean Rivard. 

i° Acheter un fonds de terre d’une excellente 
qualité. 

2° Jouir d’une forte santé, développée par l’exer¬ 
cice physique. 

3 0 Travailler du lever de l’aurore au coucher du 


(i( Voir. Foyer Canadien, 1864, p. 209-262. 





GÉRIN-LAJOIE — JEAN RIVARD 


165 


soleil avec ce but et ce seul but toujours devant les 
yeux : l’amélioration de la propriété. « Plus de dix 
heures par jour, dit Jean Rivard, j’étais là, debout, 
tourmentant le sol, abattant les arbres, semant, 
fauchant, brisant, récoltant, construisant, allant et 
venant de ci, de là, surveillant tout, dirigeant tout, 
comme un général qui pousse son armée à travers 
les obstacles et les dangers, visant sans cesse à la 
victoire. » 

4 0 Surveiller attentivement, et conduire sa dé¬ 
pense avec économie. 

5 0 Tenir un journal de toutes les opérations effec¬ 
tuées, des recettes et des dépenses. 

Nous pourrions en ajouter un sixième : Epouser 
de bonne heure une femme vaillante et féconde, 
collaboratrice de tous les instants. Car c’est là le 
cœur de bien des questions sociales : trop souvent, 
la femme des villes mène une existence mondaine 
tandis que son mari s’épuise pour lui assurer le 
luxe, et ce n’est pas un des moindres avantages que 
procure la vie agreste : permettre à des époux d’être 
jeunes ensemble. 

Louise est le complément nécessaire de Jean 
Rivard. 

* 

5k 5k 

On peut se demander si cette histoire n’est pas 
une idylle impossible, si Gérin-Lajoie avait le droit 
d’écrire sur la première page de son livre : « Scènes 
de la vie réelle », et quelle est dans cette fiction la 
part de vérité qu’elle renferme. , 



1 66 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Le fil conducteur, si ténu, est sans doute filé par 
l’auteur; mais les caractères sont vrais, les scènes 
exactes, et la partie économique de l’ouvrage repose 
sur des faits vérifiés et précis. Les Canadiens recon¬ 
naissent volontiers dans Jean Rivard non seulement 
l’un des leurs, mais le type même de leur race; 
Louise représente la femme canadienne dans ce 
qu’elle a de plus aimable, et c’est un modèle sans 
doute, mais qui trouve des imitatrices. Dans la plus 
modeste Josette des Laurentides ou du Saguenay 
vivent quelques-unes des plus belles qualités dont 
Gérin-Lajoie se plut à parer Mademoiselle Routier. 
Charménil, c’est l’auteur lui-même; et il ne serait 
pas nécessaire d’aller au Canada pour trouver Gen- 
dreau-le-Plaideux : certains villages bas-normands 
renferment encore quelques héritiers de l’immortel 
Chicaneau. 

L’exactitude des scènes populaires semble ici hors 
de doute : nous n’en voulons pour preuve que cette 
opinion de bien des lecteurs canadiens : il était 
inutile d’écrire une histoire pour nous parler d’éplu- 
cliettes, de sucre d’érable et d’élections. Ce sont 
choses trop communes, et quelque belle fiction avec 
flamberges au vent, quiproquos, assassinats et mous- 
quetades aurait bien mieux fait notre affaire. 

Mais Gérin-Lajoie se proposait un plus noble but 
que d’enflammer les imaginations d’un feu stérile. 
11 tenait à montrer en s’appuyant sur des chiffres et 
des exemples qu’il n’hésite pas à citer, quelle im¬ 
mense zone s’ouvrait à l’activité de ses compatriotes. 
Il voulait lutter contre l’émigration urbaine et ses 



GÈRIN-LAJOIE — JEAN RIVARD 


167 


conséquences, le vice, l’alcoolisme, et la misère en 
haillons ou en frac. Il voulait lutter aussi contre les 
départs en masse vers les Etats-Unis; et c’est pour 
toutes ces raisons qu’il tâcha de donner à ce traité 
d’économie rurale une forme attachante et qui devînt 
facilement populaire. 

De longs chapitres sont consacrés aux comptes de 
Jean Rivard, et ces comptes ne sont point de 
fantaisie. Des défricheurs ont fait ce qu’a fait le fon¬ 
dateur de Louiseville; ils le font encore quotidien¬ 
nement, et il suffit, pour s’en convaincre, de lire les 
ouvrages de M. Arthur Buies sur la colonisation 
du Nord. 

Tous les colons ne sont pas sûrs de réussir aussi 
brillamment que le héros de Gérin-Lajoie, mais ils 
peuvent, en suivant son exemple, subsister, et c’est 
déjà beaucoup. C’est qu’ils n’auront pas toujours au 
même degré sa faculté suprême, celle qui engendre 
les autres : la volonté. 

Toute l’œuvre et toute la vie de Gérin-Lajoie ne 
sont en effet qu’une glorification de la volonté. Enfant, 
il veut surpasser ses condisciples, et le pauvre élève 
d’école primaire devient la gloire de son collège. La 
malencontreuse expédition de New-York lui apprend 
à ses dépens qu’il ne faut pas vouloir l’impossible, 
et il se borne à des ambitions réalisables. Homme, 
il veut être écrivain, et il y arrive malgré la Mi¬ 
nerve. Écrivain, il nous montre Jean Rivard se 
créant une existence enviable avec les plus infimes 
ressources, ou les Canadiens acquérant l’exercice du 
self-govemment, parce qu’ils veulent être une na- 



1 68 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


tion. Nous pouvons ainsi résumer toute la philo¬ 
sophie de Gérin-Lajoie, et caractériser son rôle : se 
fixer un but accessible, dans les limites du réel, 
puis y tendre de toutes ses forces, sans dévier un 
seul instant de la route que l'on s’est tracée. On sur¬ 
monte ainsi tous les obstacles.. 

Si cette philosophie semble un peu utilitaire à 
ceux qui aiment l’envol, la libre fantaisie, cette fan¬ 
taisie bannie de l’âme de Jean Rivard comme de sa 
bibliothèque (à l’exception de Don Quichotte ) di¬ 
sons qu’elle est néanmoins humaine et haute. Un 
sentiment délicat de fraternité vient vivifier le livre, 
l’empêche de tomber dans les froids calculs de 
l’arithmétique chère à Bentham. Jean Rivard aime 
tous ceux qui l’entourent; il s’efforce de les rendre 
heureux; c’est le fils de ceux qui parcouraient jadis 
la forêt canadienne 


Le glaive sur l’épaule et la hache à la main ; 

c’est un apôtre qui prêche d’exemple, une âme qui 
se donne tout entière, et qui suscite des dévoue¬ 
ments passionnés : et n’a-t-il pas une singulière 
grandeur, cet enfant de vingt ans, qui, au fond 
des bois, dans sa hutte, se sent uni par le cœur 
et par les œuvres à tous ses compatriotes, qui 
comprend que ses moindres actes réagiront sur au¬ 
trui, et dont le rêve est d’augmenter, ne fût-ce que 
dans une faible mesure, le patrimoine commun de 
l’humanité? 

Jean Rivard est réellement un Défricheur. Il pé- 



GÈRIN-LAJOIE 


JEAN RIVA RD 


169 


nètre là où nul ne l'avait précédé; sa hache est sym¬ 
bolique ; elle frappe au nom de la civilisation, et sa 
civilisation ne propage point le vice et l’eau-de-feu : 
elle fraie la voie à la race française. 


10 




III 


Dix ans au Canada 

L’Établissement du Gouvernement 
responsable. 


Des savants français ont étudié déjà dans ses dé¬ 
tails l’histoire de l’ancien Canada. La vie et l’œuvre 
de Champlain, de Frontenac, de Montcalm, de Lévis, 
l’administration de Talon, n’ont plus de secrets pour 
ces chercheurs. Mais il semble qu’une fois la ba¬ 
taille de Québec perdue, les drapeaux brûlés à 
Sainte-Hélène, et la garnison de Montréal réduite à 
se rendre, le Canada soit mort pour nous. Cepen¬ 
dant, si notre vieux drapeau ne flotte plus sur les 
cités de la Nouvelle-France, il n’est pas sans in¬ 
térêt de savoir le sort des colons à jamais séparés de 
la mère-patrie. Notre curiosité est encore accrue par 
ce fait, qu’il s’est joué là-bas un drame d’un haut in¬ 
térêt historique et politique, dont bien des pays 
neufs seront encore le théâtre. 

Une des questions capitales de l’heure présente, 
c’est celle du lien impérial qui unit les nouvelles 
sociétés anglo-saxonnes; et, en généralisant, celle 
des rapports qui doivent exister entre les colonies de 


GÈRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


I 7 I 


peuplement et la métropole. C’est au Canada que le 
passage s’est fait tout d’abord, du gouvernement co¬ 
lonial au gouvernement représentatif; et le ferment 
qui a le plus hâté cette transformation heureuse, 
c’est le peuple canadien français. 

La question coloniale se doublait en effet d’une 
question de race. Il ne s’agissait pas seulement des 
rapports entre coloniaux et métropolitains, entre 
administration centrale et représentation locale : 
la diversité des races en présence, l’état d’infériorité 
dans lequel les Anglais avaient tenu la population 
néo-latine, devait envenimer la lutte, mais aussi la 
précipiter, et, rendant plus difficile la conciliation 
des intérêts de la colonie avec les exigences de la 
métropole, hâter l’ouverture du conflit, et la solu¬ 
tion humaine et généreuse qui prévalut là comme 
ailleurs. 

Nous n'entreprendrons pas de refaire ici l’histoire 
du Canada pendant les quatre-vingts ans qui sui¬ 
virent la conquête. Nous ne pouvons que renvoyer 
aux livres de Garneau, de M. David et de M. Turcotte 
les premières curiosités. Ce n’est pas non plus le 
lieu d’exhumer des archives parlementaires tout ce 
qui a trait aux luttes légales contre la tyrannie an¬ 
glaise, du temps où l’on arrachait aux conquérants 
les premières libertés, lambeau par lambeau. Peut- 
être essaierons-nous un jour d’écrire ce drame, le 
plus puissant qui soit, où l’on voit un peuple 
vaincu forcer le vainqueur à lui rendre ses droits. 

Nous nous bornerons pour l’instant à raconter, 
d’après Gérin-Lajoie, l’établissement du Gouver- 



172 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


nement responsable, et nous dirons d’abord pour¬ 
quoi son livre s’appelle Dix ans au Canada. 

La décade qui s’étend de 1840 à 1850 est en effet 
capitale dans l’histoire canadienne. Non qu’elle pré¬ 
cède immédiatement le Dominion ; mais on y voit 
les Canadiens-Français s'essayer pour la première fois 
à la vie et à la responsabilité politiques. Unis en un 
faisceau indestructible ils montrent qu’ils sont 
dignes de toutes les franchises, et ils préparent le 
triomphe de 1867. Notons en passant que le Gou¬ 
vernement de l’Union auquel Gérin-Lajoie nous 
fait assister, fut établi pour étouffer la nationalité 
française, et qu’il fut marqué justement par une 
véritable renaissance canadienne. 

Nous avons, dans l’introduction de cet ouvrage, 
montré quelle était la situation du Canada en 1877; 
mais il nous semble ici nécessaire de préciser quel¬ 
ques détails, et de résumer les constitutions qui 
régirent le Canada depuis la conquête jusqu’à la 
grande révolte. Nous demanderons pardon au lecteur 
de ces détails arides. Mais Gérin-Lajoie appartient 
à l’école impersonnelle en histoire. Il 11’a rien d’un 
Michelet à la sève bouillonnante. Son livre ne s’ouvre 
point par un cri de haine pour se fermer par un cri 
de triomphe. Il rend à l’Angleterre un hommage 
qui ressemble plus à un remerciement, qu’au froid 
salut d’épée qu’on adresse à un adversaire digne 
de soi. Le style ne laisse nulle part transparaître les 
passions de l’écrivain ; ou plutôt l’écrivain a jugé 
plus noble de dépouiller ses passions. « Il se borne 
à raconter les faits avec l’exactitude et l’impartialité 



G Élî IN LAJOIE — DIX ANS AU CANADA I 73 


d’un homme depuis fort longtemps étranger à l’es¬ 
prit de parti, et qui n’a d’autres intérêts à servir que 
ceux de la justice et de la vérité ». Ne l’accu¬ 
sons pas néanmoins de froideur. Il n’a pas oublié 
les rêves généreux de son adolescence, quand il 
voyait, en frémissant, les exilés passer sur le grand 
fleuve ; mais, pareil à Crémazie qui ne voulait point 
se tailler dans ses malheurs un manteau d’histrion, 
Gérin-Lajoie laisse la parole aux faits. Il les a ré¬ 
unis froidement. Il a fouillé des volumes quelque¬ 
fois rares ou peu accessibles, des procès-verbaux, 
des documents de toute espèce, dossiers, statuts, 
comptes rendus des Chambres canadiennes et des 
Chambres impériales, sans négliger les journaux et 
les brochures ; et tout cela lui permet d’écrire en 
connaissance de cause, en savant d’Europe, au lieu 
d’étaler cette érudition superficielle, à la yankee, 
dont trop d’historiens américains, et des plus illus¬ 
tres nous ont fourni trop d’exemples. 

Mais les faits ont leur éloquence. Gérin-Lajoie dé¬ 
crit le mécanisme de la machine gouvernementale, 
mais sous cette machine il faut voir un peuple qui 
saigne et qui pleure, que l’on veut achever et qui 
se défend. Il faut se figurer, au milieu de ces Cham¬ 
bres et de ces Conseils, l’âme française qu’on veut 
tuer à coup de bills, et qui ne veut pas mourir; il 
faut penser que les cendres de Montcalm dorment à 
Sainte-Ursule ; que les hommes d’alors sont les 
petits-fils de ceux qui tombèrent à Carillon ; il faut 
sentir que ce peuple agonise, mais qu’il se relèvera 
bientôt, ressuscité comme la fille de Jaïre, pour dé- 


10. 



174 LA LITTÉRATURE canadienne française 


fendre ses biens et ses idées contre des héritiers 
impatients et avides. 

I. Le Canada avant l’Union. 

Les récents événements déterminés par la contes¬ 
tation des frontières du Klondyke, ont montré que 
le Canada se considère comme appelé, dans un 
avenir prochain, à négocier lui-même ses traités. 
Les paroles désir Wilfrid Laurier, premier ministre 
de la Confédération, ont eu le plus grand retentisse¬ 
ment, et les commissaires canadiens ont refusé de 
contresigner la sentence qui enlevait à leur pays 
d’importantes voies d’accès sur le Pacifique. Mais, 
il y a quatre-vingts ans, nul n’aurait pu prévoir la 
tournure que devaient prendre les revendications 
politiques canadiennes. 

En 1830, en effet les colonies anglaise étaient 
exploitées pour le plus grand intérêt de la métropole. 
On ne considérait pas comme dignes d’examen leurs 
droits à l’autonomie et au self government. L’Acte 
de navigation, qui contribua tellement à la prospérité 
du Royaume-Uni, développait la marine mar¬ 
chande britannique aux dépens de la prospérité 
locale. La grande insurrection de 1774 montra les 
graves inconvénients de ce système arbitraire, et 
fit perdre à l’Angleterre une partie considérable 
de ses colonies américaines ; mais en Canada, où l’an¬ 
cien état de choses subsistait, les difficultés aux¬ 
quelles le gouvernement de Londres se heurtait, 




GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


*75 


étaient encore accrues par la différence de race, de 
langue et de religion. 

Gouvernées d’abord par les rigueurs du régime 
militaire, puis par une administration civile, mais 
à peu près arbitraire néanmoins, les immenses ter¬ 
ritoires cédés par le roi de France en 1763 ne virent, 
pendant vingt-huit années, apporter aucun change¬ 
ment appréciable à leur situation. On ne tenait à 
Londres aucun compte des aspirations, si légitimes 
pourtant, des Canadiens. Maisen 1791, après unelutte 
épique, qui eut ses héros et ses martyrs, l’Angleterre 
accorda xua colons quelques-unes des satisfactions 
auxquelles ils avaient droit. On créa les deux pro¬ 
vinces de Haut-Canada et de Bas-Canada, pourvues 
chacune d’un gouvernement distinct, encore que les 
habitants anglais du Haut-Canada fussent 10.000, 
contre les 120.000 Français du Bas-Canada. 

Un Gouverneur ou Lieutenant-gouverneur pour la 
Couronne, et un Conseil exécutifformaient l’un des 
pouvoirs. L’autre appartenait au Conseil législatif, 
nommé par la Couronne, analogue à la Chambre 
Haute, et à la Chambre d’Assemblée, élue, analogue 
à la Chambre des Communes. Mais le premier titre, 
le seul parfois, exigé des Conseillers exécutifs, c’était 
une hostilité irréductible aux vœux de l’Assemblée. 
Cette Assemblée n’avait d’ailleurs, qu’une autorité 
purement nominale. Elle ne pouvait exercer la moin¬ 
dre influence sur la nomination d’un serviteur de la 
Couronne.. Ses décisions étaient contrecarrées non 
seulement par le Gouverneur, et par son Conseil 
mais encore par le Conseil législatif, composé sur- 



176 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


tout de fonctionnaires, et partant hostile. Cette Cons¬ 
titution semblait faite exprès pour amener des 
troubles, et l’on peut seulement s’étonner qu’ils 
aient tardé près de cinquante ans. 

Le mécontentement croissait dans les deux Cana¬ 
das. Si les Français du bas fleuve demandaient l’élec¬ 
tivité du Conseil législatif, c’est au Conseil exécutif 
qu’en voulaient surtout les Anglais d’amont. Les 
emplois étaient accaparés par le parti du Fa¬ 
mily Compact, maître tout puissant des banques 
et des terres, qui régnait sur le Conseil législatif, 
et le poussait contre la Chambre d’Assemblée. 

Dans le Haut-Canada, un catholique, Irlandais 
ou Français, ne pouvait espérer ni charge ni mandat, 
et sur les 350 fonctionnaires du Bas-Canada, on 
comptait 314 Anglais. On juge facilement de la 
prospérité publique sous un régime si juste et si 
libéral : les grands travaux restaient interrompus, 
le revenu de l’État diminuait, les terres valaient cinq 
fois moins qu'aux Ltats-Uuis; on avait compté, 
en 1830, 50.000 émigrants, contre 5000 seulement 
en 1838. 

L’insurrection éclata dans les deux Canadas à la 
fois. L'un demandait un Conseil législatif élu, l’autre 
un Conseil exécutif responsable. Les réclamations 
de Papineau, Vallières de Saint Réal, Nelson, 
D. B. Viger étaient restées sans résultats, de même 
que le fameux exposé de griefs connu sous le nom de 
«Quatre-vingt douze résolutions». Dans le district 
de Montréal, quelques centaines de patriotes pri¬ 
rent les armes, battirent les troupes anglaises à Saint 



GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


I 77 


Eustache mais furent écrasés à Saint-Charles, Saint- 
Denis, Napierville (i). La vengeance de la métropole 
ne se fit pas attendre. On confisqua les biens des re¬ 
belles. Les prisons s’emplirent; des paroisses entières 
furent livrées aux flammes, la cour martiale fonc¬ 
tionna et tandis qu’on livrait au bourreau quelques 
têtes, nombre de prévenus politiques partaient pour 
les colonies pénales, les Bermudes en particulier, 
tandis que d’autres, qui avaient pu s’échapper, cher¬ 
chaient aux Etats-Unis et en France un refuge contre 
la persécution. 

Mais cette explosion de colère donna fort à réflé¬ 
chir au ministre de Downing Street. Lord Durham, 
envoyé comme Haut-Commissaire de la Couronne et 
et Gouverneur général pour faire une enquête sur 
les mesures propres à pacifier le pays, comprit vite 
les défauts irrémédiables de cette constitution b⬠
tarde, qui donnait au peuple une ombre de représen¬ 
tation et devait l’irriter, car il se sentait dupe. Dans 
un magistral rapport, il traça tout un plan de ré¬ 
formes, dont beaucoup furent, nous le verrons, 
introduites avec-succès. 

Sur un point capital néanmoins, il tombait dans 
une grande erreur ; la cause première des désordres 
lui parut un antagonisme de races, et il résolut de 
fondre l’élément français dans le métal anglo-saxon. 
Pour éviter l’anéantissement, les Français se grou- 


(i) C’est à cette période troublée que se rapporte le roman 
de M. le Docteur Choquette, les Riband, dont nous parlerons 
plus bas. Voir aussi la pièce du même titre que nous avons 
tirée de ce roman avec la collaboration de l’auteqr. 





178 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


pèrent, au nom de cette origine qu’on leur repro¬ 
chait comme une tache ineffaçable; et c’est en 
grande partie aux prétentions anglaises issues du 
rapport de Lord Durham qu’il faut attribuer le ré¬ 
veil politique et littéraire de nos anciens com¬ 
patriotes. 

« La réfutation la plus frappante des assertions 
de Lord Durham, dit Gérin-Lajoie, se trouve dans 
la conduite même des Canadiens-Français depuis le 
moment où l’Angleterre jugea à propos de les faire 
participer aux avantages du gouvernement respon¬ 
sable. N’ont-ils pas déployé toutes les qualités poli¬ 
tiques qu’on peut attendre d’un peuple intelligent ?... 
Et ce qu’ils ont fait depuis, ce qu’ils font encore 
aujourd’hui, ne l’auraient-ils pas fait plus tôt, si 
l’Angleterre eût toujours montré les mêmes dispo¬ 
sitions à leur égard ? » 

C’est néanmoins en partant de cette idée fausse 
que Lord Durham rédigea son projet de réformes. 
L’Union législative de toute l’Amérique britannique 
devait noyer les Canadiens-Français, et l’Union 
entre le Haut et le Bas-Canada fut un premier pas 
dans cette voie. Le Canada-Uni paierait la très forte 
dette haut-canadienne, et la représentation, calculée 
d’après la population, assurerait dans un avenir peu 
éloigné la majorité aux Anglais, à cause du flux des 
immigrants. 

Cette suppression d’un peuple par des moyens 
légaux en apparence était contraire à la lettre et à 
l’esprit des capitulations et des traités, contraire 
aussi aux plus imprescriptibles principes du droit 



GÈRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 1 79 


des gens. Qu’importait aux Canadiens-Français, une 
fois la langue maternelle perdue, le remaniement 
des institutions publiques, même dans un sens plus 
libéral? L’acte d’Union mettrait en péril la natio¬ 
nalité franco-canadienne, qui se trouverait placée 
dans des circonstances plus critiques encore qu’en 
1763. Aussi allons-nous assister pendant dix ans à 
la lutte pacifique d’un peuple pour le maintien de 
ses droits et de sa langue; nous apprécierons ainsi 
davantage les efforts des Garneau, des Ferland, des 
Chauveau, et le récit des combats parlementaires 
nous semble le meilleur fond pour le tableau que 
nous avons entrepris de tracer, de la jeune littéra¬ 
ture canadienne. 

II. Établissement de l’Union. 

Mais comment le Gouvernement impérial appli¬ 
querait-il les idées de Lord Durham? Que serait 
l’acte d’Union? Comment les provinces l’accepte¬ 
raient-elles? C’est ce qu’il faut examiner en quelques 
lignes, avant d’étudier le fonctionnement du gou¬ 
vernement responsable. 

S’appuyant sur les conclusions de Lord Durham, 
Lord John Russel, ministre des Colonies, présenta 
unpremierprojetde Constitution. Chacune des deux 
provinces aurait 49 représentants; le Conseil légis¬ 
latif serait nommé pour 8 ans, et dans chacun des 
cinq districts de chaque Canada, siégerait un Conseil 
de 27 membres, renouvelable chaque année par tiers, 
et pourvu des attributions municipales. Les rensei- 



l8o LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


gnements nécessaires manquaient à Londres pour 
légiférer. Il fallait tenir compte des protestations 
locales. La dette énorme du Haut-Canada, contractée 
pour des travaux publics d’intérêt général, mais mal 
conduits, et laissés interrompus, nécessitait une 
étude approfondie, à laquelle il fallait que se vouât 
un homme d’Etat de premier ordre. Il fallait aussi 
que l’on rédigeât sur place un projet ferme, car les 
conclusions d’un rapport ne pouvaient servir que de 
principes. L’honorable Charles-E. Poulett-Thom- 
son, président duBoardof trade, et député de Man¬ 
chester aux Communes, préféra cette tâche au poste 
de Chancelier de l’Echiquier. Il désirait rétablir sa 
santé, éprouvée par les veilles parlementaires, mais 
il allait déployer au Canada une activité plus grande 
qu’à toute autre époque de sa vie. 

Il ne s’agissait pas, en effet, d’imposer au pays de 
nouvelles lois, mais, de le pacifier, et de le îaire 
consentir aux modifications projetées. Telles étaient 
du moins les instructions que Lord John Russel avait 
données à M. Poulett-Thomson ; 

« Le plus important de vos devoirs, avait dit le 
ministre à son ami, sera d’obtenir la coopération des 
provinces elles-mêmes, pour obtenir l’union législa¬ 
tive des deux provinces à des conditions équitables, 
fixer une liste civile permanente à la Couronne, éta¬ 
blir un système électif de gouvernement local. » 

M. Poulett -1 homson, muni de ces ordres, et plein 
d’espoir, arriva le 17 octobre 1839 à Québec, où il 
prit la succession de Lord Colborne. Le 26, il était 
à Montréal, la nouvelle capitale du Bas-Canada. Il 



GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


181 


n'avait pas, dans cette province, à obtenir l’assenti- 
mentd’uneassemblée : àla suite des troubles de 1837, 
on avait suspendu l’exercice de la Constitution, et 
nommé un Conseil spécial de 22 membres, qui, par 
12 voix contre 3, approuva, malgré l'hostilité de la 
population, les projets du Gouverneur. 

Quant au Haut-Canada, il consentait à l’Union, 
mais à des conditions trop léonines : la langue an¬ 
glaise seule langue officielle, le siège du Gouverne¬ 
ment en Haut-Canada, qui aurait 62 députés pour 
400.000 âmes, tandis que les 650.000 habitants du 
Bas-Canada seraient représentés par 50 mandataires 
seulement. 

M. Poulett-Thomson, si défavorable qu’il fût aux 
Canadiens-Français, ne pouvait accepter pour eux 
ces conditions. Malgré son ministère, s’appuyant 
sur l’opposition, manœuvrant en vieux routier des 
Communes, il retourna l’Assemblée, et fit voter, par 
29 voix contre 21 l’égalité de la représentation. Il 
abandonnait néanmoins aux Haut-Canadiens la ca¬ 
pitale, et la question de la dette. Considérant alors 
sa besogne comme faite, deux mois après son débar¬ 
quement, il expédiait en Angleterre son projet à 
la ratification du Gouvernement impérial. (19 oc¬ 
tobre, 22 décembre 1839.) 

Naturellement, les populations du Bas-Canada, 
qui n’avaient pas été consultées, protestèrent par 
tous les moyens en leur pouvoir. Le clergé catho¬ 
lique aussi. Mais les Communes adoptèrent le projet, 
malgré ses imperfections, par 156 voix contre 6. 
M. Hume, un vieil ami du Canada, cependant, pré- 


11 



ï82 la littérature canadienne française 


féra cette mesure à la tyrannie ou à l’anarchie, et 
beaucoup de membres, ennemis de l’établissement 
d’une sorte de république française en Amérique, 
marquèrent néanmoins leur sympathie pour nos 
malheureux compatriotes. A la Chambre des Lords, 
le débat fut plus sérieux; Lord Brougham et le duc de 
Wellington s’opposèrent à l’Union. Le comte de 
Gosford, ancien Gouverneur général, avant Colborne, 
se fit l’avocat des Canadiens-Français. Enfin, tandis 
que certains tories voulaient annexer Montréal au 
Haut-Canada,et laisser le Bas-Canada sous le régime 
de 1791 (M. Parkinton, aux Communes), sir Robert 
Peel rêvait le premier du Dominion qui fait, depuis 
1867, la grandeur de l’Amérique britannique. 

Le projet Poulett-Thomson fut adopté, à l’exclu¬ 
sion de l’organisation municipale, et son auteur créé 
par la Reine Lord Sydenham et Toronto. 

Voici la Constitution dans ses grandes lignes : 

Le Haut et le Bas-Canada ne formaient qu’une 
seule colonie, dont le pouvoir législatif appartenait 
au Conseil législatif (nommé à vie, président nom¬ 
mé par le Gouverneur); et à la Chambre d’Assem¬ 
blée; (élue à raison de 42 membres par province, 
parmi les sujets anglais justifiant de 500 $ de re¬ 
venu). Le nombre des représentants ne pouvait être 
changé que par les 2/3 des membres de chaque 
Chambre. Le Gouverneur et la Reine avaient droit 
de sanction sur les bills. La langue législative était 
l’anglais(i) ; les revenus formaient un fond consolidé. 


(1) Un article publié récemment par Ignotits dans la Presse 




GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 183 


Une liste civile remplaçait les droits de la Couronne. 
Enfin le Parlement impérial devait ratifier les lois re¬ 
latives aux droits du Clergé, de la Couronne, et régler 
les rapports commerciaux du Canada avec les puis¬ 
sances. Kingston, en Haut-Canada, était choisi 
comme siège du gouvernement. 

Mais comment cette Constitution fonctionnerait- 
elle? Quelle serait l'influence des partis? La res¬ 
ponsabilité de l’Exécutif deviendrait-elle une réalité ? 
De là dépendait l’avenir de la nouvelle nation, et 


de Montréal, et cité dans le Paris-Canada du 15 octobre 1903 
qui nous parvient pendant la correction des épreuves, fait 
l’historique de la question des langues au Canada. 

Nous noterons seulement ici que les capitulations de 1759 
et 1760, l’Acte de Québec de 1774, et la Constitution de 1791 
restaient muets sur cette question. Néanmoins, en 1792 l’As¬ 
semblée législative du Bas-Canada décréta que les docu¬ 
ments parlementaires seraient écrits dans les deux langues. 
L’Acte d’Union de 1841 fit reculer les Canadiens-Français d’un 
demi-siècle, en déclarant (clause 41 e ) que les copies traduites 
en français ne sauraient être gardées aux archives des Chambre 
et Conseil, ni posséder l’autorité d’un texte original. Comment 
les Canadiens obtinrent en 1849 gain de cause sous le gouver¬ 
nement de lord Elgin, c’est le but de l’étude que nous résumons 
dans le présent chapitre. Ajoutons que dans l’Acte de Confé¬ 
dération de 1867, la clause 133 e est ainsi conçue : 

« Dans les Chambres du Parlement du Canada, et les Chambres 
de la -législature de Québec, l’usage de la langue française et 
de la langue anglaise dans les débats sera facultatif ; mais dans 
la rédaction des archives, procès-verbaux et journaux res¬ 
pectifs de ces Chambres, l’usage de ces deux langues sera 
obligatoire.» 

Nous profitons de cette note pour signaler à nos lecteurs les 
services que peut rendre aux Canadiens et aux Français le 
Paris-Canada, dirigé par M. Hector Fabre, Commissaire Géné¬ 
ral du Dominion à Paris. 






184 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


sur cette grave question du gouvernement respon¬ 
sable, la lutte allait s’engager. 

III. L’Union sous Lord Sydenham. 

Depuis longtemps, le Haut-Canada réclamait la 
responsabilité des Conseillers exécutifs devant la 
Chambre d’Assemblée, et le Bas-Canada, tout en 
demandant d’autres réformes encore, comprenait 
lui aussi l’importance de cette responsabilité. Dès 
1832, un remarquable article du Canadien s’en pre¬ 
nait au Conseil exécutif, « ce pouvoir occulte et 
intangible, doué du pouvoir de faire le mal sans 
être tenu d’en répondre, » et si les Canadiens-Fran¬ 
çais ont, avec plus d'énergie, mené campagne pour 
l’élection du Conseil législatif, c'est afin de faire 
triompher, par la coalition des deux Chambres, cette 
juste revendication. 

Le comte de Durham avait compris que le gou¬ 
vernement responsable, dont il écrit le nom dans les 
notes marginales de son rapport, s’imposerait par 
la force même des choses, et que le principe finirait 
par triompher, en Canada comme en Angleterre : 
« La Couronne, disait-il, doit se soumettre aux consé¬ 
quences nécessaires des institutions représentatives, 
et, si elle doit faire marcher le gouvernement 
d’accord avec le Corps représentatif, il faut qu’elle 
consente à le faire par le moyen de ceux en qui le 
Corps représentatif a confiance. » Lord Durham 
pensait qu’il suffirait, pour assurer le jeu du gou¬ 
vernement responsable, d’enjoindre au Gouverneur 



GÉRIN LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 1 85 


« de ne confier l’administration des affaires qu’à 
des hommes possédant l’appui de la majorité.... et 
de lui faire entendre qu’il ne pouvait pas compter 
sur le concours du Gouvernement impérial, dans 
toutes ses difficultés avec l’Assemblée, lorsque ces 
difficultés n’intéresseraient pas directement les rela¬ 
tions entre la mère-patrie et la colonie. » 

Ces idées furent froidement accueillies à Londres : 
les instructions données par Lord John Russell, qui 
changea depuis, à Lord Sydenham, ne devaient 
laisser à ce dernier aucun doute sur les intentions 
du gouvernement métropolitain. 

Le Secrétaire d’Etat aux Colonies écrivait, le 15 oc¬ 
tobre 1839 : 

« Il paraît que vous éprouverez peut-être de la 
difficulté à calmer l’agitation qui règne au sujet de 
ce qu’on appelle le gouvernement responsable. Je 
dois vous enjoindre néanmoins de refuser toute 
explication qui pourrait être considérée comme un 
acquiescement aux demandes contenues dans les 
pétitions et les adresses qui ont été présentées à ce 
sujet ». Il expliquait cette interdiction par le rôle 
même du Gouverneur général : « S’il doit obéir 
à ses instructions d’Angleterre, la responsabilité 
constitutionnelle n’existe plus; si d’un autre côté 
il doit suivre l’avis de son Conseil, il n’est plus un 
officier subordonné, mais un souverain indépen¬ 
dant... La responsabilité des ministres est impos¬ 
sible, même dans les questions de politique 
intérieure, car que serait devenu un gouverneur 
anglais obéissant aux injonctions d’une majorité 



1 86 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


conduite par M. Papineau? Néanmoins, il faut 
accorder aux talents et aux caractères des personnes 
influentes dans les colonies les avantages qui sont 
conférés dans le Royaume-Uni aux personnes de 
talent et de caractère employées dans le service 
public. » 

Cette concession dérisoire réduisait les Chambres 
à un rôle consultatif, et obligeait le Gouverneur, 
pour maintenir l’équilibre entre les deux pouvoirs, 
à recourir sans cesse aux expédients, au lieu de 
laisser librement fonctionner la bascule parlemen¬ 
taire. 

Une deuxième dépêche, — la seule que Lord 
Sydenham publia sans tarder, devait rassurer les 
Canadiens en les leurrant de faux espoirs, et leur 
promettre dans un but électoral, le gouvernement 
responsable refusé en fait. 

« Les charges occupées dans les Colonies, écrivait 
Lord Russell le 16 octobre, ne devront pas être 
regardées comme pouvant être occupées durant 
bonne conduite. Non seulement les officiers seront 
appelés à se retirer du service public chaque fois 
que des motifs d’intérêt général le requerront, mais 
un changement dans la personne du Gouverneur 
sera considéré comme une raison suffisante pour 
tout changement que son successeur pourra juger 
à propos de faire dans la liste des fonctionnaires 
publics... Ces remarques s’appliquent particulière¬ 
ment aux membres du Conseil Exécutif. » 

On crut le gouvernement responsable accordé ; 
mais il y avait équivoque, et les réponses ambiguës 



GÉR1N LAJOIE 


DIX ANS AU CANADA 1 87 


du Gouverneur ne la dissipèrent pas tout d’abord. 
Tantôt il écrivait : « Le Gouverneur doit être sou¬ 
verain ou ministre. Dans le premier cas, il peut 
avoir des ministres, mais il ne peut être responsable 
au Gouvernement impérial, et tout gouvernement 
colonial devient impossible. Il doit par conséquent 
être ministre, et dans ce cas, ne saurait être sous le 
contrôle d’hommes de la colonie. » Tantôt, au 
contraire, il déclarait « qu’un des principaux devoirs 
du Gouverneur est de former et conduire le gouver¬ 
nement de manière à marcher d’accord avec la 
Chambre d’Assemblée. » Enfin, il déclara en public, 
à Halifax, qu’il comptait : « prêter respectueusement 
l’oreille auxopinions qui pourraient lui être offertes. » 
Le gouvernement responsable n’existait donc pas, 
et la lutte allait reprendre plus ardente. 

Sur ces entrefaites se tint en Bas-Canada la der¬ 
nière session du Conseil spécial, et le Gouverneur 
promulgua en grande pompe l’Acte d’Union, le 
10 février 1841, jour aniversaire des traités de 1763, 
du mariage de la Reine, et de la suspension de la 
Constition, en 1838. 

Les Canadiens-Français hésitèrent quelque temps 
sur la conduite à tenir. Mais un jeune homme qui 
devait jouer dans les événements futurs un rôle de 
premier plan, M. La Fontaine, alors âgé de 34 ans, 
publia une adresse qui traçait leur devoir à nos 
compatriotes. Il proclamait la nécessité du gouver¬ 
nement responsable, déclarait qu’il fallait accepter 
provisoirement l’Union, tout en réservant le principe, 
et, se joignant aux réformistes du Haut-Canada, 



1 88 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


obtenir que les colons eussent entre les mains la 
gestion de leurs affaires. Le succès de M. La Fon¬ 
taine (i), un homme de Plutarque, qui avait repoussé 
les offres les plus flatteuses de Lord Sydenham, 
fut immense. Le parti français l’acclama comme son 
chef, l’unissant à M. Baldwin, leader des réformistes 
anglais. M. La Fontaine espérait établir en Canada 
le véritable gouvernement constitutionnel. Le co¬ 
mité canadien de Québec le seconda dans cette voie, 
prêchant la discipline au parti, déclarant que « toute 
agitation des questions mineures doit être interdite, 
jusqu’à ce que l’on ait obtenu justice. » 

Mais les premières élections furent viciées par des 
fraudes et des violences qui attirèrent à Lord 
Sydenham la réprobation des journaux de Londres 
eux-mêmes. On remania les circonscriptions électo¬ 
rales; la corruption s’étala au grand jour; on écarta 
les lieux de vote des centres les plus populeux; 
les faubourgs des grandes villes perdirent la fran¬ 
chise électorale, et, dans le comté de Terrebonne, 
M. La Fontaine fut vaincu, grâce à l’intervention de 
quelques centaines d’individus armés, qui occu¬ 
pèrent le poil, et empêchèrent d’approcher les 
électeurs paisibles. S’il y eut, en Haut-Canada, 26 ré¬ 
formistes contre 16 tories (ancien Family compact), 


(1) On trouvera dans le livre de M. L. O. David, Le Canada 
sous l’Union, quelques notes sur La Fontaine qui font vivre 
cet homme de cœur plus que l’impersonnelle histoire de 
Gérin-Lajoie. (Montréal, 1899, p. 4-16) 

Voir du même auteur Les patriotes de 1837-38, (Réimpr. 
à Montréal, s. d. in-12). 




GÉRIN LAJOIE 


BIX ANS AU CANADA 189 


on fit passer en Bas-Canada 13 unionistes contre 

23 adversaires de l’Union. La Chambre eût été beau¬ 
coup plus opposante encore, sans les manœuvres de 
Lord Sydenham. Quant au Conseil législatif, sur 

24 membres, il n’en comptait que 8 d’origine fran¬ 
çaise. 

Le Gouverneur général, ayant formé son Con¬ 
seil exécutif, ouvrit alors la première session du 
Parlement Canadien, où une importante minorité 
devait son élection à des moyens inavouables. 

Le ministère que l’on appelle parfois Draper- 
Ogden, du nom de deux de ses principaux membres, 
ne mérite pas cette étiquette : il ne fut que le mi¬ 
nistère de Lord Sydenham. M. Baldwin, qui en fit 
partie quelque temps, ne tarda pas à démissionner. 

On était bien loin encore du gouvernement res¬ 
ponsable, et si M. Turcotte (1), en s’appuyant sur 
le rapport Durham et la dépêche Russell du 16 oc¬ 
tobre crut pouvoir dire qu’il existe déjà en théorie, 
Gérin-Lajoie fait preuve d’une plus grande perspi¬ 
cacité politique, en lui déniant toute existence réelle: 
la dépêche du 15 octobre le prouve surabondam¬ 
ment. Maissi l’Union de 1841 nefmissait pointparde- 
venir un régime parlementaire, elle n’était pour le 
Haut comme pour le Bas-Canada, qu’une aggrava¬ 
tion de la constitution précédente, etqu’un acte hypo¬ 
crite. Tout dépendait du Parlement, et de l’action des 
libéraux anglais et français, unis sous La Fontaine 


(1) f. Turcotte, Le Canada sous l’Union , 2 vol. (Québec, 
1871-1872). 


11 . 






I 90 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


et Baldwin. Ils allaient en quelques années détruire 
les préventions de Londres, et amener l’Angleterre 
aux idées de sir Robert Peel, qui paraissaient alors 
chimériques. 

Le discours du trône, outre une allusion à 
l’affaire Mac-Leod (1), qui, avec la question des 
frontières de la Madawaska, faillit amener des hosti¬ 
lités entre l’Angleterre et les États-Unis, annonçait 
des améliorations dans les services postaux, et 
faisait miroiter aux yeux de l’Assemblée la garantie 
d’un emprunt de £ 1.500.000 destiné aux travaux 
publics, promettait des réformes pour l’enseigne¬ 
ment, l’émigration, la gestion des terres de la 
Couronne, et l’établissement d’autorités munici¬ 
pales. Du gouvernement responsable, pas un mot. 
L’opposition ne s’endormit point. M. Baldwin, ayant 
donné dès la première séance sa démission, sur le 
refus de Lord Sydenham de faire entrer au Conseil 
exécutif aucun Canadien-Français, devait être un 
des plus irréductibles adversaires auxquels le Gou¬ 
verneur eût affaire. On posa nettement la question de 
la responsabilité. M. Boswell, mécontent des ré¬ 
ponses ambiguës formulées par le procureur gé¬ 
néral Draper, demanda quelle serait la conduite du 
ministère, s’il ne trouvait une majorité; et sur la 


(1) Alexandre Mac-Leod fut pris en janvier 1841 sur terri¬ 
toire américain, et incarcéré sous l’accusation d’avoir participé 
au désastre du vapeur Caroline , lors des troubles. Le gou¬ 
vernement anglais prétendait que cet acte, ordonné par les 
autorités, était une mesure de salut public, et que les tribunaux 
américains étaient incompétents. 




GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


191 


réponse des Conseillers qu’ils démissionneraient, 
il y eut une certaine sensation dans l’Assemblée, et 
les députés disaient en sortant : We hâve then the 
responsible governmentl 

Mais ce n’était qu’une apparence. Que valait un 
gouvernement responsable, à qui 50 voix, repré¬ 
sentant 162.000 citoyens, donnaient la majo¬ 
rité sur 25, qui en représentaient 570.000? On 
le vit bien, lors des débats sur l’Adresse en ré¬ 
ponse au Discours du trône. Un premier amende¬ 
ment de l’hon. Robert Baldwin, protestant contre 
l’Union fut repoussé. Un second, de M. Merrit, ex¬ 
primant l’espoir d'une prochaine révision constitu¬ 
tionnelle, fut adopté, mais la motion fut escamotée 
par un de ces tours familiers à Lord Sydenham qui 
fit ajouter par la Commission : « Dans le cas où 
l’expérience en démontrerait la nécessité. » Enfin, 
l’adresse de M. Neilson « enregistrant un protêt » 
comme on dit là-bas en style parlementaire, ne fut 
pas plus heureuse que l’amendement Baldwin. 

Le Parlement, d’ailleurs, manquait de cohésion. 
Les députés ne se connaissaient pas. Venus de 
contrées lointaines, ils se suspectaient parfois mu¬ 
tuellement à cause des fraudes électorales, et une 
dernière illégalité de Lord Sydenham, pour em¬ 
pêcher l’invalidation des élections contestées, ne ra¬ 
mena pas la confiance des réprésentants. 

Lord Sydenham put bien faire adopter les me¬ 
sures qui lui- tenaient le plus au cœur, comme l’éta¬ 
blissement du Bureau des Travaux Publics, et des 
Conseils de district, mais le 3 septembre 1841, Pop- 




192 


LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


position faisait voter les importantes Résolutions 
qui sont comme la Déclaration des Droits publics 
Canadiens. 

Elles proclamaient les principes suivants : 

« i° — Le plus important et le plus incontestable 
des droits politiques du Peuple canadien, est d'avoir 
un gouvernement provincial pour la protection de 
ses libertés, pour exercer une influence constitu¬ 
tionnelle sur les départements exécutifs de son gou¬ 
vernement, et pour légiférer sur toutes les matières 
du gouvernement intérieur. 

« 2 0 — Le Chef du pouvoir exécutif de la Pro¬ 
vince étant, dans les limites de son gouvernement, 
le représentant de son souverain, est responsable 
aux autorités impériales seulement, mais néanmoins 
les affaires locales ne peuvent être conduites par lui 
qu’avec l’assistance, au moyen, par l’avis et d’après 
les informations d’officiers subordonnés dans la 
Province. 

« 3 0 — Pour maintenir entre les différentes 
branches du Parlement provincial l’harmonie qui 
est essentielle à la paix, au bien-être et au bon gou¬ 
vernement de la Province, les principaux aviseurs 
du représentant du Souverain, constituant sous lui 
une administration provinciale, devront être des 
hommes jouissant de la confiance des représentants 
du peuple, offrant ainsi une garantie que les in¬ 
térêts bien entendus du peuple, que Notre Gra¬ 
cieuse Souveraine a déclarés devoir être de tout temps 
la règle du gouvernement provincial, seraient fidèle¬ 
ment représentés et défendus. 



GÉUIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


*93 


« 4 0 — Le peuple de cette Province a de plus le 
droit d’attendre de l’administration provinciale ainsi 
composée qu’elle emploiera tousses efforts pour que 
l’autorité impériale, dans les limites constitution¬ 
nelles, soit exercée de la manière la plus conforme 
à ses vœux et à ses intérêts bien entendus. » 

C’était proclamer l’existence du gouvernement 
responsable, que lord John Russell déniait alors au 
Canada, mais qu’un nouveau ministre allait faire 
essayer par un nouveau gouverneur. 

La première session du premier Parlement des 
Canadas-Unis tirait à sa fin lorsque lord Sydenham 
qui sollicitait son congé pour raisons de santé, fit 
une chute de cheval mortelle. L’accident eut lieu 
le 4 septembre; le 19 il succombait, à l’âge de 42 
ans. 

Son administration semble, au premier abord, 
avoir pleinément réussi. Grâce à une activité vrai¬ 
ment digne d’un homme d’Etat, et à une profonde 
connaissance de la stratégie parlementaire, il avait 
pu établir l’Union, et faire voter de nombreuses et 
importantes mesures. Appuyé par lord John Russell, 
très sûr de lui-même, profondément anglais, le 
Gouverneur avait remporté de grands succès. Sa belle 
humeur, son affabilité, lui avaient gagné le cœur de 
bien des Haut-Canadiens. Mais la solidité de l’édi¬ 
fice restait douteuse. Lord Sydenham avait pu 
s’assurer par des moyens peu loyaux, une majorité 
éphémère. Il avait complètement négligé et méprisé 
une partie importante de la population, les Cana¬ 
diens-Français, qui l’exécraient justement. Toutes 



194 LA littérature canadienne française 


ses faveurs allaient au Haut-Canada. Fidèle aux 
instructions impériales, il assurait à l’élément anglais 
la prépondérance. On comprend les sentiments qui 
l’avaient inspiré : on comprend aussi son impopula¬ 
rité chez les Bas-Canadiens, et les libéraux de la 
nuance Baldwin (i). Les Canadiens-Français ne lui 
pardonnèrent jamais ce gouvernement partial, et 
cette politique hypocrite qui ressemble parfois à 
celle de Maître Jacques, allant de Cléante à Harpa¬ 
gon : laissant croire aux Canadiens qu’ils ont le 
gouvernement responsable et faisant de ses ministres, 
qu’il appelle my officers de simples chefs de bu¬ 
reaux. 

Aussi M. Étienne Parent, dans un retentissant 
article du Canadien le traite-t-il de « Satrape éhonté», 
ce qui est peut-être un peu vif. M. Turcotte, en 
termes plus modérés, rend justice à ses qualités, 
mais déclare que « les mesures importantes qu’il 
fit passer ne pourront jamais faire oublier la politique 
tyrannique qu’il suivit à l’égard de la population 
libérale (2)». M. Poulett-Scrope, son frère, le défend, 
naturellement (3) mais Gérin-Lajoie, qui rend ce¬ 
pendant justice à tous les Anglais quand ils le 
méritent, regarde — et nous ne seront point pour 
le démentir — le premier Gouverneur des Provinces 


(1) M. Baldwin avait fait obtenir à M. La Fontaine, battu 
à Terrebonne, un siège dans le comté anglais d'York (24 sept. 
1841.) 

(2) Turcotte, op, cit, I, p. 106. 

(3) Life of Lord Sydenham, by G. Poulett-Scrope (Londres, 
1843, in-8»). 




GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


ï 95 


Unies « comme un rusé politique et comme un 
tyran. » 


IV. Essai de gouvernement responsaele 
sous sir Charles Bagot. 

A cette administration dictatoriale et presque 
sans ministres, allait succéder, sous un Gouverneur 
plus libéral, un loyal essai de gouvernement res¬ 
ponsable. En quelques mois, nous verrons s’établir 
un régime constitutionnel, à l’image du gouverne¬ 
ment britannique. 

Après un intérim de quatre mois, fait par sir 
Richard Downes Jackson, commandant militaire, le 
nouveau Gouverneur général arrivait à Kingston, le 
io janvier 1842, et son trop court proconsulat 
devait être des plus importants pour le développe¬ 
ment des libertés politiques canadiennes. 

Dès le premier jour, sir Charles Bagot qui, 
pendant sa carrière déjà longue, avait exercé d’im¬ 
portantes fonctions diplomatiques, montra qu’il 
voulait être impartial. Il répondit à une adresse 
francophobe du maire de Kingston, « qu’il désirait 
contribuer au bien-être de tous les sujets de sa 
Majesté. » 

Sir Charles Bagot rompit en politique avec les 
errements de Lord Sydenham, et tâcha de faire 
entrer au ministère quelques personnalités fran¬ 
çaises. Des démarches furent commencées pendant 
l’été 1842. Quelques Canadiens-Français, Mondellet, 
Vallières de Saint Réal, occupèrent des fonctions 



196 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


publiques; mais il fallait attendre la session du Par¬ 
lement pour les modifications les plus importantes. 
Elle s’ouvrit le 8 septembre 1842. Les ministres re¬ 
doutaient un vote de méfiance. Des bruits de rema¬ 
niements couraient. On parlait de la retraite de 
MM. Draper et Ogden; M. La Fontaine allait arri¬ 
ver au pouvoir; il avait eu trois longues entrevues 
avec sir Charles. M. Draper essaya d’une habile ma¬ 
nœuvre pour faire échouer la combinaison. 11 déclara 
qu’il avait toujours été partisan de l’accession des 
Français aux affaires; il lut une lettre de sir Charles 
Bagot offrant à M. La Fontaine la charge de procu¬ 
reur général pour le Bas-Canada, et à M. Baldwin 
pour le Haut-Canada. Si M. La Fontaine refusait — 
et il ne pouvait accepter, comme nous l’allons voir, 
sans réserves, — c’était l’cccasion ou jamais de répé¬ 
ter l’éternelle antienne : «Les Franco-Canadiens ne 
sont pas un parti de gouvernement. » 

M. La Fontaine prit la parole. Sans doute, il avait 
reçu la lettre du Gouverneur, mais au moment 
d’entrer en séance, presque au moment où M. Dra¬ 
per en avait donné lecture. Or, il ne pouvait 
ni ne voulait entrer au pouvoir sans l’honorable 
Robert Baldwin, le chef du parti libéral anglais. 
Mais M. Baldwin ne voulait point collaborer avec 
quelques-uns des ministres restants, M. Sherwood, 
en particulier, qui remplissait la charge de sollici- 
tor général. Tout cela demandait du temps, des 
négociations délicates et longues. M. Draper allait 
tout faire échouer, en publiant une lettre privée de 
Son Excellence. 



GÉRIN LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


197 


M. La Fontaine exigeait le tout, un cabinet homo¬ 
gène, réformiste, libéral, et non pas un cabinet 
Draper remanié, avec un nom français ou deux pour 
donner le change. Grâce à son discours, prononcé 
en langue française (i) malgré quelques protesta¬ 
tions, l’équivoque était dissipée, la manœuvre de 
M. Draper n’avait pas de résultat, et le Gouverneur 
général devait choisir en connaissance de cause entre 
deux politiques. 

L’émotion fut grande. On s’ajourna au lendemain, 
mercredi 13 septembre. Ce jour-là, sir Charles 
Bagot écrivait à M. La Fontaine, pour lui offrir un 
portefeuille, ainsi qu’à MM. Baldwin, Morin (2), 
Parent, Girouard, et abandonnait les membres de 
l’administration précédente. La Chambre s’ajourna 
encore au lundi suivant, pour laisser au cabinet le 
temps de se constituer. Les Canadiens étaient vain¬ 
queurs sur toute la ligne (3). 


(1) « On me demande de prononcer dans une autre langue 
que ma langue maternelle le premier discours que j’aie à faire 
dans cette Chambre. Je vous défie de me forcer à parler la 
langue anglaise. Mais je dois informer les honorables membres 
que quand bien même la langue anglaise me serait aussi 
familière que la langue française, je n’en ferais pas moins 
mon premier discours dans la langue de mes compatriotes 
Canadiens-Français, ne fût-ce que pour protester solennelle¬ 
ment contre cette cruelle injustice de l’acte d’Union, qui tend 
à proscrire la langue maternelle d’une moitié de la population 
du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi- 
même. » (Gérin-Lajoie, cite p. 124, le discours in-exienso.) 

(2) Voir, sur M. Morin, l’ouvrage cité de M. L. O. David, 
Le Canada sous l’Union, p. 17-18. 

(3) Le 30 janvier 1843, M. Baldwin, qui avait été battu dans le 
comté de Hastings fut élu par les Canadiens-Français de 




198 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Voilà nos compatriotes pour la première fois au pou¬ 
voir. En quelques mois, l’œuvre de lord Sydenham 
est détruite. Le premier acte des nouveaux ministres 
est de rendre la franchise électorale aux faubourgs 
qui l’avaient perdue. L’opinion anglaise sanctionna 
les mesures prises par sir Charles, et le Gouverneur 
général, joint à ses conseillers, semblait destiné à faire 
le bonheur des provinces, quand la maladie vint 
frapper cruellement le principal artisan des grandes 
réformes, sir Charles Bagot dont la santé déclinait 
rapidement. En novembre, une maladie de cœur se 
déclara, qui ne laissait aucun espoir aux médecins. 
En mars, il remit le pouvoir à son successeur, sir 
Charles Metcalfe, et le 19 mai 1843, il expirait. Ce fut 
un deuil national. La nouvelle de sa mort émut dou¬ 
loureusement tous nos compatriotes, et un journal 
de l’époque fait ce bel éloge de cet homme de bien: 

« Dire qu’on a fait chanter des messes dans toutes 
les paroisses du Canada pour le rétablissement d’un 
gouverneur anglais, cela vaut mieux que des volumes 

pour peindre les mœurs publiques de ce pays. 

Notre bon Gouverneur, tel est le nom, le seul nom 
peut-être, sous lequel il sera connu par la suite dans 
les chaumières de nos paysans. » (Courrier des 
Etats-Unis 24 mai 1843.) 

IV. Gouvernement Metcalfe. Réaction. 

La maladie de sir Charles Bagot avait laissé le 
champ libre aux nouveaux Conseillers exécutifs, et 


Rimouski, sur le recommandation de M. La Fontaine. Il lui 
rendait ainsi le service qu’il en avait reçu l’année précédente. 





GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


199 


l’essai de gouvernement responsable s’accomplissait 
dans les meilleures conditions. Les conseillers deve¬ 
naient de plus en plus des ministres. Si l’ombre de 
lord Sydenham était revenue après quelques mois 
de ce régime, elle n’eût point reconnu l’œuvre éla¬ 
borée au prix de tant de peines, et de tant d’équi¬ 
voques. 

Le nouveau Gouverneur général, sir Charles 
Metcalfe arrivait avec des idées auprès desquelles 
celles de lord Sydenham pouvaient passer pour libé¬ 
rales. M. Poulett-Thomson avait au moins essayé de 
gouverner avec les réformistes, tandis que le nou¬ 
veau représentant de la Couronne nourrissait de se¬ 
crètes sympathies pour le parti tory, qui lui semblait 
le seul anglais. 

Sir Charles Metcalfe n’était point le premier venu. 
Ancien Gouverneur général des Indes, puis de la 
Jamaïque, favorable, en Angleterre au parti whig, 
très estimé par M. Gladstone, désintéressé, actif, 
assez peu au courant des affaires canadiennes avant 
son arrivée dans le pays, il devait, dès les premiers 
pas, s’aventurer sur un terrain difficile. Son opinion 
sur les collaborateurs immédiats que lui avait légués 
sir Charles Bagot n’était point des plus favorables, 
et MM. La Fontaine et Baldwin surtout lui sem¬ 
blaient moins des alliés que des antagonistes. 
M. La Fontaine, quoique « juste et honorable » , 
était « méfiant et soupçonneux», et ne semblait « pas 
absolument à la hauteur de sa position ». Quant à 
M. Baldwin, qui avait « usurpé le gouvernement 
devant la maladie de sir Charles Bagot », il ne 



200 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


pouvait rien comprendre « an caractère de sir 
Charles Metcalfe, qui faisait tout par lui-même, et 
s’efforçait de mettre chacun à sa place. » (i) 

Sir Charles Metcalfe, avait immédiatement de¬ 
viné les difficultés qui ne manqueraient pas de se 
produire entre lui et son ministère, au sujet même 
de la pratique du gouvernement responsable. La 
question des rapports entre le Gouverneur et les 
Conseillers exécutifs — rappelons que les ministres 
n’avaient point d’autre titre — ne s'était pas encore 
posée. Lord Sydenham avait laissé MM. Draper 
et Odgen dans une situation subalterne, et sir 
Charles Bagot, ayant accordé sa confiance aux hom¬ 
mes les plus populaires de l’Assemblée, eût sans 
doute gouverné d’accord avec eux, si la maladie 
ne l’avait empêché de faire cette expérience. 
MM. Baldwin et La Fontaine allaient donc se trou¬ 
ver en désaccord avec le Gouverneur général, mais 
soutenus par la majorité de l'Assemblée. La grosse 
difficulté du gouvernement colonial représentatif se 
trouverait donc soulevée : le Gouverneur était-il un 
chef d’Etat indépendant, ou un simple ministre de 
la métropole? 

Sir Charles Metcalfe s’indignait d’entendre les 
membres de son Conseil s'appeler : les ministres, 
l’administration, le cabinet, le gouvernement. 

« Cette nomenclature, écrit-il dans sa longue 


(i) Voir J. W, Raye, Life and Correspondance of Charles, 
Lord Metcalfe, etc. (Londres, 1854, 2 vol. in-8°. ), et Gérin-La- 
joie, p. 111-155. 




GÈRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 1 


201 


lettre du 24 avril peut donner une idée de leurs 
prétentions. Ils se regardent comme un ministère 
responsable, et attendent que la conduite et la poli¬ 
tique du Gouverneur se plierait à leurs vues et à leurs 
fins de partis. » 

Dans une dépêche à son ministre, il étudie at¬ 
tentivement la situation des partis, et montre de 
grandes préventions contre les Canadiens-Français, 
qui peuvent être l’appoint d’une majorité, mais 
s’opposent énergiquement à toute tentative pour 
anglifier la population. Les réformistes, dont beau¬ 
coup sont d’anciens rebelles de 1837, ne lui inspirent 
pas plus de confiance; c’est dans le parti conser¬ 
vateur seul que l’on trouve le dévouement aux in¬ 
térêts anglais. Or, ce parti, l’ancien Family Com¬ 
pact est écarté des affaires, et, malgré la sympathie 
que sir Charles éprouve pour les tories, il doit se 
passer d’eux, et par là, leur devenir suspect. Sir 
Charles Metcalfe, prisonnier de son Conseil, des 
réformistes, et des Français, écrit à Lord Stanley, mi¬ 
nistre des colonies : « Le Gouverneur doit-il être 
simplement un instrumententre les mains du Con¬ 
seil, ou doit-il exercer son jugement privé dâns 
l’administration du gouvernement? Laquestionqui 
devra se décider sous mon administration, c’est de sa¬ 
voir si le Gouverneur aura ou non une voix dans le 
Conseil, ou s’il sera un instrument passif entre les 
mains d’un parti, pour proscrire les adversaires de 
ce parti, ces adversaires formant la classe la plus sin¬ 
cèrement attachée à l’Empire, et le Gouverneur 
chargé de les proscrire étant un gouverneur anglais. » 




202 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Sir Charles Metcalfe était assez découragé; dans 
une dépêche que Gérin-Lajoie cite in extenso, il 
examine à son tour la théorie du gouvernement res¬ 
ponsable, tel que Lord Durham l’a rêvé, que Lord 
Sydenham l’a organisé malgré lui, et que sir Charles 
Bagotl’a établi. Sa doctrine se résume en ces quel¬ 
ques lignes : 

« Dans une colonie subordonnée à un gouverne¬ 
ment impérial, il peut arriver que le parti dominant 
soit hostile aux sentiments de la mère-patrie, ou 
qu’il ait des vues incompatibles avec ses intérêts. 
On devrait considérer cela attentivement, avant 
d’établir le système que l’on a désigné sous le nom 
de gouvernement responsable. » (i) 

Remarque très judicieuse; mais le gouvernement 
responsable s’établit parla force des choses dans une 
colonie parvenue à l’âge de majorité. 

L’attention fut détournée pendant quelques temps, 
par la discussion sur le siège du gouvernement ; mais 
une fois Montréal choisie comme capitale, au lieu de 
Kingston, les rapports entre le Gouverneur et les 
Conseillers devinrent de plus en plus tendus. Une 
rupture était imminente : elle se produisit, plus 
brusquement encore qu’on ne l’avait prévu, le lundi 
27 novembre 1843. 

A l’ouverture de la séance, M. La Fontaine se 


(1) Peut-être verrons-nous quelque jour, malgré les rêves 
impérialistes de M. Chamberlain, cet antagonisme se mani¬ 
fester entre les intérêts de la Grande-Bretagne et non seule¬ 
ment du Dominion , mais encore du jeune Commonwealth 
australien. 




GÈRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


20'3 


leva, et annonça que le ministère tout entier, à l’ex¬ 
ception de M. Daly, avait donné sa démission, et 
que le Gouverneur l’avait acceptée. Remettant à plus 
tard ses explications, il quitta son banc, ainsi que 
ses collègues. On se perdit en conjectures. Mille 
bruits couraient sous le manteau. Enfin, à la de¬ 
mande de l’Assemblée, sir Metcalfe publia les docu¬ 
ments relatifs à la crise — on pouvait presque dire 
au coup d’Etat, 

Les documents comprenaient un mémoire des mi¬ 
nistres démissionnaires, et une réplique du Gou¬ 
verneur général, contradictoires naturellement. 

M. La Fontaine et ses collègues avaient compris 
que le Gouverneur général n’était pas d’accord avec 
eux au sujet du principe même de la responsabilité, 
garanti par les fameuses Résolutions du 3 sep¬ 
tembre 1841; le Gouverneur tenait que l’accord 
n’était pas nécessaire entre son Conseil et lui, et en¬ 
tendait être seul responsable de ses actes devant 
la Couronne. Son Excellence était d’ailleurs, depuis 
quelques mois, obligée de suivre une marche poli¬ 
tique qu’elle désapprouvait. 

A cette question de principe, le Gouverneur oppo¬ 
sait une question de fait. Il se déclarait — hypocrite¬ 
ment si nous en croyons les dépêches officielles dont 
nous avons donné des extraits — partisan du gouver¬ 
nement responsable, mais il désirait garder le droit 
de faire certaines nominations par lui-même, sans 
prendre l’avis du Conseil. En outre, le Gouverneur 
voulait réserver à la sanction royale un bill de M. Bal¬ 
dwin, frappant les sociétés secrètes, et en particulier 



204 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


les Orangistes. Les ministres prétendaient donner 
le change à l’opinion, soulever en leur faveur la 
Chambre, et mettre dans une fausse position le 
Gouverneur qui, sur quelques points de détail seule¬ 
ment, était en désaccord avec eux. 

M. La Fontaine protesta. Jamais, dit-il, il n'avait 
réclamé le droit de donner des avis au Gouverneur : 
ce droit, il le tenait des Résolutions du 3 septem¬ 
bre 1841. Il avait réclamé, non le droit, mais son 
exercice, et, soucieux de faire respecter les préroga¬ 
tives constitutionnelles du Conseil, dissipé un ma¬ 
lentendu. 

Une adresse favorable aux ex-ministres, fut votée 
par 46 voix contre 23, et la réponse insolente de 
sir Charles Metcalfe (un avis de passer à l’ordre du 
jour) considérée comme « ne pouvant constituer un 
précédent dans la suite». 

Mais il fallait former un nouveau ministère. Tâche 
ardue. Seul, M. D. B. Viger, un Canadien-Français 
universellement estimé, avait bien voulu, avec 
M. Daly, ancien membre de l’administration Draper- 
Ogden, assurer son concours au Gouverneur, mais 
sans entraîner ses amis. Sir Ch. Metcalfe espérait 
réunir un ministère de concentration, réformistes, 
français, tories, dont il serait le chef véritable. 11 ne 
put constituer que le triumvirat Draper-Viger-Daly. 
Il résolut alors de compléter ce cabinet tant bien que 
mal, puis de réunir la Chambre de nouveau. Si 
la majorité suivait le ministère, tout était sauvé; 
sinon, une dissolution prématurée s'imposait. Si 
les élections tournaient en faveur du gouverne- 



GÉRIN-LAJOIE 


DIX ANS AU CANADA 205 


ment, on pouvait espérer que rien n’entraverait plus 
la marche des affaires. Dans le cas contraire sir 
Charles devrait demander son rappel. 

La longue dépêche où le Gouverneur général fait 
part de ce plan à l’administration centrale indique 
un certain manque de sang-froid, et, en tous les cas, 
une singulière façon de comprendre le gouvernement 
responsable. Néanmoins sir Charles Metcalfe le re¬ 
connaissait implicitement, malgré le coup d’Etat du 
27 novembre — un véritable 16 mai — puisque lui- 
même, Gouverneur général, se déclarait impuissant 
à lutter contre la volonté de l’assemblée, si elle se 
manifestait avec quelque ténacité, et si le pays la 
partageait. 

ïjC 


Le Gouverneur, qui voulait être l’arbitre des par¬ 
tis, se trouvait donc jeté dans la lutte politique et, 
malgré lui, devenait le chef des tories, l’adversaire de 
la coalition franco-réformiste. Il ne pouvait ren¬ 
contrer dans la Chambre d’éléments suffisants 
décidés à le soutenir, et sa personne se trouverait 
nécessairement discutée. Les illusions qu’il avait pu 
conserver sur l’efficacité du concours que lui apportait 
M. Viger devaient se dissiper bien vite, car la 
popularité du vieil homme d’état ne résistait pas 
à ce que certains Français appelaient son apostasie. 
Une brochure publiée à Kingston par le nouveau 
ministre ne lui ramena pas ses anciens amis. 

C’est qu’on ne gouverne pas le Canada comme les 
Indes ou la Jamaïque. Ce n’est pas à une popula- 


12 





206 la littérature canadienne française 


tion blanche, consciente de ses droits politiques, 
capable de les défendre, ayant goûté un an les dou¬ 
ceurs du self government que l’on peut retirer tout 
à coup les libertés lentement conquises au moment 
où elle croit les tenir. La déclaration que fit sir 
Charles aux habitants du district de Gore, ne laissa 
pas le moindre doute sur ses intentions. 

« Si vous entendez, disait-il, que chaque parole, 
chaque action du Gouverneur doive subir l’examen 
du Conseil, cela est tout à fait contraire à l'expédi¬ 
tion des affaires... Un tel abandon des prérogatives 
de la Couronne est, à mon sens, incompatible avec 
l’existence d’une colonie anglaise. » 

Lord Stanley, en Angleterre, exprimait les mêmes 
idées presque dans les mêmes termes, et les divers 
hommes d’Etats qui, au Parlement impérial, discu¬ 
tèrent la question, ne différèrent point d’avis. Ils 
semblaient, du reste, peu au courant des affaires ca¬ 
nadiennes, et ne comprenaient pas la véritable ques¬ 
tion. Ils auraient pu s’en informer en lisant les remar¬ 
quables articles publiés à cette époque par M. Chau¬ 
veau dans le Courrier des Etats-Unis, dirigé par 
notre compatriote Frédéric Gaillardet, l’ancien 
collaborateur de Dumas père, avec lequel il eut, lors 
de la Tour de Nés le, de si retentissants démêlés, qui se 
terminèrent par un duel (i). M. Chauveau montrait 
que l’illusion n’était plus permise, que le long malen¬ 
tendu se dissipait une fois de plus, et qu’il s’agissait 
de savoir, non pas « qui a le mieux respecté les cou- 


(i) Voir les amusants Mémoires de Dumas. 




GÉRIX LAJOIE — DIX AXS AU CANADA 


20 " 


tûmes parlementaires, de M. La Fontaine ou de 
M. Viger », mais « qui est pour le principe de la res¬ 
ponsabilité réelle du gouvernement, et qui est 
contre ». 

Cependant le cabinet n’était toujours pas consti¬ 
tué. Après neuf mois d’interrègne et de provisoire, 
le Gouverneur compléta tant bien que mal son 
Conseil, en y adjoignant MM. Morris, Smith, et 
D. B. Papineau, frère du grand patriote toujours 
exilé, Louis Papineau. Les nominations eurent lieu le 
2 septembre. Encore le gouvernement était-il tel¬ 
lement certain d’ètre mis en minorité, qu’il préféra 
dissoudre la Chambre immédiatement, et ne nom¬ 
mer les ministres manquants qu’après les élections. 

Les manœuvres à la Sydenham recommencèrent. 
Il fallait à tout prix une majorité. On ne négligea 
rien pour arriver à ce résultat. Les élections se faisaient 
ouvertement pour ou contre le Gouverneur, dont la 
haute valeur morale et la loyauté reconnue souf¬ 
fraient de cet état de choses. A Montréal, les 
candidats officiels , triomphèrent des députés sor¬ 
tants. Presque partout ailleurs, en Bas-Canada, 
les partisans de M. La Fontaine furent en majorité. 
Mais en Haut-Canada où l’on avait fait des élections 
une question d’attachement à la Couronne, le parti 
conservateur remporta la victoire — à quelques 
voix seulement. Difficilement, M. Baldwin put con¬ 
server son siège. 

Cette défaite des réformistes, par un jeu de 
bascule analogue à celui des élections anglaises, 
entre whigs et tories, assurait au ministère une 



208 la littérature canadienne française 


faible majorité, qui ne dépassa point une voix, 
dans certaines circonstances. Le Gouverneur et son 
Conseil étaient donc sûrs de vivre quelque temps 
encore. L’ancien parti ministériel, le grand parti 
Baldwin-La Fontaine, coalition des libéraux an¬ 
glais et des Canadiens-Français, devenait le parti de 
l’opposition, et MM. Baldwin et La Fontaine pronon¬ 
cèrent pendant cette période , quelques-uns de 
leurs plus beaux discours. 

Mais le Gouverneur, s’il était l’adversaire résolu 
du self-goverriment, ne voulait point néanmoins 
opprimer les Canadiens-Français. Il se faisait un 
devoir d’humanité de leur témoigner sa bienveil¬ 
lance. S’il acceptait à contre-cœur la proposition 
D. B. Papineau, tendant à faire abroger l’article 41 
de l’acte d’Union ( 1 ), il employa toute son influence 
à faire amnistier les condamnés politiques de 1838. 
L’adresse présentée par M. La Fontaine et trans¬ 
mise par le Gouverneur, fut accueillie favorablement, 
grâce au crédit de sir Charles Metcalfe, et le 3 1 Jan¬ 
vier 1843, la clémence royale s’étendait sur tous 
les Canadiens déportés ou en exil. 

Vers la même époque, sir Charles Metcalfe fut 
créé Lord Metcalfe de Fern-Hill, en récompense de 
ses efforts plus que de ses réels succès, car si la ses¬ 
sion de 1844-1845 apporta quelques résultats pra¬ 
tiques, la politique du Gouverneur subit plus d’un 
échec, et devant l’opposition grandissante s’amoin- 


(1) Emploi exclusif de la langue anglaise comme langue 
officielle. 





GÉRIN LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 209 


drissait de jour en jour l’autorité du Conseil exécu¬ 
tif, dont les membres n’avaient que peu d’influen¬ 
ce personnelle. 

Lord Metcalfe ne se faisait point d’illusions. Ses 
longues et nombreuses dépêches au ministre des 
colonies en font foi. 11 y étudie soigneusement 
l’état et la position des partis, et ne manque pas 
d’attribuer aux Canadiens-Français toutes les diffi¬ 
cultés qu'il rencontre. Ce parti, « il faut le briser » 
il faut lui refuser obstinément « ce système de gou¬ 
vernement appelé responsable ». Ses efforts tendent 
à détacher de jour en jour le Canada de la Grande- 
Bretagne. Il ne faut pas compter sur le loyalisme 
de cette colonie. Telles sont les conclusions de Lord 
Metcalfe. 

C’était sans doute aller trop loin. Mais Lord Met¬ 
calfe voyait la situation sous Iss plus noires couleurs 
et ne disait pas que l’obstacle à tout gouvernement ré¬ 
gulier résidait, non dans les Franco-Canadiens, mais 
dans sa personne même. Malgré ses grandes qualités 
il ne comprenait pas les exigences de son époque. 
Il voulait résister à cette évolution du Canada — et 
de toutes les colonies anglaises — vers la situa¬ 
tion d’Ltats mi-souverains, en attendant plus. Il 
se croyait toujours Gouverneur général des Indes, 
et obéissait aux instructions de Downing Street. 
Mais les lois qui président au développement des 
sociétés sont plus fortes que les chefs d’Ltat et que 
les Gouverneurs, car ce sont les lois biologiques, et 
le Canada continuait son développement normal 
dans une voie où il ne devait point s’arrêter. 


12 . 



210 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


L’incendie terrible qui, à deux reprises, dévasta 
Québec, détourna quelque temps les esprits de ces 
questions ; mais c’est alors néanmoins que prit 
naissance l’idée première du système de la double 
majorité. 

Les tories formaient la majorité de la députation 
haut-canadienne ; les Français occupaient la même 
situation en Bas-Canada. Abandonnant leurs an¬ 
ciens alliés les réformistes, alors quantité négli¬ 
geable comme nombre, sinon comme talent, les 
Canadiens-Français ne pouvaient-ils promettre 
leur concours à l’ancien parti du Family Compact , 
pour les affaires concernant le Haut-Canada, en 
échange d’un service analogue dans les questions 
relatives au Bas-Canada? Ainsi, chaque partie de 
la Province s’administrerait elle-même, chacune 
retrouvant sa liberté pour les questions d’intérêt gé¬ 
néral. Le principe était excellent. Il diminuait les 
inconvénients de l’Union, dont il démontrait, soit dit 
en passant avec M. Chauveau, la parfaite absurdité. 
11 préparait la voie à la Confédération actuelle. 
C’était déjà l’embryon de cette autonomie provin¬ 
ciale, la plus précieuse et la plus originale conquête 
du Canada contemporain. C’est à cette double ma¬ 
jorité que M. Baldwin sacrifia son portefeuille, à la 
fin de son second ministère. Mais il répugnait à 
beaucoup de bons esprits d’abandonner les alliés 
de la première heure au moment où la majorité 
leur échappait, et le système ne fut pas tout de 
suite mis en pratique. 

Lord Metcalfe ne devait pas voir son développe- 



GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


21 I 


ment, car la terrible maladie qui lui rongeait le vi¬ 
sage ayant empiré, il dut demander son rappel, et 
quitter ce Canada où, avec les intentions les plus 
louables, il laissait le pays en proie au malaise et 
divisé profondément, alors qu’il avait reçu des mains 
de sir Charles Bagot un ministère puissant pour le 
bien, et des affaires en pleine prospérité. 

VI. Lord Cathcart. 

L’administration de Lord Cathcart, qui s’étend de 
novembre 1845 à janvier 1847, fut P eu brillante. Il 
avait exercé jusque là les fonctions de commandant 
militaire, et devait à des difficultés survenues entre 
les Etats-Unis £t l’Angleterre au sujet de l’Orégon, 
sa nomination au poste de Gouverneur général. 
Aussi, laissant à ses Conseillers exécutifs les soins du 
gouvernement, s’occupait-il plus de l’armée que du 
pouvoir civil. Un bill de milice et une loi relative 
aux victimes des deux incendies étaient seuls annon¬ 
cés dans le discours du Trône, et le débat sur 
l’Adresse, très court, n’offrit pas un intérêt consi¬ 
dérable. 

A la fin de l’administration Metcalfe, le minis¬ 
tère, qui sentait sa faiblesse, avait tenté un rappro¬ 
chement avec le parti canadien-français. M. Draper 
consentait à sacrifier MM. Viger et Papineau, 
pour les remplacer par d’autres hommes politiques 
de même origine, mais investis de la confiance pu¬ 
blique. M. Caron, un des membres les plus influents 
de l’opposition, fut chargé de négocier la transac- 



2 12 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


tion avec M. La Fontaine. Comme ses démêlés per¬ 
sonnels avec lord Metcalfe interdisaient à l’an¬ 
cien ministre l’entrée du Conseil exécutif, on lui ré¬ 
servait un poste éminent dans la magistrature s’il 
décidait ses amis à entrer dans la combinaison. 
M. La Fontaine refusa, disant que si le ministère se 
trouvait trop faible, il n’avait qu’à démissionner, et 
que: ces remaniements s’accordaient mal avec le gou¬ 
vernement responsable. Sur ces entrefaites, Lord Met¬ 
calfe étant retourné en Angleterre, M. La Fontaine 
fut obligé par ses amis à publier la correspondance 
qu’il avait échangée avec M. Caron. 

La sensation fut profonde. Les agissements du 
ministère lui enlevèrent encore de son prestige, si 
c’était possible, et M. Viger fut très humilié de voir 
le cas que l’on faisait de son concours. Quant à 
M. La Fontaine, il sortit de cette affaire grandi aux 
yeux de ses compatriotes. 

Tous les efforts de M. Draper tendaient à briser 
le parti français, et quand la session fut close, et que 
M. Viger eut enfin abandonné le pouvoir, de nou¬ 
velles démarches commencèrentauprès de MM. Mo¬ 
rin et Caron. La manœuvre échoua encore. Il se 
formait néanmoins à Québec un parti modéré, qui 
voulait faire cesser l’état de guerre, et favoriser l’ac¬ 
cession des Canadiens-Français au Conseil exécutif, 
repoussant le « tout ou rien » de M. La Fontaine, 
et désirant vivre en bonne harmonie avec le Gou¬ 
verneur. M. La Fontaine, heureusement, tint ferme, 
et ne se laissa pas entraîner par ces « feuillants ». Il 
savait que l’heure du revirement finirait bien par 



GÉRIN LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


213 


sonner, que la mère-patrie orienterait un jour dans un 
sens nouveau sa politique coloniale, et que les Robert 
Peel et les Charles Bagot auraient à la fin raison des 
Stanley, des Sydenham et des Metcalfe. 

M. Chauveau continuait sa campagne dans le 
Courrier des Etats-Unis ; et une très belle étude, 
publiée le I er septembre 1846 dans le Morning Chro- 
nicle exposait au public de Londres la vraie situa¬ 
tion du Canada. Le grand journal anglais résumait 
la politique canadienne depuis l’Union, montrait le 
paysdotéd’un gouvernement responsable en théorie, 
arbitraire en pratique, et, déclarant que les Canadiens 
méritaient d’être bien gouvernés, blâmait implicite¬ 
ment la conduite de lord Metcalfe. 

Tous ces indices annonçaient un changement capi¬ 
tal, qui ne tarda pas à se produire : les craintes de 
guerre écartées, le ministre de Downing Street venait 
de nommer un nouveau Gouverneur général. 

YII. Lord Elgin et le Grand Ministère 

Lord Elgin et Kincardine, fils du célèbre Lord Elgin 
qui pilla le Parthénon, venait de quitter le gouverne¬ 
ment de la Jamaïque pour prendre, à trente-cinq ans, 
la direction politique du Canada(i).Malgré ses opinions 
personnelles, qui le rattachaient au parti conserva- 


(1) Après son passsage en Canada, Lord Elgin intervint 
par deux fois dans les affaires de Chine, en 1857, où il s’em¬ 
para de Canton et négocia le traité de Tien-Tsin, en 1860, où 
il obtint une part considérable des dépouilles du Palais d’Été. 
Il mourut Gouverneur Général de l’Inde en 1862. 




214 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


teur, il devait être plus libéral que ses prédécesseurs. 
Il arrivait au pouvoir dans des circonstances particu¬ 
lièrement critiques. Les mesures maladroites de Lord 
Metcalfe, succédant après un court intervalle à la ty¬ 
rannie de Lord Sydenham, ne pouvaient manquer 
de détacher peu à peu les Canadiens de la Couronne 
britannique. En outre, le libre échange, qui venait 
de triompher au Parlement d’Angleterre avec sir 
Robert Peel, allait enlever aux colonies quelques 
uns de leurs privilèges commerciaux, et méconten¬ 
ter beaucoup de négociants canadiens (i). On com¬ 
mençait à parler d’indépendance, d’annexion aux 
Etats-Unis, et les tories de Montréal, quoi qu’en eût 
pensé Lord Metcalfe, ne se montraient pas les plus 
loyaux sujets de la Reine. Aussi le nouveau Gouver¬ 
neur partait-il pour Montréal avec des instructions 
bien différentes de celles qu'avaient emportées 
M. Poulett-Thomson ou sir Charles Metcalfe. Lord 
Grey, ministre des colonies duministèrejohn Russell 
et auteur de la Colonial Politicy, ouvrage capital 
pour l’histoire du Canada vers cette époque, dési¬ 
rait appliquer les nobles idées de Fox, qui avait dit, 
cinquante ans plus tôt : « Le seul moyen de con¬ 
server avantageusement des colonies éloignées, c’est 
de les mettre en.état de se gouverner elles-mêmes. » 
Les directions envoyées en 1846 à sir John Harvey, 
Lieutenant-gouverneur de laNouvelle-Écosse — notre 
ancienne Acadie — furent communiquées a Lord El- 


( 1 ) C’était la contre partie des projets actuels de MM. Bal- 
four et Chamberlain. 





GÈRIN-LA JOIE — DIX ANS AU CANADA 


215 


gin avant son départ. Elles disaient en substance : 

« En donnant un appui convenable et légitime à 
votre Conseil, vous éviterez avec soin tout acte qui 
pourrait être interprété comme impliquant la plus 
légère objection personnelle aux membres de l’op¬ 
position... Le refus d’accepter l’avis qui vous serait 
offert par votre Conseil serait une raison suffisante 
pour ses membres de vous donner leur démission — 
démarche qu’ils adopteraient indubitablement s’ils 
croyaient que, à l’égard du différend soulevé contre 
eux et vous, l’opinion publique fût en leur faveur. 
Et s’il en était ainsi, il faudrait tôt ou tard accéder à 
leurs vues, puisqu’on ne saurait trop clairement 
reconnaître qu’il n’est ni possible, ni désirable, de 
gouverner aucune des provinces anglaises de l’Amé¬ 
rique du Nord en opposition aux vœux et aux désirs 
de ses habitants. » 

Cette dépêche ne fut point publiée alors, et l’on 
ne savait pas exactement quelles étaient les instruc¬ 
tions du nouveau Gouverneur. Mais sa réponse aux 
citoyens de Montréal, lors de sa réception, autori¬ 
sait déjà les plus larges espérances. 

« Les pouvoirs du self gouvernment, auquel vous 
fait si largement participer votre Constitution, disait 
le noble lord, eut été accordés pour donner au peuple 
le moyen d’exercer une influence salutaire sur le 
gouvernement, et pour faire du gouvernement même 
un instrument plus puissant pour le bien... (1) 


(1) Gérin-Lajoie ne cite qu’un paragraphe de ce document, 
M. Turcotte en copie un important extrait, op. cit. II, p. 8. 





2 1 6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Lord Elgin conserva néanmoins son cabinet 
pendant quelques mois. Mais de très profondes mo¬ 
difications ne tardèrent pas à s’opérer comme d'elles- 
mêmes en sorte que, sans changer sensiblement 
d’orientation, sans augmenter non plus d'autorité, 
le ministère Draper devint le ministère Sherwood 
(Sherwood-Bagley, suivant M. Gérin-Lajoie, Sher- 
wood-Daly, suivant M. Turcotte.) Le ministère, 
pendant cette importante session de 1847, où il s’a¬ 
gissait de prendre de nouveaux arrangements com¬ 
merciaux, à cause du free-trade, ne fut guère soutenu 
que par une majorité de deux ou trois voix, les 
ministres prenant part au vote. Pour garder cette 
piètre majorité, encore avait-on recours aux pires 
expédients : on pria M. Draper qui voulait aban¬ 
donner la vie publique, de garder son siège quelques 
semaines encore, et l’on retarda une élection partielle 
qui aurait pu envoyer à la Chambre un opposant. 

Le 28 Juillet 1847, cette laborieuse session était 
close, a la plus grande satisfaction du ministère 
épuisé ; mais 1 opposition acquérait une nouvelle force 
par la création d une Association constitutionnelle de 
la réforme et du progrès dont le manifeste, pu¬ 
blié en novembre à Québec, formulait avec une 
grande netteté le programme des revendications li¬ 
bérales. 

Lord Elgin avait conservé jusque là une attitude 
expectante. Il laissait à ses ministres la possibilité de 


Voit la traduction in extenso dans le Journal de Québec du 
4 février 1847. 






2 1 ^ 


GÈRIN LAJOIË — DIX ANS AU CANADA 


regagner la confiance publique, de constituer une 
majorité. Mais voyant que les affaires étaient en sout- 
rance, que le crédit du Canada subissait une sérieuse 
dépréciation, et que cet état de choses ne pouvait 
se prolonger sans augmenter le malaise général 
jusqu’à produire une véritable crise, il résolut d’en 
appeler à la nation elle-même. En décembre, il 
publia le décret de dissolution, qui mettait fin à 
l’existence de cette Assemblée bizarre, nommée sous 
la pression de lord Metcalfe, et qui n’avait su jamais 
donner au ministère conservateur qu’un appui pré¬ 
caire, sans avoir la force de le renverser. 

La bascule oscilla une fois de plus. Le 2\ jan¬ 
vier 1848, le parti libéral remportait une éclatante 
victoire dans les deux provinces. On s’attendait à la 
démission du cabinet, avant même la convocation 
du Parlement, fixée au 25 février. Mais le ministère 
ne voulait démissionner que s’il était mis en mino¬ 
rité, ce qui d’ailleurs, ne tarda point. 

Dès la discussion sur l’Adresse, le cabinet, qui 
avait subi un premier échec pour l’élection du 
speaker, M. Morin remplaçant le tory sir Allan 
Mac-Nab, s’effondra, ou pour mieux dire, s’évanouit. 
« Il n’est pas tombé de bien haut, disait la Minerve, 
sa chute ne pouvait faire beaucoup de bruit. » 

Le 11 mars, MM. La Fontaine, Baldwin, et leurs 
alliés, les Hinks, les Aylwin, les Taché, remontaient 
au pouvoir. C’était le début du grand ministère 
Baldwin-La Fontaine, qui dura jusqu’en 1851. 

Sans compromissions, sans troubles, lord Elgin 
avait, en un an, rétabli en Canada le jeu des insti- 


13 



ï>i8 la Littérature canadienne française 


tutions, faussé par lord Metcalfe, et repris la tradition 
de sir Charles Bagot. 

% 

Mais le cabinet Baldwin-La Fontaine allait, lui 
aussi, soulever bien des mécontentements et le Gou¬ 
verneur général s’attirer d’honorables haines. Ils 
devaient avoir contre eux à la fin les anciens adver¬ 
saires du gouvernement colonial, Louis Papineau 
surtout, qui, dans son exil n’avait rien appris ni rien 
oublié, et rapportait, au Parlement de 1848, les 
préventions de 1837. Les tories haut et bas-cana¬ 
diens étaient furieux de voir lord Elgin réaliser, 
dans leur partie la plus généreuse, les plans de 
ce lord Durham dont il avait épousé la fille. 

Le ministère — et tout le gouvernement, c’est-à- 
dire le Gouverneur qui l’avait choisietles Chambres 
qui le soutenaient, se trouvèrent exposés à l’explo¬ 
sion du mécontentement le plus formidable : ce 
gouvernement constitutionnel, dont le seul crime 
fut de maintenir la justice égale pour tous, et que 
l’on avait obtenu à la suite d’une lutte parlementaire 
de huit années, fut menacé par une révolution ou, 
pour mieux dire, une émeute qui pouvait rappeler, 
sans avoir une cause aussi noble, les plus mauvais 
jours de 1837. 

Pendant la session de 1848, on s’était querellé 
sur des mots. L’opposition de M. Papineau, l’irré¬ 
ductible, se dessinait. Croyant avoir le mono¬ 
pole du patriotisme, l’ancien speaker attaquait M. 
La Fontaine avec la dernière violence, lui re- 



GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 


219 


prochant de capituler, d’accepter l’Union, de faire 
cause commune avec l’oppresseur. M. La Fontaine 
qu’animait, un patriotisme égal à celui de Louis 
Papineau et qui, de plus, jouissait d’un grand 
sens politique, s’était dignement défendu, et la 
session se terminait pour le ministère par une vic¬ 
toire. Mais en 1849, le bill cTindemnité qui vint 
en discussion, causa une conflagration terrible. 
Depuis des années, il était question d’indemniser 
les Haut-Canadiens éprouvés par les troubles de 
1837. Le ministère, pour régler définitivement 
cette question, proposa d’accorder aussi une indem¬ 
nité aux habitants du Bas-Canada, à l’exception des 
déportés aux Bermudes et des autres condamnés de 
la cour martiale. 

Là-dessus, les tories prirent feu : On récompen¬ 
sait les rebelles, on accordait une prime à la dé¬ 
loyauté. Les conservateurs oubliaient qu’ils avaient 
souvent essayé d’acheter à ce prix l’appui du Bas- 
Canada, sous les précédents ministères. Les esprits 
étaient arrivés au plus haut point d’excitation. 
Orangistes et tories faisaient flamboyer dans leurs 
journaux les appels à la discorde. Or, dans une 
grande ville comme Montréal, on ne remue pas 
impunément les mauvaises passions de la foule. 
Là, comme en d’autres lieux et sous d’autres ré¬ 
gimes, les écrivains sans vergogne suscitèrent des 
criminels. 

Tandis quë le Parlement retentissait de virulents 
discours, que M. La Fontaine, dans un de ses plus 
beaux mouvements d’éloquence, protestait contre la 



220 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


qualification de foreigners jetée par sir Allan Mac- 
Nab aux Canadiens-Français, l’émeute couvait dans 
la rue. Le bill d’indemnité passa néanmoins. Il 
restait à l’opposition un dernier espoir : par un coup 
de force, lord Elgin réserverait le bill à la sanction 
royale. Lord Elgin le sanctionna officiellement, avec 
les autres décisions de l’Assemblée. Quand il sortit 
du Parlement, il fut accueilli par les huées et les 
hurlements de la populace. On le traita d’apostat, 
les tories l’excommunièrent, criant qu'il avait trahi la 
Reine. On lui jeta des œufs pourris, des morceaux 
de glace. Tandis que la voiture l’entraînait au grand 
trot, avec ses aides de camp, vers la Résidence, 
l’orangiste Galette de Montréal faisait paraitre un 
supplément, avec une manchette sensationnelle : 


LA DISGRACE DE LA GRANDE-BRETAGNE 
CONSOMMÉE ! 

LE CANADA VENDU ET ABANDONNÉ! 

LE BILL DES PERTES DE LA RÉBELLION VOTÉ! 
OEUFS POURRIS 

LANCÉS SUR LE GOUVERNEUR! 


Au-dessous de ces titres alléchants s’étalaient les 
plus basses injures contre lord Elgin « qui ne 
mérite plus le titre d’Excellence ». N’oublions pas 
que c’était la partie loyale de la nation, comme disait 
lord Metcalfe, qui insultait ainsi un Gouverneur 
anglais coupable de n’avoir pas fait un coup d’Etat. 



GÉRIN LAJOIE — DIX ANS AIT CANADA 


221 


Excitée par la presse, travaillée par les sociétés 
orangistes que M. Baldwin n’avait pu dissoudre lors 
de son premier ministère, la foule se porta sur le 
Parlement, et l’envahit. Une grêle de pierres avait 
contraint les députés à se réfugier dans un couloir. 
Un émeutier s’assit dans le fauteuil de l’orateur, et 
déclara dissoute la législature. Soudain, le cri 
« Au feu! » retentit. Les émeutiers incendiaient 
l’édifice. Alors les députés, précédés du speaker en 
costume, sortirent gravement, en cortège, comme 
la Convention les jours de tumulte. Seuls, quel¬ 
ques représentants furent insultés. 

Le feu se propageait rapidement, car on l’avait 
allumé en plusieurs endroits. Les amas de papiers - 
bibliothèque et archives— flambaient. Les conduits 
du gaz faisaient explosion. Les pompiers, gênés dans 
leurs manoeuvres par les émeutiers, qui crevaient 
les tuyaux et dételaient les chevaux, ne purent que 
protéger les maisons d’alentour. 

La troupe elle-même n’était pas sûre. Elle sym¬ 
pathisait secrètement avec les insurgés, qui exploi¬ 
taient les sentiments exagérés du jingoisme britan¬ 
nique. Elle n’empêcha point le pillage des maisons 
habitées par les ministres, celles de MM. La Fon¬ 
taine et Hinks en particulier. 

Le Gouverneur fit preuve d’un grand calme. 
Il évita les collisions,laissa l’effervescence diminuer, 
évita l’effusion du sang. D’ailleurs, il n’y avait eu 
qu’un cri d’indignation contre les énergumènes. Le 
Bas-Canada restait fidèle au gouvernement qu’il avait 
choisi. A Montréal même, une garde civique s’or- 



2 22 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ganisa, que le Gouverneur fit armer. Les adresses 
affluaient chez lord Elgin — et le seul résultat de 
ces tristes journées fut de changer le siège du gou¬ 
vernement, qu’une décision du Parlement, réuni au 
marché Bonsecours, fixait alternativement à Toronto 
et à Québec. 

Rien ne fut modifié dans la Constitution ni dans 
la marche des affaires. Le ministère impérial affir¬ 
mait au contraire solennellement son intention de 
donner aux colonies un maximum de libertés lo¬ 
cales. Les idées séparatistes qui prenaient corps à 
cette époque se discutaient librement dans les jour¬ 
naux, sans que Lord Elgin eût seulement l’idée de 
restreindre la liberté de la presse. Il se bornait à 
révoquer les fonctionnaires trop compromis dans 
cette campagne. 

Lord John Russell tenait à la Chambre un langage 
bien différent des instructions qu’il avait données 
à M. Poulett-Thomson, dix ans plus tôt. 

« En ce qui concerne nos relations avec les colo¬ 
nies, vous agirez d’après ce principe d’y introduire 
et d’y maintenir autant que possible la liberté po¬ 
litique. .. Sans doute, je prévois, avec tous les bons 
esprits, que quelques-unes de nos colonies grandiront 
tellement en population et en richesses, qu’elles 
viendront nous dire un jour : « Nous avons assez de 
force pour être indépendantes de l’Angleterre. Le 
lien qui nous rattache à elle nous est devenu oné¬ 
reux, et le moment est arrivé où, en toute amitié et 
en bonne alliance avec la mère-patrie, nous voulons 
maintenant notre indépendance. » Je ne crois pas 



GÉRIN-LAJOIE — DIX ANS AU CANADA 223 


que ce tem ps soit très rapproché, mais nous faisons tout 
ce qui est en notre pouvoir pour rendre nos colonies 
aptes à se gouverner elles-mêmes... Qu’elles crois¬ 
sent en nombre et en bien-être, et, quoi qu’il arrive, 
nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la 
consolation de dire que nous avons contribué au 
bonheur du monde. » 

Frédéric Bastiat, en citant dans un de nos jour¬ 
naux ces belles paroles ajoutait — et nous ajoute¬ 
rons avec lui : « Il n’est pas possible d’annoncer de 
plus grandes choses avec plus de simplicité. » Mais 
lord John Russell eût-il fait ces déclarations, qui 
honoreront à jamais le parti libéral anglais, si le 
Canada n’avait montré dix ans l’exemple de la 
sagesse et de la capacité politique, et ne s’était 
affirmé comme une véritable nation ? C’est donc un 
honneur pour nous, Français, que des hommes de 
notre sang et de notre race, bien que vivant sous 
d’autres lois, aient donné au monde le spectacle de 
cette lutte légale et pacifique pour la liberté. 

VIII. Conclusion. 

Tel est le grand ouvrage historique de Gérin- 
Lajoie. Quelles sont ses qualités, on le voit sans peine. 
| Un sincère amour de son pays et du gouvernement li- 
, bre, une impartialité qui lui fait reconnaître jusqu’aux 
mérites de Lord Sydenham et de M. Draper, une 
, documentation très sûre et puisée aux sources, la 
^ connaissance personnelle de plusieurs protagonistes, 
assurent à l’auteur une place éminente parmi les 



224 la littérature canadienne française 


historiens du Canada. Ajoutons que le style très 
sobre ne présente pas les bizarreries qui font du 
livre de M. Turcotte, le Canada sous l’Union, un 
ouvrage à peu près illisible, malgré ses réelles qua¬ 
lités. Si Gérin-Lajoie emploie quelquefois le jargon 
parlementaire anglo-canadien, c’est qu’il ne pou¬ 
vait s’en dispenser — et d’ailleurs cette langue 
spéciale n’est pas à tout prendre plus barbare que 
celle dont se servent nos législateurs. 

{ Mais il manque quelque chose à cet ouvrage pour 
mériter une place au tout premier rang. Beaucoup 
de pièces qu’il fallait mettre dans un appendice justi¬ 
ficatif ou dans des notes, sont transcrites in extenso 
dans le corps du volume. Ce sont des matériaux histo¬ 
riques plus que de l’histoire elle-même. Il nous a 
semblé mainte fois, pendant le cours de notre travail, 
feuilleter un Livre bleu où secouer la poussière des ar¬ 
chives. Il en résulte une certaine fatigue pour le lec¬ 
teur qui n’est pas un « professionnel ». L’attention est 
sans cesse détournée du récit par de longues dé¬ 
pêches qui répètent la même chose sous des formes 
un peu différentes. Il y a là un excès de conscience, 
qui entraîne une certaine lourdeur d’exécution. En¬ 
core la production de ces documents présente-t-elle 
un intérêt de premier ordre, car il y a là beaucoup 
de dépêches et de discours que nous ne pouvons 
aller chercher dans les archives d’Ottawa. Mais on 
comprend moins, par exemple, les longs extraits 
de journaux qui discutent sur le gouvernement res¬ 
ponsable. Ils peuvent être utiles comme expres¬ 
sion de l’opinion publique, mais sont si abondants 



GÉRIN LAJOIE — DIX ANS AU GANVDA 


225 


qu’ils empêchent de suivre la pensée de l’auteur. 

Enfin les portraits manquent de relief. Il faut 
évoquer les hommes d’alors par une longue et pa¬ 
tiente recherche personnelle. L’auteur ne jette pas 
soudain sur un personnage un faisceau de lumière, 
qui le détache en plein relief. Quelques notes bio¬ 
graphiques, une ou deux dates, une courte apprécia¬ 
tion du caractère et de la capacité politique : c’est tout. 
Et pourtant, ces hommes vivent, quand on prend 
la peine de dépouiller soigneusement le volumi¬ 
neux in-8° de Gérin-Lajoie. La bonhomie volon¬ 
taire d’un Sydenham, la sagesse d’un Bagot, la co¬ 
lère sourde et les inquiétudes d’un Metcalfe, l’em- 
portementetla rancune d’un Louis Papineau, l’enfant 
terrible du parti français, la belle et loyale ténacité 
d’un La Fontaine ou d’un Baldwin contrastent en un 
saisissant tableau. 

Car nous avons presque regret des critiques que 
nous formulions tout à l’heure. Gérin-Lajoie a fait 
et bien fait ce qu’il a voulu, et nous n’avons pas le 
droit de lui demander autre chose. Sans déclamation, 
sans petits moyens faciles d’arriver à l’effet, très 
simplement, il a su nous intéresser pendant les 
longues heures que nous avons vécu en compagnie 
de ses héros. S’il ne fait pas lui-même la résurrection 
par la magique baguette d’un Michelet ou d’un 
Augustin Thierry, à force de bonne foi et de pro¬ 
bité il permet au lecteur attentif de la faire en son 
esprit. 

Ce n’est pas chez Gérin-Lajoie qu’il faut chercher 
les morceaux d’anthologie. Il y en avait vingt à 



22 6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


écrire, on n’en trouve pas un dans son livre. Mais 
il n’en ëst que plus précieux à consulter pour 
tous ceux qui veulent connaître cette période 
généralement ignorée chez nous, de la belle histoire 
canadienne. 




M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


M. Fréchette occupe une place à part dans les 
lettres canadiennes. C’est le seul poète d’Outre- 
Atlantique qui ait attiré l’attention du public français. 
Quand on parle à l’un de nos compatriotes de cette 
littérature naissante que nous étudions, s’il est tant 
soit peu au courant de ce qui se passe hors de nos 
frontières, il ne manque pas de dire : "La littérature 
canadienne? ah ! oui, Fréchette! » 

Et c’est beaucoup. Nous devons un personnel 
remerciement au poète de la Légende d’un peuple : 
c’est une rencontre fortuite avec son livre qui mit la 
première, il y a dix ans, notre curiosité en éveil, et qui 
nous engagea dans les recherches d’où sortent ces 
modestes études. Le Canada se serait fort bien passé 
de notre ouvrage, nous n’en doutons pas; mais nous 
y aurions perdu de bonnes heures de travail, et la 
révélation d’une société qui serait sans cela restée 
pour nous lettre morte. 

Nous n’ignorons pas que M. Fréchette, après un 
triomphe sans précédent là-bas, où on le salua poète 
national, après une victoire à l’Académie française, 
et quelques années de gloire incontestée, fut pas- 
sionément et haineusement discuté. Jamais polé¬ 
mique plus venimeuse ne s’engagea. Un Athénien 
s’était lassé d’entendre appeler Aristide : le Juste, 


228 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


et nous ne croyons pas qu’à aucune époque de la 
littérature française on ait mené contre un écrivain 
guerre de pamphlets plus virulente. 

Mais que nous font les rivalités personnelles 
que déchaîne toujours le succès ? Nous sommes à des 
milliers de kilomètres du Canada, et nous n’avons 
pas vu un seul des écrivains dont nous parlons. Nous 
tiendrons donc pour non avenu tout ce débordement 
de clameurs, et cette danse du scalp effrenée, ana¬ 
logue à celle qu’exécutent les Peaux-Rouges de Gus¬ 
tave Aymard. Peut-être y a-t-il un fond de vérité 
dans certaines critiques articulées contre M. Fré¬ 
chette, et nous essaierons plus tard de voir en quoi le 
poète n’est pas toujours égal à lui-même. Mais une 
injure n’est jamais un argument, et nous voulons espé¬ 
rer, pour l’honneur du Canada, que l’habitude d'ap¬ 
peler ses adversaires des lâches, avec des gestes 
d’hercule de foire jetant à l'amateur le caleçon, ne se 
généralisera pas. 

Peut-être eut-il. mieux valu ne point faire une 
allusion, si brève soit-elle, et si discrète, à ces vi¬ 
laines choses. Mais elles appartiennent à l’histoire 
littéraire, et elles nous fournissent un curieux ex¬ 
emple : un auteur qui ne craint pas, pour jeter bas 
un rival dont la renommée lui porte ombrage, de 
transporter dans la République des lettres certaines 
habitudes de langage qui nous semblaient réservées 
aux discussions politiques. Nous ne sommes pas sur¬ 
pris d’entendre dans une réunion publique un mon¬ 
sieur traiter de pleutre et de forban un autre monsieur 
qui [ne_ pense pas tout à fait la même chose que lui 



M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


220 


sur les syndicats professionnels ou la question des 
sucres ; mais en critique littéraire il vaut mieux éviter 
d'envenimer les questions d’art avec de basses 
querelles personnelles. Je sais bien que Vadius et 
Trissotin en viennent aux gros mots. Mais qui 
voudrait être Trissotin ou Vadius? 

Un jour, Gambetta répondait, quand l’un de ses 
amis le plaignait d’être en butte à des attaques 
acharnées : « Laisse faire, petit, cela n’empêchera pas 
le blé de pousser. » 

Voyons donc si le blé pousse, et ce que les lettres 
canadiennes doivent à ce grand semeur que fut et 
qu’est encore M. Louis Fréchette. 

Nous bornerons naturellement à l’essentiel les 
renseignements biographiques, et nous leur donne¬ 
rons la sécheresse d’un curriculum vitœ. Autant la 
curiosité est libre de s’exercer sur les morts, autant 
elle doit respecter les vivants. 

M. Fréchette naquit en 1839 àLévis, en face de 
Québec. 11 fit ses études au séminaire de cette der¬ 
nière ville, et y resta jusqu’à quinze ans. Une fugue 
analogue à celle de Gérin-Lajoie lui fit parcourir 
quelque temps les Etats-Unis, mais il ne trouva dans 
ce premier séjour sous la bannière étoilée que des dé¬ 
boires et des soucis. Après ce «choc » d’Amérique, 
comme dit M. Bourget, le jeune homme revint au 
pays natal, où il compléta ses études, à Québec d’a¬ 
bord, puis à Nicolet. Son éducation terminée, ilsui- 



230 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


vit les cours de droit de l’Université Laval, et, dès 
1858, préluda par quelques essais à sa carrière poé¬ 
tique. Disciple et ami de Crémazie dont il fréquen¬ 
tait le magasin, il avouait hautement ce patronage 
littéraire, se vantait de marcher sur les traces du 
barde quebecquois, qu’il devait sans doute dépasser 
comme artiste*—mais auquel il emprunta parfois de 
patriotiques inspirations. Dès ce moment, le jeune 
poète mène la vie la plus agitée. Rédacteur au 
Journal de Québec, puis traducteur à la Chambre 
d’Assemblée, il regagna sa ville natale où il fonda 
un journal dont il abandonna au bout de deux ans 
la rédaction. Il retourna aux Etats-Unis, créa l'Ob¬ 
servateur, puis Y Amérique, à Chicago. Entre ces 
deux essais, il avait exercé dans l'Illinois une fonc¬ 
tion administrative. Rien de tout cela ne lui amenait 
la fortune ou la grande notoriété, mais il avait 
déjà publié, non sans succès, quelques volumes, 
Mes loisirs (1863), les Voix d'un exilé (1867). De 
retour dans son pays natal, il mena de front la 
politique et les lettres, se consolant par la poésie 
de deux échecs électoraux; enfin, élu député de 
Lévis, il publia un nouveau livre de vers, Pêle- 
Mêle, et n’ayant pas pu assurer sa réélection, il 
abandonna pour toujours la politique, afin de se 
consacrer uniquement aux lettres. 

Ses Fleurs Boréales et ses Oiseaux de neiges pa¬ 
rurent en 1879, e t ce recueil lui procura la célébrité, 
disons plus, la gloire. A cette époque, les écrivains 
canadiens n’étaient pas gâtés par les attentions de la 
mère-patrie. L’Académie française décerna donc aux 



M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


231 


Fleurs Boréales un prix Monthyon, et le retentisse¬ 
ment de cette récompense fut considérable au Cana¬ 
da. C’était comme une consécration nationale. M. Ca¬ 
mille Doucet, secrétaire perpétuel, avait, dans son 
rapport, dit des choses infiniment obligeantes au 
poète canadien, et il en rejaillissait une partie sur ses 
émules et ses rivaux. En outre, M. Fréchette appre¬ 
nait à Paris l’existence d une littérature laurentienne. 
Il passa la mer, et eut un véritable succès person¬ 
nel, mêlé d’un peu d’étonnement peut-être, à cette 
époque reculée où nous découvrions le Canada. 
(Monsieur est Canadien ? Comment peut-on être 
Canadien?) M. Fréchette fut le héros du jour, et un 
peu plus tard, en 1887, M. Jules Claretie écrivit la 
préface de cette Légende d’un peuple qui, sans être 
un chef-d’œuvre d’un bout à l’autre, renferme 
néanmoins de nobles inspirations, et des vers dont 
l’émotion se communique à l’auditoire. 

Les Feuilles volantes qui parurent à Montréal en 
1890 ne sont pas indignes de leurs aînés, et, si elles 
ne montrent pas le talent du poète sous un jour nou¬ 
veau, confirment que c’est un esprit élevé, qui sait 
trouver souvent des expressions heureuses. 

M. Fréchette écrivit aussi en prose, aborda 
même le théâtre. Nous retrouverons plus- tard ses 
tentatives dramatiques qui devaient se heurter à cer¬ 
taines difficultés locales. Ses contes, publiés dans les 
journaux, réunis parfois en volumes, ses courts ré¬ 
cits, ses études de lexicologie, dénotent une activité 
sans cesse en éveil. M. Fréchette vient même de 
donner en anglais des Christmas Taies qui renfer- 



232 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ment de jolies trouvailles (1), tandis que ses Origi¬ 
naux et détraqués sont une des œuvres les plus savou¬ 
reuses qu’il ait écrites. Essayons donc de caractériser 
successivement le poète et le prosateur, de chercher 
quelles sont les causes de ses succès, et de voir quelle 
est la place qu’il tient entre les créateurs de lage 
héroïque, et les jeunes écrivains dont le nom com 
mence à sortir de la nuit. 


îjî 

* * 

Les sujets auxquels se plaît le talent de M. Fré¬ 
chette sont de plusieurs sortes. Encore qu'il leur doive 
quelques-unes de ses meilleures pièces, M. Fréchette 
ne se borne pas comme Crémazie à rappeler les vieux 
souvenirs de l’histoire nationale. Il ne s’attache pas 
seulement à chanter la France — et quelquefois 
aussi l’Angleterre; il a encore trouvé de jolies ins¬ 
pirations familières qui font penser tantôt à Y Art 
d’être Grand Père, tantôt à M. Louis Ratisbonne ; 
il a voulu décrire son pays en vers harmonieux : 
c’est un des chantres de la nature canadienne. 
Voilà bien des sujets divers d'inspiration, et qui 
montrent un poète placé «au centre de tout, comme 
un écho sonore ». 

Mais puisque M. Fréchette commença par se pro¬ 
clamer disciple de Crémazie, et se posa en admi¬ 
rateur de la France, on retrouve dans la majeure 
partie de ses livres la préoccupation nationale. C’est 


(1) Edition française : La Noël au Canada (Montréal, 1900), 





M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


2 ?3 


dans la Legertde d'un peuple surtout qu’il a tenté 
d'élever à la gloire de sa patrie un monument plus 
durable que l’airain. 

Le dessin de l’œuvre est hardi. Prendre le peuple 
canadien-français à l’aube de son histoire, avant son 
histoire même, lors des lointaines origines où il était 
encore noyé dans la population française, oùle conti¬ 
nent qu’il devait habiter, vierge et inconnu, présentait : 

Ses grands bois ténébreux tous pleins d’oiseaux chanteurs; 

puis ouvrir cette histoire « écrin de perles ignorées » 
pour les sertir dans l’or des rimes, chanter les ex¬ 
ploits des aïeux, et le courage civique des descen¬ 
dants, être en un mot le Garneau de la poésie, 
noble et belle tâche, digne d’un grand écrivain. 
M. Fréchette a voulu réaliser, suivant un plan 
arrêté d’avance, ce qui se trouvait en puissance dans 
tous les poètes canadiens qui l’avaient précédé, et 
faire une œuvre définitive, telle qu’après lui on ne 
trouvât plus qu’à glaner. 

Voici, dans l’aurore de la Renaissance qui éclaire 
une France nouvelle de ses rayons venus d’Italie, 
voici partir les navigateurs, non point conquista- 
dors brutaux 

Ayant soif de baigner leurs bras nus 
Dans le sang rouge et dans l’or jaune (i) 

mais pionniers du progrès, voulant gagner un 


(i) Jean Richepin, Les Blasphèmes. 




234 LA littérature canadienne française 


monde à la civilisation et au Christ, et assurer à 
leurs compatriotes une vie libre sous d'autres cieux. 
De Saint-Malo, beau port de mer, comme dit le 
vieux lied, partent les trois vaisseaux de Jacques 
Cartier, qui font voile au nom du roi vers les terres 
ignorées. Voici le fleuve géant, qui semble prêt 
à dévorer les découvreurs : 

C’était le Canada mystérieux et sombre, 

Sol plein d’horreur tragique et de secrets sans nombre, 
Avec ses bois épais et ses rochers géants 
Emergeant tout à coup du lit des océans. 

Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes 
De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes. 

Et peuplent de ces monts les repaires ombreux ? 

Quel génie effrayant, quel monstre ténébreux 
Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes 
Surgir pour en fermer l’entrée à ces profanes ? 

Les fiers navigateurs iront-ils jusqu’au bout? 

— En avant! dit Cartier qui, front grave et debout, 
Foule d’un pied nerveux le pont de la dunette, 

Et, pilote prudent, promène sa lunette 
De tribord à bâbord, sondant les horizons. 

Alors, défiant tout, naufrage et trahisons, 

Drapeaux au vent, la Grande et la Petite Hermine 
Avee VEmerillon qui dans leurs eaux chemine, 

Le Breton qu’on distingue à son torse puissant, 

Jalobert, le hardi caboteur d’Ouessant 
Qu’on reconnaît de loin à sa taille hautaine, 

Tous, au commandement du vaillant capitaine 
Entrent dans l’entonnoir du grand fleuve inconnu ! 


Devant les spectacles sublimes du Saguenay, sur 
le plateau de Tadoussac, près des gorges à pic de ce 
fleuve qui est presque un fjord, la première messe 



M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


2 35 


est célébrée. Les vastes espaces se défrichent peu 
à peu, se peuplent 


. . . des émigrés du doux pays normand 
Des filles du Poitou, des beaux gars de Bretagne, 
Qui viennent de quitter leur lande ou leur campagne 
Pour fonder une France au milieu du désert. 

Et c’est la première moisson : 


... Le blé jauni tombe à faucilles pleines ; 

La javelle où bruit un essaim de grillons 
S’entasse en rangs pressés au revers des sillons 
Dont le creux disparaît sous l’épaisse jonchée. 

Mais que de difficultés il faut surmonter, que 
d’ennemis il faut combattre! Voici, comme dans 
Crémazie, passer les ombres, des Algonquins, des 
Iroquois. Le sauvage rôde, massacre missionnaires et 
colons, en attendant que la civilisation le détruise. 
Il observe avec crainte et curiosité cette invasion 
d’un monde nouveau, esquissant un geste de ter¬ 
reur et d’étonnement, comme le Sagamo de M. 
Philippe Hébert (i). La forêt impénétrable, à travers 
laquelle le fleuve coule de rapide en rapide, entre¬ 
lace ses rameaux séculaires. Il faut joindre aux Indes 
occidentales la vaste solitude des grands lacs et 
c’est Cavellier de la Salle qui accomplit l’oeuvre 
géante. Vers le Nord, vers la baie d’Hudson, c’est 
d’Iberville qui s’aventure. Et la conquête française 


(l) Sculpteur canadien, dont l’exposition a été fort remar¬ 
quée en 1900. Chevalier de la légion d’honneur. 





2 j 6 LA LT TTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


s’étend, malgré les sauvages contre lesquels il faut 
sans cesse lutter, ainsi que firent Daulac des Or¬ 
meaux et Cadieux, le poète populaire, trouvère, 
voyageur et héros, qui succomba dans une lutte 
terrible, et murmurant, tout sanglant, demi-mort, 
cette complainte célèbre là-bas : 

Petit rocher de la haute montagne 
Je viens ici finir cette campagne. 

Ah ! doux échos, entendez mes soupirs, 

En languissant je vais bientôt mourir. 

Un loup hurlant vint près de ma cabane, 

Voir si mon feu n’avait plus de boucane. 

Je lui ai dit : retire-toi d'ici, 

Car, par ma foi, je perc’rai ton habit. 

Un noir corbeau volant à l’aventure 
Vient se percher tout près de ma toiture. 

Je lui ai dit : « Marchand de chair humaine, 

Va t’en chercher autre viande que mienne. » 

Rossignolet, va dire à ma maîtresse, 

A mes enfants, qu’un adieu je leur laisse, 

Que j’ai gardé mon amour et ma foi, 

Et désormais, faut renoncer à moi. 

C’est donc ici que le mond’ m’abandonne ! 

Mais j'ai recours à vous, Sauveur des hommes. 

Très Sainte Vierg’, ne m’abandonnez pas, 
Permettez-moi de mourir dans vos bras (1). 

N est-il pas bien, ce simple Cadieux, de la race 
qui longtemps acclama les chants de Thouroude, 
où Roland blessé à mort tend, avant de rendre l’âme, 
son gant à l’archange Gabriel? 


(1) Voir La Légende d’un peuple , note, p. 348. 





M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


237 


Son destre guant a Dieu en porofrit, 

E de sa main sainz Gabriëls l’at pris. 

Mais voici d’autres ennemis à combattre. Ce ne 
sont plus les flèches des sauvages, mais les balles 
des Anglais, qu’il faut braver. C’est alors le com¬ 
bat suprême, la lutte des colons abandonnés, le 
dernier effort de Montcalm, et sa mort glorieuse, 
et Lévis brûlant à Sainte-Hélène les drapeaux 
blancs qu’il ne veut pas livrer (1). 

Maintenant, la France n’est plus qu’un souvenir. 
Elle recule dans des lointains d’histoire ou d’épopée. 
De nouvelles tâches s’imposent. S’il faut conserver 
pieusement la mémoire de l’ancienne patrie, il faut con¬ 
quérir à la jeune nation sa liberté sous la couronne 
étrangère. Papineau, Chénier, Hindelang, les héros 
de trente-sept, inspireront alors le poète. Mais le sou¬ 
venir de la France plane toujours sur le Canada, 
qui souffre de nos malheurs et de nos fautes, qui est 
uni de cœur avec nous ; quand l’invasion roule en 
sombres avalanches parmi nos campagnes, bien des 
Canadiens frémissent de ne pouvoir que crier : 
Vive la France! 

Voici la conclusion de l’œuvre. Sans doute, le 
drapeau d’Angleterre a droit au salut des Canadiens, 
puisqu’il respecte leurs franchises. 

Car jadis s’il leur fut injuste 
Il a su le faire oublier (2). 


(1) Fors l’honneur. 

(2) Les deux drapeaux. 





23 8 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Mais c’est le drapeau français qu’il faut « baiser à 
genoux », et c’est la France qu’il faut aimer: car 
— et c’est peut-être la plus belle inspiration de 
M. Fréchette, et la plus remarquable aussi comme 
expression : 

Quand des antiques jougs l’humanité se lasse 
Quand il est quelque part un peuple à secourir, 

Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir? 

A genoux, opprimés, c’est la France qui passe. 


Le destin de la France est le plus noble. 

Tu seras — et c’est Dieu lui-même qui t’y pousse, 
La pacificatrice irrésistible et douce. 

Tu prendras par la main la pauvre humanité 
Trop longtemps asservie à la haine, à la crainte, 
Et tu la sauveras par la concorde sainte 
Et la sainte fraternité. 


Le livre peut être inégal, renfermer des clichés, 
des expressions qui reviennent trop souvent, des 
rimes en épithète, des développements faciles, des 
vers prosaïques : Tout cela n’est rien. Le souffle 
anime tout, sauve tout. On sent que le poète n’a 
pas seulement voulu faire œuvre littéraire, qu’il 
s’est passionné pour son pays, pour ses héros qui 
sont aussi les nôtres, qu’il a navigué avec Cartier, 
souffert avec Cavellier de la Salle, pleuré de rage 
avec Lévis, clamé vers la liberté avec Chénier et 
Papineau, sans jamais désespérer de l’avenir que 
Dieu réserve à ce peuple, et à la vieille et glorieuse 
nation qui en revendique la maternité. Et, même 




M. LOriS-HONORÉ FRÉCHETTE 


2^9 


quand on désirerait au poète un peu moins de 
cette terrible facilité, son plus grand ennemi, on 
se prend soudain à aimer l’homme qui a écrit un 
tel livre, et l’on voudrait lui serrer la main, sûr qu’il 
ne trouverait pas cette émotion ridicule, et rendrait 
étreinte pour étreinte. 

* 

* H= 

Mais M. Fréchette n’embouche pas toujours le 
clairon de l’épopée. Il ne voit pas toujours passer. 

Ailes au vent, l’essaim des victoires chantantes (i). 

Il s’amuse parfois à narrer des scènes familières, 
comme ce joli tableau où le professeur Aubry essaie 
de faire comprendre à une femme du peuple qu’il 
n’est pas Canadien, mais Français. Elle ne saisit pas 
tout d.’abord. 

Français? Eh bien, pardi, c’est.dans nos environs. 

Pour être Canadiens, on n’est pas des Hurons. 

On est tous des Français, nous aussi, que je pense. 

—- C’est vrai. Mais moi, je suis un Français de la France. 
— De la France? Eh bien, nous, de quel pays est-on? 

Il peut seulement lui expliquer la différence en lui 
disant : 

Vous êtes née ici. Moi je suis né là-bas. 

Ce qui parait tout de suite lumineux à l’excellente 
femme. 


(i) V. Hugo. 




240 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


D’autres fois ce sont des scènes de l’hiver cana¬ 
dien qu’il nous présente. 

Le bonhomme Hiver a mis ses parures, 

Souples mocassins et bonnet bien clos, 

Et tout habillé de chaudes fourrures, 

Il a fait sonner gaîment ses grelots.... 

Ou bien, ce sont les spectacles de Niagara qu’il 
évoque ; ou les Oiseaux de neiges qui s’abattent, in¬ 
nombrables, annonçant le retour du printemps, 

Quand le rude Equinoxe avec son froid cortège 
Quitte nos horizons moins inhospitaliers. 

Il y a aussi dans M. Fréchette un poète des joies 
familiales et un brave homme qui se réjouit au mi¬ 
lieu des siens, qui ne dédaigne pas, malgré les suf¬ 
frages des Académies, de composer des pièces de 
circonstance pour célébrer les événements importants 
de son petit monde, qui adresse des vers paternels à 
ses filles, le jour de leur première communion, se 
réjouit au i er de l'an, à la Noël, avec la bonne gaîté 
des fêtes de famille, et qui ne trouve pas un reproche 
pour une petite espiègle au cœur trop généreux, 
quand elle donne, le soir des Rois, le gâteau et la fève 
à un pauvre, sans réserver la part des riches. 
Tout cela nous entraîne bien loin de l’épopée, de 
Montcalm ou de du Calvet ; mais cette note à la Ratis- 
bonne nous ravit ; elle empêche le poète d’être perpé¬ 
tuellement tendu, et nous lui devons quelques pièces 
tout à fait aimables. 




M. LOUIS HONORÉ FRECHETTE 


241 


Nous pouvons nous demander à quelle école ap¬ 
partient M. Fréchette. La réponse est plus facile que 
pour Crémazie. Dans le poète des Mille-Iles, nous 
retrouvons à la fois un classique du XVIII e siècle 
finissant, et un disciple gauche et timide du roman¬ 
tisme à ses débuts. M. Fréchette, lui, est un pur 
romant ique. Il a lu Victor Hugo avec passion, et se 
l’est assimilé. Quoi d’étonnant? Victor Hugo est le 
Père de tous ceux qui écrivent en vers français. Nous 
ne reprocherons donc pas au poète canadien d’avoir 
cherché dans les Contemplations ou la Le'gende des 
siècles des rythmes et des coupes de vers. Nous ne 
nous amuserons pas non plus à éplucher des hémis¬ 
tiches pour y découvrir que M. Fréchette employa 
le même adverbe ou la même conjonction que Hugo, 
à la même place. Ces petites puérilités de certains 
critiques canadiens nous font sourire. Mais nous 
découvrirons une ressemblance plus intime 
l’emploi des mêmes procédés généraux, l’anti 
quelquefois, plus souvent l’énumération. 

On raconte qu’un voyageur en Extrême-Orient 
avait emporté avec lui une tasse d’un service de Chine, 
la dernière qu’il possédât. Encore était-elle un peu 
ébréchée. Il la remit à un ouvrier célèbre du pays, lui 
commandant la douzaine. L’ouvrier se mit à l’œuvre, 
et livra bientôt à l’Européen douze tasses absolument 
semblables au modèle : rien n’y manquait, pas même 
la cassure reproduite sur les douze copies. 

Nous ne voudrions pas faire ici de rapprochements 
irrévérencieux. Mais quelquefois, le disciple imite 
le maître de si près que le défaut même se retrouve. 

14 


dans 

.hèse^J 







242 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Rien d’amusant, d’ailleurs, comme certains pas¬ 
tiches. 

Lisez à haute voix la tirade suivante : 

L’Espagne eut Cespédés, cet autre Michel Ange, 
Cervantès le profond et Mendoza l’étrange, 

Calderon et Vega, Santos, Montemayor, 

Velâzquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador, 

Zurbaran, Hermandez, Médina, Mercadante, 

Tous les talents, depuis Phidias jusqu’à Dante, 

Tous les héros connus d’Achille à Spartacus, 

Elle eut Léonidas, et Codés, et Gracchus.... 

Est-ce quelqu’une de ces extraordinaires énu¬ 
mérations où se complaisait le maître, de ces ava¬ 
lanches de noms propres et d'expressions bizarres, 
où les dictionnaires biographiques et techniques dé¬ 
filent pour la plus grande joie du lecteur qui guette 
la rime imprévue? Quelques lignes plus haut, est-ce 
le vieux Ruy Gomez, engoncé dans sa fraise à 
godrons, qui articule en piétinant sa Toison d’Or, 
cette grandiloquente apostrophe ? 

Nos pères, ces vainqueurs aux champs d’Almonacid, 
Tout en croisant l’épée avec les fils du Cid 
Respectaient votre gloire, antiques Hispanies, 

Terres de sommets bleus et de plaines jaunies, 

De donjons menaçants, de seuils hospitaliers 
Où sonna l’éperon des derniers chevaliers (1). 

Nous citons ces passages pour montrer à quel point 


(1) Ces vers, amusants d’ailleurs en eux-mêmes, parce qu’ils 
sont bien rythmés et bien rimés, sont extraits des Feuilles vo¬ 
latiles de M. Fréchette, pages 63-67. l’Espagne . 




M. LOUTS-HONORÉ FRÉCHETTE 


243 


l’influence de Victor Hugo, même dans ce qu’il 
a de contestable, s’est exercée sur M. Fréchette, 
qui l’a beaucoup lu. 

Voici du Coppée, si vous aimez mieux. 

Un pauvre enfant déguenillé comparait devant 
un tribunal. Il a volé une poupée destinée à sa 
sœur malade, et le poète sort de l’audience. 

...Plaignant, dans le fond de son âme, 

Les juges, leur devoir veut quelquefois cela, 
Condamnés à punir de ces criminels-là (1). 

Nous pourrions multiplier les exemples où nous 
verrions M. Fréchette passer du grave au doux, du 
plaisant au sévère; à_p.eine a-t-il cherché dans la vie 
de tous les jours une humble inspiration, qu’il s’en¬ 
vole d’un bel élan. Dans tous les gen res, il est à 
l’aise. C’est un virtuose qui se joue des difficultés 
de rimes — nous en avons cité quelques unes bien 
jolies, —et qui a le sens du rythme qui convient. 
Nulle coupe de vers qui ne lui soit familière, et c’est 
en cela que son talent dépasse de beaucoup le talent 
un peu gauche de Crémazie. Il sait que les mots 
ont une valeur indépendante de leur signification, 
et il parvient souvent à de fort heureuses sonorités. 
Parfois, il se permet certaines licences ; il ne re¬ 
doute pas l’hiatus, et viole une des règles les plus 
absurdes de la métrique française, puisque l’hiatus 
« pour l’œil » est défendu, quelle que soit son har¬ 
monie, et que Boileau put écrire : 

Gardez qu’une voyelle à courir trop hâtée 
Ne soit d’une voye en son cheminlle heurtée. 


(1) Feuilles volantes, p. 185. La poupée. 







244 LA LITTÉRATURE canadienne française 


Les commentateurs s’extasient sur ces vers; ils 
démontrent simplement l’inutilité du conseil qu’ils 
renferment. Sachons donc gré àM. Fréchette de ses 
hardiesses en pensant avec quelle circonspection ses 
émules risquent les tentatives originales. Un Fran¬ 
çais de là-bas peut si facilement être accusé, quand 
il hasarde une licence, « de ne pas l’avoir fait 
exprès »! Nous trouvons, par exemple, dans les édi¬ 
tions de Crémazie antérieures à celle de 1881 , des 
négligences que M. Fréchette voulut bien, croyons- 
nous , corriger pour l’édition de l’Institut Cana¬ 
dien. 

Il ne faut donc pas s’étonner de trouver dans 
M..Fréchette des rimes purement pour l’oreille; et 
s’il agit ainsi, encore une fois, c’est de propos déli¬ 
béré, en artiste sûr de sa valeur et qui domine sa ma¬ 
tière loin d’être dominé par elle. 

M. Fréchette est donc un fécond poète, très versé 
dans la connaissance de notre littérature, ce dont il 
faut lui savoir un gré infini ; un artiste habile, qui ne 
redoute ni le néologisme, ni la fantaisie, s’il doit en 
tirer un effet. Mais tout cela ne suffisait point à ex¬ 
pliquer sa vogue, vogue méritée, répétons-le. 

Malgré quelques voix discordantes, on le tient 
là-bas pour le pocte national, et il l’est. Il l’est, 
parce qu'il s’émeut , et parce que son émotion 
se communique; il l’est, parce que jamais encore 
le Canada n’avait trouvé héraut au verbe plus 
sonore, au vocabulaire plus riche, au talent plus 
varié. 11 l’est, parce que dans ses chants résonne un 
écho des siècles de vaillance, et parce qu’il a su 





M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


245 


évoquer, avec cet admirable instrument qu’est le vers 
romantique, des spectacles nouveaux pour nous. Il 
l’est enfin parce qu’il écrit avec joie, et non pas en 
stérile arrangeur de mots et de syllabes, parce qu’il 
subit le premier l’effet de ce qu’il vient d’écrire, et 
qu’il vous entraîne. Lisez du Fréchette : vous pour¬ 
rez discuter, critiquer, peser la valeur des termes; 
écoutez-en lire — surtout par le poète lui-même — 
et vous oublierez tout, parce que sur son berceau, 
une fée a posé ces dons précieux, la chaleur et la 
vie. 

* 

* * 

M. Fréchette estaussi un prosateur, et un prosateur 
coloré. Ses contes renferment souvent d’amusantes 
inventions, touchantes même quelquefois dans leur 
étrangeté, comme celle de cet homme qui, après de 
longs séjours aux solitudes boréales, demi-mort de 
faim et de froid, est profondément ému par la vue d’un 
poteau télégraphique, et l’embrasse ainsi qu’un 
frère (1). Ce poteau, c’est la civilisation, c’est le salut. 
On n’accusera pas de banalité cette conception, qui 
donne de la vie et de la poésie à un essentiellement 
inesthétique madrier. Nous trouvons aussi une fan¬ 
taisie fort curieuse dans ce recueil qui a pour titre : 
Originaux et détraqués, « douze types québec- 
quois ». 

Il y a de tout, dans ce livre, du comique énorme 
comme un'e farce populaire, et féroce quelquefois 
comme le peuple et l’enfance ; de simples ridicules, 


(1) La Noël au Canada. — Au seuil. 


14 . 




246 LA LITTÉRATURE CANARIENNE FRANÇAISE 


des plaisanteries finaudes de normands; d’autres qui 
tirent tout leur sel d’une répétition verbale ou d’un 
langage amphigourique. Il y a là des escrocs à la Sca- 
pin, ou à la Robert Macaire, des demi-fous, qui errent 
sur les confins de la vie consciente, des déclassés, et 
peut-être même des habiles, dont la difformité mo¬ 
rale laborieusement acquise constitue le gagne pain. 

Québec serait, si nous en croyons M. Fréchette, 
un lieu tel que pas un endroit sous la calotte 
des cieux ne peut se vanter d’avoir produit un 
aussi grand nombre d’originaux : « ce marchand 
qui n’entrait pas dans une église, de peur que la 
voûte lui tombât sur la tète ; cet avocat, juriscon¬ 
sulte éminent, inférieur à personne au parquet, et 
qui, sorti de là, devenait le plus exécrable bohème qui 
ait jamais traîné ses loques à travers la création.... 
et ce citoyen riche, sérieux, instruit et distingué, 
qui resta fiancé plus de soixante ans, sans jamais 
manquer un soir la petite promenade à deux, pen¬ 
dant que les meubles achetés pour le ménage atten¬ 
daient la noce au fond d’un grenier. » 

Quels types, dont M. Pierre Janet eût pu faire 
son profit, quand il professait si brillamment au 
Collège de France son cours sur les « Conditions 
psychologiques de la volonté »! 

Mais M. Fréchette abandonne ces héros, et en 
choisit douze autres, petites gens dont il nous décrit 
les manies avec verve — « Puisses-tu, écrit-il à la 
fin de sa dédicace à son ami James Edgar, ne pas 
avoir plus de répugnance à feuilleter mon livre que 
je n’ai eu d’ennui à l’écrire. » 



M. LOUIS HONORÉ FRÉCHETTE 


247 


L’auteur, en effet, ne s’ennuie pas en écrivant. 

Dans son cabinet de travail, situé au quatrième 
étage, fusent tout à coup des éclats de gaîté. C’est 
le poète qui invente une histoire, qui note un tra¬ 
vers de ses contemporains. Et nul ne songerait, en 
voyant cette enveloppe mortelle un peu grasse, se¬ 
couée par un bon rire, — le rire qui éclate quand on 
rit pour soi tout seul, et non pour faire plaisir à un 
ami qui vient de narrer quelque aventure — qu’il a 
devant les yeux le grave et patriotique auteur de la 
Legende d J un peuple. Le plus fort, c’est que cette 
gaité est contagieuse, et que nous rions avec M. Fré¬ 
chette. 

Je sais peu de scènes aussi drôles que celle où 
Burns exécute avec un talent digne d’éloges des "va¬ 
riations imprévues sur ce thème : « Oublier son 
porte-monnaie, et se faire prêter par de bonnes âmes 
des sommes variant entre trente sous et cinquante 
trancs, pour payer de problèmatiques voitures. » 

Burns a du génie, comme Dave, comme Crispin, 
comme Mascarille, fourbum imperator. 

Burns tombe chez M. Fréchette, qui ne l’a jamais 
vu, et joue la scène de la reconnaissance, telle 
qu’elle est contenue dans M. de Pourceaugnac. 
Mais sa documentation est supérieure à celle de 
Sbrigani. C’est à l’époque où le poète se présente à 
la députation. Burns prétend connaître un moyen 
infaillible d’assurer l’élection au prix de vingt 
piastres, — quinze — dix — cinq ■— une — puis 
vingt-cinq cents, pour payer le cocher, et termine 
par ce cri du cœur : « Pas dix cents seulement? » 



248 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Pas dix cents ! 

Mais il ne revient pas toujours bredouille. 

Un jour, on décharge des harengs sur le port. Il 
avise un commerçant : 

« Venez voir ce hareng-là, M. Renaud! Pour la 
première fois que je vous sers, je veux que vous 
soyez satisfait! 1 1/2 °/ 0 meilleur marché qu'à vos 
concurrents! Je tiens à être l’un de vos fournis¬ 
seurs, M. Renaud ! Ça y est-il? 

— Combien de minots? 

— Tant. 

— A combien? 

— A tant. 

— Je prends tout, dit le marchand, qui était rond 
en affaires. Déchargez. 

- M. Renaud, vous ne regretterez p»as ce marché, 

fait Burns en tendant la main à l’acheteur. Croyez 
en quelqu’un qui s’y connait. Si seulement je pou¬ 
vais payer la traite de ces gaillards là !.Pour faire 

travailler le Canayen, il n’y a pas comme un petit 
coup ! 

— Eh bien, payez leur un petit coup! 

- C’est ce que j’ai coutume de faire, mais j’ai 
pas le sou ce matin, M. Renaud! A sec comme un 
chaland à marée basse. C’est pour cela que je suis 
si pressé de vendre. 

- Combien faut-il pour les mettre sur le ton? 

Dame, ma foi, avec une piastre et demie, on 

fait bien du chemin, allez! 

Eh bien, va pour une piastre et demie. Tenez, 
payez leur la traite. » 




M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


»49 


Et Burns partit avec l’argent. 

M. Renaud attend encore son poisson. 

Ce même Burns, lors de la visite de la Capri¬ 
cieuse, profite de la vanité de deux dames pour leur 
faire croire qu’il est officier de marine, qu’il leur ap¬ 
porte une invitation à dîner de la part du comman¬ 
dant Belvèze, et leur extorquer des piastres sous ce 
classique prétexte. 

Ces tours à la Robert Macaire relèvent un peu de 
la police correctionnelle. Ils n’en sont pas moins 
drôles, racontés par M. Fréchette. Bien d’autres 
scènes d ’Originaux et détraqués mériteraient d’atti¬ 
rer etde retenir notre attention. Il en est de vraiment 
féroces, comme l’histoire de ce pauvre Grelot, que 
poursuivent les cris des gamins, et qui s’enfuit en 
zigzaguant, montrant le poing, battant l’air de son 
gourdin, hurlant de défi ou courbant le dos sous les 
huées, misérable, épuisé, hors d’haleine, et tombant 
à la fin sur les genoux; ou encore l’histoire d eDupil, 
que l’on rendait à moitié fou en le traitant de Père 
Dupil, et que les garnements torturaient. Il en est 
de simplement comiques, comme celle de Choui- 
nard, qui transpose les mots, et leur donne le sens 
le moins conforme à l’étymologie; comme celle de 
Cardinal, un huissier du Parlement, qui parle le 
plus réjouissant jargon du monde, émaillé de 
termes nobles ou qu’il suppose tels. Car beau¬ 
coup des Originaux de M. Fréchette sont drôles 
de cette drôlerie un peu sommaire , et nous 
font rire de par une simple anomalie de langage : 
Cardinal, Chouinard, Lévêque, qui sacrerait en 



250 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


disant: « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me 
donnez mon bonnet de nuit; » Dominique, qui 
prêche comme M. le Curé, Marcel Aubin, qui s’ex¬ 
prime en vers comme un improvisateur de Santa- 
Lucia; soient cinq originaux sur douze. 

Grosperrin, le poète errant, fabricant de com¬ 
plaintes, qui se compare à Victor Hugo, est un type 
assez répandu, mais toujours intéressant à étudier, 
quand on le rencontre. M. Fréchette cite quelques 
fragments des Vrais Misérables, poésie incompa¬ 
rable du philosophe Grosperrin ; c’est un des modèles 
du genre. On croit entendre le pauvre hère décla¬ 
mer contre Victor Emmanuel qu’il appelle : 

Fameux tyran, suppôt de l’opulence, 

et contre Napoléon III ; 


Quand un Cartouche est protecteur du temple, 

C’est pour le peuple un bien fatal exemple. 

Nous en avons assez dit pour montrer en quoi 
consiste le comique de M. Fréchette. Il excelle à 
faire vivre le bonhomme qu’il nous présente, à le 
caractériser d’un trait énorme, à côté duquel tout 
disparaît. 11 nous montre des personnalités rudi¬ 
mentaires, des âmes à l’état très simplifié, livrées à 
un monoïdéisme, dirions-nous, si nous ne crai¬ 
gnions d’emprunter un de ses plus vilains termes 
à la psychologie expérimentale. 

Ce sont là quelques unes des qualités qu’il faut 
pour réussir au théâtre. Aussi serions-nous en droit 



M. LOÜIS-HONORÉ FRÉCHETTE 25 I 


de nous étonner que M. Fréchette n’ait pas fait 
quelques tentatives de ce côté. 

Il essaya. Mais il n’a pu créer encore un théâtre 
canadien, et nous sommes tout naturellement amenés 
à chercher pourquoi le théâtre n’existe pas vraiment 
aux bords du Saint-Laurent, et à examiner si l’on 
peut espérer, dans un avenir plus ou moins proche, 
qu’une école dramatique se constitue dans la France 
d’outre-mer. 

* 

* * 

Le goût des spectacles est inné chez l’homme, et 
chez le Français il prend un développement parfois 
exagéré. Ce n’est pas ici le lieu de rappeler jusqu’à 
quel point, chez nos dévots aïeux le théâtre fut non 
point abhorré, mais adoré. Il peut donc paraître au 
premier abord un peu surprenant qu’un peuple néo¬ 
français n’ait point de théâtre, ou du moins en ait 
un si rudimentaire qu’il vaut presque mieux n’en 
rien dire. 

Non que les auteurs canadiens manquent de 
talent, ou du désir d’écrire pour la scène. M. Mar¬ 
chand, ancien premier ministre de la province de 
Québec (1), récemment enlevé aux lettres, a essayé 
dans des pièces aimables, d’acclimater la comédie 
au Canada. Gérin-Lajoie, dès le collège, écrivit 
une tragédie qui fit les délices — de Nicolet; on 
tira une pièce des Anciens Canadiens, de M. de 
Gaspé, et M. Fréchette a voulu ainsi que plusieurs 
autres créer un théâtre national. 


(1) Voir plus bas l’étude consacrée à M. Marchand, 




LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


2 c 2 


Disons tout de suite que la texture de son vers 
devait le servir : ses défauts mêmes seraient à la 
rampe moins apparents que partout ailleurs. Mais 
pour faire jouer une pièce, il faut des acteurs profes¬ 
sionnels, connaissant l’art de la mise en scène; des 
amateurs sont insuffisants, et le fragile faisceau de 
quelques bonnes volontés ne supplée pas au manque 
d’exercice. Crémazie appelait, trop sévèrement, la 
littérature canadienne une littérature d’amateurs, 
mais nous pouvons dire que, par les conditions 
de la vie sociale, le théâtre canadien fut longtemps 
un théâtre d’amateurs. 

Jusqu’à ces dernières années, pendant des se¬ 
maines, il n’y eut pas, à Montréal, de représentations 
françaises. Passaient des artistes en tournée : Mou- 
net-Sully, Coquelm, M me Sarah Bernhardt, M me Ha- 
ding. On les acclamait, on les fêtait, on se retrempait 
dans notre beau répertoire, ou bien l’on applaudissait 
les nouveautés d’Europe. 

C’était Œdipe , Phèdre, la Tosca, la Dame aux 
Camélias , ou bien Cyrano et l’Aiglon. Puis 
venait le calme plat. Parfois, une troupe d’a¬ 
mateurs jouait une pièce française, plus rarement 
une pièce du cru. Ne semble-t-il pas que ce soit 
presque l’état de nos provinces, dans la première 
moitié du XVII e siècle? Sans doute, les promenades 
royales de Madame Sarah Bernhardt remplacent le 
chariot deThespis cher à Scarron, mais à cela près, le 
théâtre canadien resta longtemps dans la situation où 
se trouvait la scène française avant Corneille et Mo¬ 
lière. 



M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


J 53 


Cela tenait à des causes multiples. Mais nous 
trompons-nous beaucoup en pensant que des scru¬ 
pules religieux ne furent pas étrangers à cet état 
de" choses ? En accomplissant son œuvre si grande 
et si belle, le clergé n’a-t-il pas inculqué à ses 
ouailles les idées de Bossuet qui s’écriait, d’après 
la Bible et songeant à notre Molière : « Malheur 
à vous qui riez, car vous pleurerez!» N’y-a-t-il pas 
là peut-être un peu de cet état d’esprit qui interdit 
la sépulture chrétienne aux artistes de l’époque 
classique, à la Champmeslé, à cette exquise Adrienne 
Lecouvreur, et même à Molière qui reste, malgré 
mais avec Bossuet, un des maîtres de notre prose 
classique? 

Pendant les dernières années du XIX e siècle, 
néanmoins, il semble que, par la force même des 
choses, le théâtre canadien ait tendu à se constituer 
peu à peu, malgré les conditions défavorables dont 
nous parlions tout à l’heure. Le drame historique 
peut sortir du Montcalm et du Papineau de M. Fré¬ 
chette, qui excitèrent de si vives espérances, et 
la comédie des pièces de M. Marchand. Mais si la 
littérature dramatique veut atteindre là-bas sa ma¬ 
jorité, il ne faut pas qu’elle se mette à l’école des 
Adolphe d’Ennery, des Emile Richebourg, ni 
même des Elie Berthet. M. Fréchette a tiré de la 
Bastide Rouge de cet auteur, en l’adaptant au 
pays, un drame, le Retour de l’Exilé (1880), qui 
a donné lieu à diverses polémiques dans lesquelles 
nous n’entrerons pas : il nous suffit de dire que 
ce n’est point par des emprunts à ce romancier si 

15 



254 LA littérature canadienne française 


fécond (i) que l’on créera au Canada une littérature 
dramatique originale. 

Depuis quatre ans, des signes précurseurs annon¬ 
cent un réveil. Il s’est fondé à Montréal deux 
théâtres où l’on joue tous les jours — et même deux 
fois par jour — dans notre langue des œuvres fran¬ 
çaises ou canadiennes : le Théâtre National établi en 
1899, les Nouveautés, plus récentes. Nous repro¬ 
cherons à ces scènes d’emprunter plus souvent leur 
répertoire à l’Ambigu qu’à la Comédie-Française; 
tant qu’elles persisteront dans ces errements — que 
des raisons budgétaires et commerciales rendent 
peut-être nécessaires — elles ne formeront point le 
goût public. Les drames tirés de nos feuilletons à un 
sou, les pauvretés de Xavier de Montépin et de ses 
disciples, peuvent même taire avorter de généreuses 
tentatives, car un vin frelaté gâte le palais du dégus¬ 
tateur. 

Nous dirons seulement que l’hiver dernier a 
vu représenter diverses pièces canadiennes bien 
accueillies. Les Nouveautés ont donné la Veronica de 
M. bréchette, et MM. Germain Beaulieu et Louvi- 
gny de Montigny ont fait jouer l’un Je vous aime et 
l’autre Jean sans Nom. 

Ces théâtres de langue française se développeront, 
nous en avons 1 espérance. En attendant que la pro¬ 
duction locale fournisse un contingent considérable, 
espérons que les pièces de nos vrais maîtres alterne- 


(1) Elie Berthet a laissé plus de cent volumes. Combien 
surnagent douze ans après sa mort ? 






M. LOUIS-HONORÉ FRÉCHETTE 


2 55 


ront avec les productions du pays. La France compte 
d’ailleurs assez d’acteurs de talent inemployés pour 
renforcer ou renouveler les troupes qui existent 
là-bas; pourquoi, dans l’avenir n’y aurait-il pas à 
Montréal une scène analogue au Théâtre Michel de 
Saint-Pétersbourg? Nous assisterions ainsi à un mou¬ 
vement littéraire nouveau, pour la plus grande 
gloire de l’art dramatique français. 

Et maintenant, porterons-nous un jugement d’en¬ 
semble sur M. Fréchette? C’est difficile,à cause de la 
diversité mêmedeson œuvre. Nous dirions volontiers 
qu’il y a deux hommes en lui. D’abord, un poète très 
noble, quelquefois trop soucieux de ce qui se passe 
de ce côté de l’Océan, trop fasciné, nous semble- 
t-il, par la grande ombre de Hugo; un clairon 
sonore de la pensée française et dont les poèmes 
furent des actions. Car, nous ne saurions trop le 
répéter, c’est par M. Fréchette que beaucoup de nos 
compatriotes apprirent l’existence, non du Canada 
français, ce qui serait les calomnier, mais d’une 
littérature canadienne-française, et à ce seul titre, 
M. Fréchette a droit à notre reconnaissance. 

Ensuite à côté du poète, il y a l’humoriste, et l’hu¬ 
moriste canadien, l’auteur des Contes, des Détraqués, 
et cela présente une saveur très spéciale. En outre, 
Grelot et Dupil, par exemple, sous la légèreté de la 
forme et la férocité du comique, sont de véritables 
poèmes d’humble douleur, et des documents de 
psychologie morbide. Nous avons en France, évi¬ 
demment, l’équivalent de M. Fréchette comme 
poète. Mais là où il reste sans contestation possible 





2^6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


un des écrivains les plus curieux de cette époque, 
c’est quand il cesse de se préoccuper du succès 
d’Europe, quand l’abandonnent les réminiscences 
romantiques. Angelo, tyran de Padoue, et la Thisbe, 
nous semblent si lointains et si morts ! M. Fréchette 
nous plait, quand il se montre bonnement et bra¬ 
vement ce qu’il est au fond, une belle et forte 
nature, capable de noter le ridicule, et de le 
mettre en saillie d’un trait; capable de s’émouvoir 
et de nous émouvoir, et de nous dévoiler toute une 
partie de l’âme canadienne que nous ne connaîtrions 
pas sans lui. 

L’œuvre de M. L. H. Fréchette est encore trop près 
de nous pour que nous puissions l’apprécier comme 
le fera l’histoire. A travers le livre, nous voyons 
trop l’homme, et ce qu’il a de sympathique dans le 
vrai sens du terme, et d'attirant, pour le juger en toute 
liberté. Nous n’avons point, d’ailleurs, l'outrecui¬ 
dance de railler nos aînés, et nous nous inclinons 
devant toute œuvre de bonne foi, quand elle éveille 
d’aussi nobles sentiments que les poésies de M. Fré¬ 
chette. Mais en admettant même que le siècle avenir 
soit sévère jusqu’à l’injustice pour la Legende d’un 
peuple et son auteur, il devra néanmoins considérer 
que les vers de M. Fréchette marquent une date 
dans l’histoire de la littérature canadienne ; car c’est 
à l’appel de sa lyre que pour la première fois les 
Français tournèrent de nouveau les yeux vers les 
rives d’Amérique, où ils furent surpris, émus, puis 
charmés, de retrouver des frères en qui l’absence 
n avait pu déraciner l’amour de la commune patrie. 



CHRONIQUES CANADIENNES (1) 


M. le Docteur Choquette 

i 

Claude Paysan 

C’est un volume imprime' sur d’assez joli papier 
glacé ; le format allongé, la teinte un peu terne de 
la couverture, blanc et bistre, les illustrations en 
camaïeu de M. Leduc, annoncent une tentative 
vers la librairie d’art, ou tout au moins vers ce 
genre d’éditions qui, tout en restant de prix abor¬ 
dable, visent à parer le mieux possible la pensée d’un 
auteur. Sans doute tout n’est point parfait, dans 
cette entreprise typographique. Il y a des fautes 
d’impression, des interlignes inégaux, des caractères 
de corps différents. Mais tel qu’il est, le Claude 


(l) Le lecteur remarquera une légère différence de ton, 
entre les études qui précèdent, et quelques-unes des pages 
qui suivent. Il se l’expliquera facilement, s’il veut bien faire 
attention que la dernière partie du présent volume renferme 
un certain nombre d’articles parus au jour le jour dans di¬ 
verses feuilles canadiennes et françaises. Il excusera le moi 
haïssable du chroniqueur, remplaçant le nous d’ailleurs infini¬ 
ment plus orgueilleux. 



2 58 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Paysan du docteur Choquette, annonce déjà, au 
point de vue matériel, un réel progrès sur quelques 
éditions qui remontent à douze ou quinze ans au 
plus et ne sont pas dignes de l’œuvre qu’elles 
doivent répandre. Espérons que la Compagnie 
Bishop fera disparaître ultérieurement les quelques 
défauts qui peuvent arracher un regret au lecteur. 

Quant au contenu de ce petit livre, il est digne de 
la plus sérieuse attention. M. le docteur Choquette 
avait déjà publié un roman qui promettait beau¬ 
coup (i). Claude Paysan mérite qu’on s’y arrête. 

Je présume que mes lecteurs canadiens en ont 
pris connaissance, beaucoup d’entre eux tout au 
moins. Mais si j'entreprends de résumer cette 
simple histoire, peut-être me sauront-ils gré 
néanmoins de raviver leurs souvenirs. Ils me 
pardonneront le ridicule qu’on se donne tou¬ 
jours en semblant découvrir l’Amérique, quatre 
siècles après Colomb. Après tout, Dumas découvrit 
bien la Méditerranée. Il est vrai qu’il était Dumas 
et que sa Méditerranée n’avait de commun que le 
nom avec la véritable. 

Le vieux Claude Drioux va mourir. Il agonise, 
tandis que hurle lugubrement le chien dans les 
rafales. Il agonise entre sa femme Julienne et son 
bis, qui s’appelle Claude comme lui. Les voisins 
s’empressent autour de la chaumière d’où va s’en¬ 
voler 1 âme de celui qui fut un bon ouvrier. Parmi 
eux, plus attentive, une très jeune fille, Fernande 


(i) Voir plus bas, les Ribctucl. 





DOCTEUR CHOQUETTE — CLAUDE PAYSAN 2^9 


Tissot, l’enfant de riches citadins qui passent l’été 
à la campagne, sait trouver à l’adresse de Julienne 
les mots qui endorment la douleur et fortifient la 
volonté. 

Le vieux paysan est mort. Il repose mainte¬ 
nant dans le modeste cimetière. Sa veuve et son 
fils se serrent plus étroitement l’un contre l’autre 
quand ils ont fini leur travail, lui aux champs, elle 
à la maison, que seul le sourire de Fernande égaie 
parfois en passant. 

Parfois aussi, le soir, Jacques, un enfant perdu, 
un Irlandais qui vient de là-bas, et qui porte dans 
ses yeux des nostalgies d’ailleurs, tient compagnie 
à Claude et devise avec lui devant l’âtre, parlant de 
voyages lointains aux pays inconnus, aux Eldorados 
qu’on aperçoit en rêve et qui de près sont des 
enfers. 

Mais Claude garde dans son cœur une image qui 
ne s’efface point, celle de la petite Fernande, de la 
demoiselle à laquelle il n’ose parler. 11 la fuit quand 
elle approche; il feint l’indifférence quand on pro¬ 
nonce tout haut le nom qu’il se répète tout bas. 
Que l’on danse, que l’on s’amuse, présent de corps, 
il est absent d’esprit; et lui, le pauvre meneur de 
charrue qui peine tout le jour sur la glèbe, il aime, 
sans oser se l’avouer, l’enfant rieuse qui jette 
comme un rayon de soleil dans l’humble mai¬ 
sonnette. 

Il est tremblant devant elle, humble, timide. Il 
balbutie quand elle lui parle. Il est jaloux quand il 
la voit passer avec un inconnu, un « monsieur de la 



2ÔO LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


ville»; il souffre en se répétant qu’elle n’est pas 
pour lui. 

Jacques, un matin, s’en va aux pays de l’or, vers 
les clains mystérieux, où la terre glacée enserre le 
fabuleux métal — et Claude reste seul avec sa han¬ 
tise. 

Il souffre. Il rêve d 'elle, et ce rêve lui rend le 
réveil plus terrible. Jamais il n'osera parler : il est 
le ver de terre amoureux d'une étoile. La mère 
Julienne comprend les tristesses de son gars. Elle 
va voir Fernande, et, avec des réticences et d’in¬ 
finies précautions, elle lui confie tout dans un san¬ 
glot. 

Fernande n’aime pas Claude. Elle le plaint seu¬ 
lement, et la situation se prolonge sans issue. Claude 
dépérit du mal d’amour. Il a ses beaux vingt ans, 
et se languit de s’en servir, comme disait Daudet 
dans YArlesienne. Il se détourne des autres tilles, 
qui le verraient d’un œil peu farouche : il ne 
cherche pas une blonde, qu’il conduirait un jour 
dans sa maison. Son mal le mine en silence. 

Mais Fernande, elle aussi, s’étiole. La phtisie la 
ronge. Elle sent décroître ses forces, s’écouler sa vie 
à chaque flux de sang qui s’échappe de sa pauvre 
poitrine; et Claude la sait mourir. 

Que Jacques revienne maintenant, riche d’expé¬ 
rience, pauvre de pécune, retrouver, comme le 
pigeon de la fable, la tiède douceur du nid : il ne 
reverra plus son ami que peu de temps. Fernande 
succombe à son mal. Claude en apprenant la nou¬ 
velle, monte dans sa barque, s’aventure sur le Ri- 



DOCTEUR CHOQUETTE — CLAUDE PAYSAN 261 


chelieu et trouve une mort volontaire dans les flots. 
Et c’est alors auprès de deux tombes jumelles que la 
mère Julienne et Jacques, qui sera son fils, viennent 
pleurer. 

« Ils marchent tranquilles dans la grande route, 
vers leur humble village. Sous l’obscurité des sapins 
touffus, ils contournent un coin de rue qui penche, 
poussent une porte rauque, longent le mur de l’église, 
et s’en vont, par un étroit chemin battu, dans les 
herbes hautes, s’agenouiller devant deux croix de 
bois semblables. » 

* 

* * 

L’histoire est faite avec rien : quelques sentiments 
très généraux, quelques douleurs avec lesquelles il 
est facile de sympathiser. La fable ne pique donc 
point notre curiosité. Mais remercions M. le doc¬ 
teur Choquette d’avoir fait choix d’une matière aussi 
simple. Claude aime Lernande, il ne le lui dit pas 
et il meurt de sa mort. C’est tout. 

Remarquons tout d’abord qu’il n’y a pas de 
« scène à faire », comme disait notre pauvre oncle 
Sarcey. Les vœux de Claude sont indéfiniment 
ajournés, et c’est ce qui empêche cette histoire de 
verser dans la banalité, et de sortir du domaine de 
la vie pour entrer dans celui du roman. 

M. Choquette n’a rien sacrifié à l’intrigue, au 
désir du succès. Il n’a pas essayé de compliquer la 
donnée primitive de son livre, d’amener les conflits 
de personnages. Nous assistons seulement au déve¬ 
loppement d’une passion entière daus une âme 




262 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


rustique, incapable de s’analyser, de se complaire 
dans sa douleur et de s’en nourrir, et qui la subit 
sans la traduire au dehors par des mots. 

Dans le cœur de Fernande, se développe un sen¬ 
timent parallèle : la pitié, mais rien de plus. Ce 
qui la fait souffrir, c’est, comme l’Iphigénie antique, 
l’approche de la mort : « Il est doux de voir la 
lumière. » Mais elle n’aime pas et ne peut pas aimer 
Claude, ou alors nous tomberions dans le convenu, 
dans l’horrible roman feuilleton, c’est-à-dire dans, 
ce qu’il y a au monde de plus faux, partant de plus 
odieux. 

Nous devons savoir gré à M. le docteur Choquette 
d’avoir écrit une œuvre de bonne foi, qui s’adresse, 
non pas au gros public, mais aux lecteurs qui 
peuvent goûter quelques sentiments très finement 
analysés, et se laisser prendre à la grande poésie 
de la terre, dont l’âme rustique anime Claude 
Paysan. 

Il y a en effet, dans le livre canadien, une parfaite 
fraternité entre le sol et l’homme. Claude est dans 
son milieu. Il vit non seulement de sa vie propre, 
mais de celle des choses qui l’entourent. La nature, 
tour à tour impassible et compatissante, suivant 
qu’elle est ou non d’accord avec nos pensées et nos 
émotions actuelles, baigne de sa lumière divine la 
silhouette du laboureur. La terre vit dans ce beau 
livre, et c’est pourquoi nous ressentons une réelle 
impression d’art. 

Claude dételle ses bêtes de labour. 

« Il arrêta ses chevaux sur le cintre, décrocha les 



DOCTEUR CHOQUETTE — CLAUDE PAYSAN 263 


palonniers, les anneaux des traits, fit jouer les 
ardillons des boucles, et la charrue devenue libre, 
se pencha, se coucha sur le sol, s’appuyant le long 
de son mancheron comme sur un coude pour le 
froid repos de la nuit. » 

N’y a-t-il pas dans ce passage, quelque chose de 
comparable à l’émotion qui se dégage des plus 
belles toiles de Millet? Et dans celui-ci encore : 

Les cloches vibrent sur la campagne. 

« Ils déposèrent alors leurs faux sur les andains, 
tirèrent leurs larges chapeaux de paille, et la tête 
inclinée, ils se mirent à réciter l’Angelus. 

« Tous les jours, du petit campanile de leur vieille 
église, des sons joyeux de cloche s’échappaient ainsi 
par volées sonores, qui allaient égayer les alentours. 
Le matin, avec l’aurore, avec les buées pâles qui 
flottaient partout, avec le bruissement général des 
choses; le midi, au milieu des chansons des cigales 
et des grillons, le soir, avec les flèches pourpres du 
soleil couchant, à l’heure des lentes mélopées 
campagnardes, on entendait cet égrènement de 
notes puissantes qui s’éparpillaient en cadences 
harmonieuses. 

« Alors les paysans dispersés partout sur les 
plaines où les coteaux s’arrêtaient subitement dans 
leur travail, leur fourche, leur râteau, leur faux à la 
main, immobilisés dans le geste où l’Angelus les 
surprenait... 

« A ce moment, les vieux, les jeunes qui deman¬ 
daient à la terre le pain quotidien, prosternaient un 
instant leur esprit devant ce quelqu’un de grand et 




264 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


de puissant qui peut faire les moissons abondantes 
ou les anéantir à son gré. » 

Cela me semble très beau. Tout le passage, d’ail¬ 
leurs est à lire et à savourer, car je n’ai pu ici qu’en 
découper quelques phrases. Nous devons remercier 
M. Choquette de l’avoir écrit. 

Un peu plus loin la rencontre de Fernande et de 
Claude qui a dans son chapeau toute une récolte de 
cerises est quelque chose de délicieux par son 
charme ingénu et frais d’idylle enfantine. Il s’y 
mêle une pointe de fin comique, de par la gaucherie 
de ce grand garçon brun, tout intimidé du joyeux 
« Bonjour, Monsieur Claude! » que lui a lancé la 
jeune fille. Pour accroître son trouble, elle continue 
à lui parler; et lui, le cœur trop plein, ne sait que 
dire. 

Bien d’autres pages mériteraient d’attirer notre 
attention. L’une des plus poignantes, c’est celle où 
la neige va recouvrir de son tapis immaculé la 
tombe encore fraîche du père Drioux, tandis que son 
fils entend « le vent et le grésil susurrer leur mu¬ 
sique grêle. » Et la scène de la veillée, et celle des 
batteurs en grange, et presque toutes car, je le ré¬ 
pète, ce livre est charmant malgré sa tristesse. 

Il nous reste à rechercher les parentés littéraires 
de M. Choquette, car on a beau vivre d’une vie 
personnelle, en littérature aussi le mot de Brid’oison 
est vrai : « On est toujours le fils de quelqu’un. » 
Deux noms nous venaient sans cesse à l'esprit, en 
lisant Claude Paysan : Daudet et Loti. 

A Daudet, l’auteur doit sa préoccupation du mal 



DOCTEUR CHOQUETTE — CLAUDE PAYSAN 265 


d’amour. Nous parlions tout à l’heure de VA rlésienne: 
il y a beaucoup de ressemblance entre Frédéric et 
Claude. Le gars de Camargue qui souffre pour son 
Arlésienne et méprise l’amour de Vivette, le Cana¬ 
dien du Richelieu qui rêve à Fernande, sont cousins 
— tous deux fils de la terre de France. 

Mais pour la forme, c’est surtout à M. Pierre Loti 
que M. Choquette est redevable. Mêmes chapitres 
inégaux, avec des sauts brusques de l’un à l’autre; 
mêmes sensations aiguës qu’il s’agit de noter d’un 
mot qui les fasse éprouver au lecteur; même im¬ 
pressionnisme, avec des phrases parfois contournées 
et désarticulées pour rendre plus intense l’effet ; 
mêmes alinéas coupés de silences ; même souci du 
mot qui fait image, plutôt que de la pureté 
grammaticale. Certaines pages de Claude Paysan, 
nous ont rappelé par la facture Pêcheurs d’Islande 
ou Matelot. 

Mais M. Loti est un modèle dangereux. Il est si 
attirant qu’il peut amener un écrivain de talent à 
l’imiter jusque dans ses tics. C’est sans doute à son 
influence qu’il faut attribuer des phrases dans le 
genre de celle-ci : « Il ne commandait point bru¬ 
talement ses chevaux, lui, non, jamais ». Ou le 
« des fois » au commencement d’une phrase qui 
produit à la longue un désagréable effet, ou encore 
le rappel du sujet par un pronom qui ne laisse pas 
de déparer un beau mouvement. A M. Loti appar¬ 
tiennent aussi ces débuts de chapitres : « On était 
déjà en août... C’était longtemps plus tard... C’est 
maintenant plus tard en automne.,, » etc. 



266 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Enfin la recherche du vocabulaire, à côté d’heu¬ 
reuses trouvailles, amène quelque fois de douteuses 
expressions, comme « des larmes incontrôlables (i) 
d’enfant» ou « un mouvement incontrôlable », ou 
enfin cette « éjaculation muette » qui abime le beau 
chapitre sur l’Angélus. 

Mais chacun doit avoir les défauts de ses qua¬ 
lités, et si nous nous permettons de présenter ces 
quelques critiques de détail et de jouer ici le rôle 
toujours ingrat et souvent ridicule de pédant, c’est 
justement à cause du très vif et très réel plaisir que 
nous avons pris à la lecture de ce livre. 

Nous avons essayé de faire ici la part de Daudet et 
de M. Loti. Reste celle de M. le D r Choquette qui 
est fort belle. Il a su écrire un roman de paysans 
et se tenir à égale distance des trivialités inutiles et 
des élégances conventionnelles. Nous savourons dans 
son ouvrage un peu du parfum qui monte de la terre 
par les chaudes journées d’août, les foins coupés. 

Il inspire aussi — et peut-être est-ce encore là du 
Loti — une grande amertume, qui laisse après la 
lecture une impression de profonde mélancolie, non 
cette mélancolie factice, funeste héritage de 1830, 
mais une très réelle tristesse en présence du spec¬ 
tacle de la vie, puisque cette histoire se déroule entre 
deux tombes. 

Et maintenant oserons-nous dire à M. Choquette 
quels espoirs reposent sur lui? Claude Paysan, tout 
intéressant qu’il est, ne peut rester le terme de son 


(1) Pour incoercibles . 





DOCTEUR CHOQUETTE — LES R1BAUD 267 


ambition et de sa carrière. L’influence de la jeune 
littérature du vieux pays s’y fait encore trop sentir. 
Mais certaines pages sont d’un maître. 

Si nous avons le droit d’attendre d’autres œuvres 
plus originales et plus fortes, il nous semble bien 
que, dès à présent, le roman canadien ne soit plus 
à naître (i). 


II. 


Les Ribaud (2) 


Ma petite bibliothèque canadienne s’enrichit peu 
à peu des volumes qui me parviennent. C’est ainsi 
que j’ai eu le plaisir de lire le premier roman 
publié, voici deux ans bientôt, par M. Choquette. 
Nous parlerons donc aujourd’hui des Ribaud , si 
vous le voulez bien. J’aurais préféré les lire avant 
Claude Paysan, mais il faut prendre les ouvrages 
dans l’ordre où ils m’arrivent. 


(1) Le roman canadien a remporté un succès nouveau : un 
ouvrage de Madame Laure Conan, l 'Oublié, vient d’être cou¬ 
ronné par l’Académie française. (Novembre 1903.) 

(2) La publication de l’article ci-dessus dans le Soleil de 
Québec, dont nous étions alors le correspondant parisien, 
amena entre le docteur Choquette et nous une collaboration 
d’où sortit le drame représenté l’hiver dernier au Théâtre 
National de Montréal, et tiré des Ribaud. Nous prions le 
lecteur de ne pas rechercher dans les pages qui suivent d’in¬ 
dication sur la part de chacun de nous dans l’œuvre commune. 




268 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Les Ribaud sont un de ces drames éternels qui 
ont inspiré bien des romanciers et des poètes, et qui 
en inspireront encore, tant qu’il y aura des hommes 
séparés par les passions nationales ou personnelles, 
et des jeunes gens qui s’aimeront malgré les obs¬ 
tacles. 

Dans Vérone, autrefois, deux familles rivales... 

C’est Roméo et Juliette, c’est la Fille de Roland 
finissant bien. C’est un peu aussi la situation initiale 
du C id, en supposant que Chimène ne demande 
jamais la tête de Rodrigue et que don Diègue s'a¬ 
charne à venger son fils qui aurait succombé. Et 
c’est tout cela dans un cadre neuf pour nous autres 
Français, en pleine vallée du Richelieu, tandis que le 
Canada résonne des batteries du tambour, et que les 
coups de fusils, tirés par les patriotes sur les habits 
rouges, éclatent dans les bois. 

Voici l’histoire en quelques mots. 

En 1834, Gabriel Ribaud, fils d’un docteur ins¬ 
tallé à Chambly, petit-fils d’un général de l’Empire, 
tué sur le champ de bataille de Waterloo, hait dou¬ 
blement les Anglais, comme Français et comme 
Canadien. A l’auberge de la Huronne, devant les 
insultes qu’un officier du fort voisin adresse aux pa¬ 
triotes, Gabriel s’emporte, soufflette l’officier, se bat 
avec lui, est tué d’un coup de pistolet. Désormais la 
haine du père s’accroîtra de ce nouveau deuil, et 
l’on comprend avec quelle douleur il verra, trois ans 
plus tard, sa fille Madeleine s’éprendre du beau ca¬ 
pitaine Smith, commandant le fort de Chambly. 




DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIBAUD 269 


Les jeunes gens s’aiment d’un amour profond et 
violent. Quand éclatent les troubles de trente-sept, 
le devoir oblige le jeune officier à marcher contre 
les compatriotes de Madeleine, les amis du docteur 
Ribaud. Madeleine, aftolée, vient trouver celui 
qu’elle aime, lui demande de ne pas tirer sur les 
siens, de les épargner. Le capitaine promet, si 
l’honneur ne doit pas en souffrir, et les deux amou¬ 
reux échangent le serment des fiançailles. 

Que maintenant le docteur Ribaud prenne son 
fusil, s’embusque sur le passage des troupes an¬ 
glaises, pour satisfaire sa haine contre les meurtriers 
de son père et de son fils, qui vont encore lui ravir 
sa fille vivante ; qu’il vise le capitaine qui commande 
le détachement de Chambly et l’étende mort; que 
Madeleine, voyant rentrer la compagnie sans Perci- 
val Smith, tombe comme la Fiancée du Timbalier 
et dépérisse presque jusqu'à mourir; que les 
remords torturent le père qui a outrepassé les droits 
de la vengeance, le lecteur s’imagine facilement 
toutes ces scènes. 

Mais Percival n’est pas mort. Le porte-drapeau, 
son ami Archie Lovell, pour l’aider à tenir la parole 
donnée avait pris le commandement de la colonne, 
laissant à son collègue la garde du drapeau. Et c’est 
Archie Lovell que le docteur Ribaud a tué sur la 
route de Saint-Charles. 

Vaincu par la douleur, par les instances de son 
vieil ami l’abbé Michaudin, qui est dans le secret du 
père et de la fille, désireux aussi de sauver son en¬ 
fant, le patriote unit Madeleine à l’officier si mira- 




2 -JO LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


culeusement conservé, et le roman finit par la 
réconciliation des deux ennemis et des deux races, 
symbole de ce qui devait suivre la révolte de 1837 
au Canada, quand l’Angleterre revint aune politique 
plus juste et plus libérale envers ses colonies qui 
avaient trop longtemps connu les rigueurs du régime 
militaire ou de la tyrannie civile. 

* 

* * 

Nous ne répéterons pas ici combien le talent de 
M. le docteur Choquette nous est sympathique, et 
quel intérêt nous prenons à ses études de mœurs. 
Peut-être regrettons-nous qu’il n’y ait pas dans les 
Riband plus de place donnée à la pure description ; 
mais nous verrons plus loin que cela tient à la con¬ 
ception même de l’ouvrage. Disons tout de suite que 
l’on prévoit déjà dans cette œuvre le futur poète de 
Claude Paysan, et applaudissons à des pages comme 
celle-ci, où toute l’histoire du Canada est évoquée 
en une puissante synthèse. 

« Ce Richelieu, dont le docteur Ribaud regarde, 
pensif, rouler les flots, cette montagne qui se dresse 
devant lui, élevée en autel au-dessus de la plaine, 
ces ravins profonds, ces forêts immenses et superbes, 
n’ont-ils pas été les conseillers — souvent les com¬ 
plices — des actions éclatantes, des traits d’audace, 
de ces scènes de patriotisme et de dévouement que 
l’histoire a notées depuis trois siècles, chez les habi¬ 
tants de cette région? 

« Tout d’abord, dans la sauvagerie lointaine, ce 



DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIBAUD 


- 7 1 


sont les Hurons, les Algonquins, les Agniers, les 
Iroquois, qui subissent ce besoin de gloire et de 
supériorité. Ils s’écorchent, ils se scalpent, ils se 
torturent, suivant les hasards malheureux de la dé¬ 
faite. Cette rivière, ils l’ont battue de leurs pagaies, 
sillonnée en tous sens de leurs pirogues. Le 
jour, la nuit, sous le soleil, sous la lune, dans 
le calme morne des bois qui bordent les rives, ils 
ont élevé leurs wigwams, vociféré leurs-cris de 
guerre plus affreux que les hurlements des bêtes 
fauves. 

«... Plus tard, ce sont d’autres scènes. Cette fois 
c’est la lutte de la civilisation contre la barbarie. 
Blancs contre sauvages. La lumière contre les ténè¬ 
bres. C’est à cette époque, sous M. deTracy, qu’on 
construit les forts de Sorel, de Chambly, de Saint- 
Jean, sentinelles inébranlables, toujours en éveil, tou¬ 
jours prêtes, qui opposaient leurs lourds bastions aux 
flèches maintenant inoffensives des sauvages. Mais 
le tableau change. C’est bientôt canons contre ca¬ 
nons. Les roulements des tambours, les éclats des 
fusillades, les fracas de la mitraille, ont rem¬ 
placé les cris de guerre des sauvages. Anglais 
contre Français, et les embuscades ont fait place à 
la stratégie. Ceux-ci veulent conserver, ceux-là 
veulent acquérir. 

«. ; . Mais auparavant on lutte, on se bat, on s’a¬ 
charne jusqu’au bout à la victoire qui s’éloigne tou¬ 
jours de plus en plus: et quand le désastre final des 
plaines d’Abraham eut tout perdu, ces mêmes vail¬ 
lants lutteurs du Richelieu se raidissent encore contre 



272 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


le sort et se cramponnent quand mèmè à un espoir 
impossible... » 

Mais sans louer davantage M. le Docteur Cho¬ 
quette, nous nous permettrons de lui présenter 
quelques objections, non sans crainte, car nous allons 
parler de questions qui ne nous sont pas familières. 

Est-il possible, dans l’armée anglaise, qu’un offi¬ 
cier de service cède son commandement à l’un de 
ses amis, même plus ancien en grade? 

N’est-il pas un peu étrange de voir le capitaine 
Lovell mener au combat la compagnie du capitaine 
Smith? La bravoure de ce dernier est au-dessus du 
soupçon ; mais le devoir militaire est impérieux, et 
malgré les horreurs de la guerre civile, malgré les 
pleurs d’une femme qu’on aime, malgré la triste 
certitude de briser son bonheur, on n’abdique pas 
« l’honneur d’être une cible », comme dit Cyrano 
de Bergerac. Curiace n’hésite pas à combattre Ho¬ 
race, et ne prend pas un remplaçant. La conduite 
du capitaine Smith nous semble donc contraire à 
son devoir de soldat ; et nous doutons qu’un officier 
de la Reine ait jamais consenti à cette compromission 
que repousserait, j’en suis certain, un officier de la 
République. 

Il y a donc là un postulat, que nous concédons 
difficilement. Mais cette réserve faite, convenons 
que le roman présente de très piquantes situations 
et justifie ainsi le manquement initial aux règles de 
la discipline. 

La conduite du docteur Ribaud nécessiterait 
peut-être quelques explications supplémentaires. 



DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIBAUD 


273 


Cette guerre de partisans a sans doute sa noblesse. 
Les ombres de Papineau, de Viger, de Nelson, le 
canon de Saint-Denis, de Saint-Charles qui gron¬ 
dent au loin, donnent à sa vengeance personnelle 
une grandeur épique. Mais cette vendetta corse dans 
un paysage canadien nous surprend un peu, parce 
qu’elle n’est pas assez préparée. Sans doute, le 
docteur a un moment pensé au poison pour se 
débarrasser de Percival; néanmoins le livre eût 
peut-être gagné si un chapitre de plus avait été 
consacré à l’analyse de cette âme passionnée. 

Toutes ces critiques sont d’ailleurs de détail; elles 
visent seulement l’agencement de l’œuvre et ne 
diminuent en rien l’intérêt du drame. 

Car les Ribaud sont un drame écrit sous la forme 
du roman. Leur vrai cadre, c’est le théâtre. Et nous 
touchons ici à la différence essentielle qui les dis¬ 
tingue de Claude Paysan. Claude Paysan ne peut- 
être conçu sous une autre forme, sauf peut-être celle 
de poème dans le genre d’ Hermann et Dorothee. 
Les descriptions font partie intégrante de l’œuvre. 
Supprimez-les, le charme s’évapore. Les Ribaud 
pourraient se passer n’importe où, dans un pays où 
deux races coexistent, l’une opprimant l’autre, en 
Alsace, dans l’Italie de 1858, ou la Pologne de 1835. 

* 

*}* <i* 

Le drame, disons-nous, est tout fait. Il ne de¬ 
mande qu’à jaillir du livre; le scénario s’écrit de 
lui-même. 



274 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Acte I er . — L'auberge de la Huronne. Scène de ta- 
verne; la provocation. Pour les nécessités du théâtre, 
arrivée du docteur pendant le duel qui a lieu séance 
tenante. Serments de haine renouvelés en présence 
de Gabriel mourant. L’action est prête à se nouer. 

Acte II. — Che{ Ribaud. Le beau capitaine Smith 
peut rencontrer Madeleine autre part qu’au bal. 
On devine leur amour naissant. Pitre, le demi-fou, 
intervient et hâte le travail qui se passe dans le 
cœur de Madeleine. Tristesse de François, le vieux 
serviteur patriote qui découvre la vérité; l’abbé 
Michaudin pénètre le secret. Grondements sourds 
et bruits de révolte. 

Acte III. — I er tableau. Chc{ Ribaud. Haine du 
vieux Ribaud contre Percival Smith. La tentation. 
L’abbé le calme. Arrivée des patriotes. Les coups 
de feu éclateront demain. 

2 e tableau : L’Eglise. Madeleine, se rendant à 
l'église, rencontre le curé, apprend le secret de la 
haine qui existe entre son père et les officiers du 
fort. Elle apprend aussi la bataille prochaine et court 
chez Percival. 

Ÿ tableau. Le fort. Une scène pittoresque. Vie 
des Anglais. Une dame demande le capitaine. 
Grande scène de passion, de fiançailles et de pro¬ 
messes, (la scène à faire, dirait notre oncle Sarcey). 
Madeleine se retire ; Archie Lovell et Percival termi¬ 
nent Pacte. On sent qu’il va se passer entre eux 
quelque mystérieuse combinaison. 

Acte IV. — i cr tableau. L’emb uscade, comme 
dans le roman. 



DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIBAUD 


275 


2 e tableau. Le jardin du docteur. Mur et terrasse 
au fond. Angoisse de Madeleine; scène avec l’abbé. 
Le docteur revient, sa vengeance est satisfaite. Les 
remords le tourmentent. Roulement de tambours. 
Retour des soldats. On voit les baïonnettes scin¬ 
tiller au-dessus de la crête du mur. Madeleine 
regarde. Le docteur anxieux est au premier plan. 
Cri de Madeleine. Les timbaliers étaient passés. 

Acte V. — Il faudrait brusquer le dénouement; 
Madeleine découvre que son père est l’assassin — 
scène à effet. Au plus fort du désespoir, quand la 
jeune fille tombe inanimée et que les remords 
déchirent le père, retour du capitaine, explications, 
promesses de mariage. 

Rideau. 

Plaudite, cives! 

Je demande pardon à M. le docteur Choquette 
d’avoir ainsi découpé son livre en drame ; pourquoi 
au fait ne nous le rendrait-il pas sous cette forme? 
Mais n’y a-t-il pas à Montréal ou à Québec une 
scène établie ou même un groupe d’amateurs sérieux, 
qui monterait avec soin une pièce, telle que je viens 
de la charpenter au hasard de la causerie, ou telle 
que M. le docteur Choquette voudrait la construire? 

Le Canada possède déjà des historiens, des 
romanciers et des poètes, des humoristes et des 
polémistes. Pourquoi M. le docteur Choquette 
n’ajouterait-il pas son nom à la liste encore brève 
des auteurs dramatiques de son pays ? 



M. l’abbé G. Bourassa 


Conférences et Discours (i). 


Un Français de France ne doit, en parlant d'une 
société avec laquelle il n’a pas eu de constants 
rapports, donner son opinion que sous les plus 
grandes réserves. Il ne peut, quelle que soit sa 
bonne volonté, manquer de faire preuve d'une 
« légère inexpérience », comme dit par euphémisme 
M. l’abbé Bourassa lui-même. Mais, néanmoins, il 
est nécessaire que nous lisions les écrivains cana¬ 
diens. Si nous les jugeons mal, discutons. Il ne 
nous est pas permis de les ignorer plus longtemps. 
Orateurs, romanciers, poètes se servent de notre 
langue. Nous avons le droit, plus encore, le devoir 
de les étudier. Nul ne songe, en effet, à nous 
interdire l’appréciation d’œuvres anglaises ou alle¬ 
mandes, sous prétexte que nous risquons de ne 
point les pénétrer complètement. A fortiori, tous 
les ouvrages de langue française s’adressent-ils à la 
famille française tout entière, et elle peut trouver 
grand plaisir à la lecture de ces belles pages écrites 


(l) Montréal, 1900. 



M. l’abbé g. bourassa 


277 


à des milliers de kilomètres dans un français qui 
rendrait jaloux plus d’un riverain de la Seine. 

Ce sont des conférences, des sermons, des dis¬ 
cours que le savant professeur à l’Université Laval 
vient de réunir et que la librairie Beauchemin à 
édités avec un luxe qui lui fait le plus grand 
honneur. M. l’abbé Bourassa traite les sujets les 
plus divers : historien avec M. Chauveau et l’idée 
nationale; sociologue avec les Corporations en 
France; orateur sacré dansl e Panégyrique de Sainte- 
Cecile ou Sainte-Anne, modèle d’humilité, qui me fit 
penser à l’admirable « grand’mère du Bon-Dieu » 
que l’on voit à Bruges, dans un triptyque de 
Memling; critique littéraire aussi, quand il traite de 
l’Hôtel de Rambouillet, ou des Fables de Im Fon¬ 
taine, ou de Montalembert, ■— son talent se montre 
en trois cents pages sous des aspects infiniment 
variés. 

Essayons de dégager les principales idées de 
M. l’abbé Bourassa, et de nous former une image 
peut-être imparfaite de sa pensée, de ses tendances, 
de ses espoirs : nous trouverons ainsi, par la con¬ 
naissance d’un esprit très distingué, mais qui ne 
doit pas être seul de son opinion, le secret de bien 
des problèmes canadiens qui restent insolubles 
pour mes compatriotes. 

Tout d’abord, ce qui nous frappe dans M. l’abbé 
Bourassa, c’est l’étendue de son esprit : les titres 
de quelques-uns de ses discours suffisent pour 
montrer cette variété d’aptitudes. Mais isolons tout 
d’abord l’orateur sacré, qui échappe à notre critique 



278 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


et nous suivrons l’auteur dans ses études historiques 
et littéraires. 

Dès la première page de son livre, il jette un 
coup d’œil par delà les mers, et s’occupe d’une des 
plus graves questions de l’heure présente, le droit 
d’association, et les corporations ouvrières. M. l’abbé 
Bourassa nous retrace en excellents termes l’histoire 
des corporations et ne cache pas plus leurs fai¬ 
blesses que leurs qualités. Il montre ces immenses 
groupements formés à l’image des anciens corps de 
métiers romains; l’idée chrétienne les transforme 
en vastes familles, et donne au lien qui unis¬ 
sait maîtres, compagnons et apprentis, quelque 
chose de plus intime que l’actuel contrat de louage. 
Il met bien en valeur l’importance religieuse et 
nationale de ces corporations, mais ne craint pas de 
montrer aussi les abus qu’elles entraînèrent. 
Ce n’est donc pas un laudator temporis acti qui 
voudrait nous voir revenir au bon vieux temps et 
remettre en vigueur les règlements de Colbert sur 
le nombre de fils de la trame et la couleur des 
draps. Néanmoins, il regarde avec regrets l’œuvre 
de Turgot, puis celle de la Constituante. Elles 
étaient pourtant fatales aux yeux de l’historien. Tout 
ce qui naît et se développe doit mourir : la der¬ 
nière heure des corporations et de la vieille société 
monarchique, qui avait remplacé l’ancienne féoda¬ 
lité, venait de sonner. La liberté faisait pour la 
première fois irruption dans le monde ; toutes les 
anciennes institutions allaient disparaître pour un 
temps. Trop de matériaux étaient vermoulus dans 



>r. l’abbé g. bourassa 


279 


l’édifice social pour qu’on ne fit pas table rase. A la 
voix de la Constituante, huit siècles de traditions 
s’écroulèrent. Quand il s’agit de reconstruire, cer¬ 
taines pièces parurent encore bonnes, et les maîtres 
d’œuvre s’en servirent. Nul pourtant ne releva les 
corporations pendant de longues années. Mais il se 
trouve qu'aujourd’hui, l’idée corporative rénovée, 
agrandie, dépourvue de ce caractère obligatoire qui 
la rendait, haïssable, semble renaître : et les deux 
camps opposés qui se disputent le monde, se font 
une arme de la corporation. 

Les œuvres de patronages ouvriers le prouvent 
et continuent la tradition chrétienne. En outre, des 
syndicats laïques se sont constitués; la loi française 
en reconnaît l’existence depuis 1884, et bientôt 
peut-être auront-ils la personnalité civile. Les 
héritiers mêmes de la Révolution, ceux qui la-consi- 
dèrent, ainsi que nous, comme une aurore et non 
comme un sanglant crépuscule, comprennent donc 
eux aussi aujourd’hui quelle est, dans la bataille des 
idées comme dans la concurrence vitale, l’impor¬ 
tance des groupements ouvriers. 

Aussi, M. l’abbé Bourassa — en traitant la ques¬ 
tion au double point de vue social et religieux - 
intimement pénétré des nécessités présentes, a-t-il 
cherché, d’après les documents fournis par les 
Cercles catholiques, à montrer le besoin d’une 
sorte d’organisation nationale, qui aurait pour unité 
l’usine chrétienne. Peut-être arriverait-on ainsi à 
résoudre, autrement que par des déchirements, la 
grave question du Quatrième Etat. Nous admirons 



280 la littérature canadienne française 


déjà les résultats obtenus dans certaines usines par 
des patrons animés de sentiments généreux. Mais 
ce remède ne saurait être qu’un palliatif dans une 
société si profondément différente, par ses ten¬ 
dances et son éducation, de cette vieille France dont 
M. l’abbé Bourassa nous a retracé le tableau fidèle. 

Quoi qu’il en soit, le choix de ce sujet montre 
quel esprit ouvert à l’actualité anime l’auteur de ce 
livre; il s’est mis à la fenêtre; il a compris que l’é¬ 
crivain — même et surtout quand il est prêtre — doit 
vivre, non dans sa tour d’ivoire ou dans son clocher, 
mais au milieu du monde agité et changeant, perpé¬ 
tuellement balloté par le flux et le reflux des événe¬ 
ments quotidiens, qui deviendront de l’histoire. 

C’est à cette ardeur militante que les œuvres de 
M. l’abbé Bourassa empruntent leur saveur la plus 
vive; c’est grâce à elle qu’il s’élève souvent jusqu'à 
la véritable éloquence. Il cite avec éloges la péro¬ 
raison du discours de M. Chauveau, lors de la 
translation des cendres de Garneau. On pourrait 
joindre à ce beau morceau, dans les anthologies, ce 
passage du sermon prononcé lors du 25 e anniver¬ 
saire de la prise de Rome : 

« Ah! la guerre, s’écrie M. l’abbé Bourassa, la 
guerre, je le sais, si voiis 11e voyez que ses horreurs 
avec vos yeux et votre cœur de chair, la guerre est 
affreuse, la guerre est impie, la guerre est abomi¬ 
nable! La guerre, ah! je l'admets, c’est le glaive 
d’un frère se plongeant dans la poitrine de son 
frère; c’est la main d'un frère répandant le sang de 
son frère; c’est la vie d’un frère tout entière acharnée 



m. l’abbé g. bourassa 


281 


à détruire la vie de son frère. Que dis-je? mais ce 
sont des centaines et des milliers de frères, consu¬ 
mant leur intelligence, leur force, leur patience, à 
forger, à tremper, à aiguiser des sabres et des 
baïonnettes, à fondre des canons, à construire des 
torpilles aiguës et rapides, à composer des poudres 
sans fumée et des boulets explosibles, pour venir 
en quelques mois, en quelques semaines, ravager 
un pays florissant, faucher ses jeunes gens dans leur 
verdeur et ses hommes dans leur maturité, remplir 
de deuil et de larmes le cœur de ses femmes et de 
ses vierges, et noyer la flamme de ses foyers dans 
le sang de leurs hôtes. 

« Oui certes, la guerre est tout cela, et, envisagée 
sous cet aspect, la guerre, je le repète, la guerre est 
terrible, la guerre est abominable. 

« Mais, si vous songez qu’elle est souvent le seul 
moyen d’assurer à un peuple le respect de sa liberté 
et de sa sécurité, de maintenir l’intégrité de son 
territoire ou de sa prospérité, de briser les fers et 
d’effacer la honte d’une nation asservie, ah! la 
guerre, alors, nous apparaîtra comme un droit sacré 
et comme un grand devoir. » 

Ce passage nous permet de comprendre la pensée 
intime de celui qui le prononça. Qu’il parle sur les 
corporations, l’idée nationale, ou qu’il traite des 
sujets purement littéraires, M. Bourassa est un 
combatif, il agit. Son action a d'ailleurs toujours 
pour but le développement du peuple canadien- 
français. 

Ce n’est plus, comme Crémazie, à la France qu’il 

16 . 



282 LA LITTÉRATURE CANARIENNE FRANÇAISE 


adresse ses plus belles inspirations. Crémazie appar¬ 
tenait à une génération disparue; de son temps, le 
Canada, plus loin de nous par la distance, tournait 
peut-être davantage vers nous ses regards et son 
cœur. Crémazie était encore tout chaud des récits 
belliqueux. Il avait connu les héros de l’affranchis¬ 
sement qui arrachèrent lambeau par lambeau à 
l’Angleterre leurs libertés. M. l'abbé Bourassa a 
joui de la paix impériale à l’ombre du jack britan¬ 
nique; et plus canadien encore si c’est possible, 
peut-être est-il moins français. Je veux en venir ici 
à une constatation banale en Amérique, mais qu’il 
est nécessaire d’imposer à lues compatriotes, avant 
de leur parler du Canada, si nous ne voulons les 
engager dans une voie pleine de dangers et de 
tristesse. 

Quand on entretient de la province de Québec 
un public français, il pense à ce pays un peu comme 
à l’Alsace. Il croirait volontiers qu’il existe au bord 
du Saint-Laurent un peuple qu’on opprime et qui 
souffre pour sa langue et pour sa foi. C’était vrai au 
commencement de ce siècle; ce n’est plus exact 
maintenant. Aussi, partant de cette idée fausse, nos 
compatriotes considèrent-ils volontiers, quand ils 
n’ont du Canada qu’une connaissance superficielle, 
tout acte de loyalisme à l’égard de l’Angleterre 
comme une sorte de capitulation. 

Moins simple est la réalité. Nous avons besoin 
d’un effort pour comprendre la fin des Deux dra¬ 
peaux de M. Fréchette, qui me semblent bien 
mettre en lumière ce dualisme de sentiments. Les 



M. l'abbé g. bourassa 


283 


Français qui ne sont point pénétrés de cette idée 
que le Canada est d'abord canadien, et qu’il s'accom¬ 
mode parfaitement du régime de liberté sous lequel 
il vit, feront bien de ne jamais parler de ce pays : 
ils ne le comprendraient pas et je me souviens 
encore des jugements téméraires dont furent rem¬ 
plis nos journaux en 1885, lors de l’insurrection du 
Nord-Ouest. 

Pour nous expliquer l’état d’esprit des Canadiens- 
Français — qui peut l’être plus qu’un prêtre catho¬ 
lique, professeur à l’Université Laval — le livre de 
M. l’abbé Bourassa est d’un intérêt considérable. 

Dans le discours prononcé à Y Alliance Nationale, 
il dépeint l’état présent du Dominion, et indique 
quelques-unes des questions vitales que lui posera 
l’avenir. 

" Notre patriotisme, à nous, est forcément, si je 
puis ainsi parler, d’une essence plus complexe que 
celui des autres peuples... Car la patrie, pour 
nous Canadiens-Français, n’est pas essentiellement 
et principalement constituée par l’union territo¬ 
riale. 

« Nous partageons ce territoire, soumis au même 
gouvernement, avec des hommes de langue, d’ori¬ 
gine, de culte et de traditions différentes. Nous ne 
pouvons donc constituer simplement et complète¬ 
ment la patrie avec eux, par notre seule cohabitation 
et notre sujétion commune au gouvernement bri¬ 
tannique. La patrie complète et parfaite comporte 
la communauté de la langue, des croyances et des 
traditions nationales, toutes choses dont l’ensemble 



284 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


peut se définir par la formule latine res patria, la 
chose de nos pères... 

« A ce point de vue, notre patrie dépasse de beau¬ 
coup nos frontières politiques et, en deçà même de 
ces frontières, nous constituons à nous seuls 
une patrie dans la patrie. Cette patrie, elle est 
partout où notre race est groupée avec ses éléments 
essentiels : sa langue, sa foi, le culte de ses souve¬ 
nirs et de ses traditions communes. Cette patrie, 
Messieurs, elle couvre aujourd’hui une grande par¬ 
tie du continent nord-américain, partout où battent 
les cœurs canadiens-français, à l’ombre d’un clocher 
qui ne proscrit pas leur langue et d’une école qui la 
maintient et la cultive... 

« C’est à mes yeux un devoir impérieux et urgent 
de la cultiver dans vos cœurs, puisque nous ne savons 
pas quel état politique nous est réservé d’ici à un 
siècle, peut-être même un demi-siècle. Qui peut 
dire, en effet, si, d’ici un demi-siècle, nous serons 
encore sous le régime fédéral ou si nous aurons 
passé sous l’Union législative? Qui sait si, d’ici là, 
nous n’aurons pas aboli nos frontières et envoyé nos 
mandataires à Washington? Qui sait même si, plus 
tard, nous ne composerons pas un élément consi¬ 
dérable et prépondérant dans un Etat indépendant, 
formé par une partie du Dominion, fondue avec un 
fragment du bloc américain que les révolutions ou 
les désagrégations futures peuvent morceler en cinq 
ou six fractions? » 

L’article sur M. Chauveau est aussi plein pour 
nous de féconds et utiles enseignements. 



M. l’abbé g. bouhassa 


285 


C’est donc dans un sens politique absolument 
différent du nôtre que les destinées entraînent le 
Canada. Comment se fait-il qu’il nous tienne tant 
au cœur? C’est qu’il parle notre langue : nous avons 
les uns et les autres l’avantage inappréciable de nous 
servir d’un des plus admirables instruments de 
communication dont aient jamais usé les hommes. 
Aussi faut-il garder jalousement cet héritage de nos 
communs ancêtres. M. l’abbé Bourassa n’entend pas 
le laisser tomber en désuétude et c’est par là que 
nous le reconnaissons pour un des nôtres. 

Il a consacré à notre littérature les deux jolis 
essais qui terminent le volume, et qui seraient 
dignes d’un de nos maîtres. 

N’est-elle pas charmante, cette étude sur Cathe¬ 
rine d’Angennes et les habitués de la chambre 
bleue? Et cette page sur le déclin de la marquise 
de Rambouillet, avec son tour un peu oratoire, ne 
fait-elle pas penser à certains livres de Cousin? 

« C’est après 1662. Elle a dépassé soixante ans. 
Elle est entrée dans cet âge où une femme qui 
n’a pas autre chose que de la beauté et du monde 
voit peu à peu les admirations et les attentions s’éloi¬ 
gner d’elle, et son cœur, s’il n’a pas en lui quelque 
lien plus profond, regretter, sans les remplacer, les 
hommages et les amusements disparus. Son gendre 
et sa fille, les Montausier, viennent de compléter, 
dans l’hôtel maternel, un appartement somptueux et 
commode qu’ils habiteront avec leur fille, et le pre¬ 
mier soir de leur installation, la duchesse donne à 
souper à sa mère et à ses deux sœurs... Le deuil les 



286 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


environne et pèse sur leur âme : celui de l’enfant 
enlevé si jeune par une horrible maladie ; celui du 
fils aîné mort bravement dans une glorieuse bataille 
au service du roi; celui plus récent et plus désolant 
de l’époux si tendrement aimé, pendant une union 
de cinquante années, étroitement et profondément 
vécue à deux, et le pénible souvenir qui la hante 
toujours de cette fille orgueilleuse qui scandalise le 
cloître et le monde par ses prétentions et ses révoltes. 

« Et pourtant, cette femme a été belle, et elle l’est 
encore. Elle a inspiré des affections profondes, des 
fidélités inébranlables. Elle a régné sur les esprits 
et sur les cœurs de deux générations d'hommes 
élégants, chevaleresques, empressés à ses pieds, 
pour qui ses désirs étaient des ordres, ses sourires 
des encouragements et des récompenses; de femmes 
aimables, séduisantes, admirées et adorées comme 
elle, heureuses de devoir à son hospitalité une 
partie de leurs succès, d’accepter son amitié comme 
une faveur, et de l’admirer elle-même sans réserve 
et sans jalousie. 

« Et malgré toute cette gloire et cette royauté véri¬ 
table, et les restes de splendeur qui illustrent encore 
sa demeure, elle sent les années qui courbent son 
iront, les infirmités qui endolorissent ses membres, 
la mort qui approche et qui viendra bientôt coucher 
ses restes inanimés sur ce lit majestueux de la 
chambre bleue, où elle a reçu, comme sur un 
trône, des hommages que plus d’une reine eût 
enviés. » 

Enfin, M. Bourassa est très près de nous parce 



m. l’abbé g. bourassa 


287 


qu’il aime La Fontaine, le plus français, le plus gau¬ 
lois de nos écrivains, dont la saveur de terroir reste 
insaisissable aux étrangers, et qui, après avoir amusé 
nos premières années, et charmé notre jeunesse, 
fait réfléchir notre maturité. Tout ce qu’il y a de plus 
délicat dans La Fontaine, de plus inaccessible à qui 
n’est pas de pure tradition française, ou, pour 
employer la jolie expression de M. Flugues Le Roux, 
n’a pas respiré l’air de France, l’auteur l’a compris 
et mis en valeur. En outre, il trouve une explication 
bien jolie du plaisir que prennent les enfants dans 
la compagnie des fabulistes, et il écrit à ce propos 
une aimable page, d’une fine psychologie, que nous 
demandons encore la permission de citer. 

« L’enfant... est charmé de voir attribuer une voix, 
une intelligence, des gestes, des paroles humaines à 
ces bêtes qui l’intéressent déjà, telles qu’elles sont, 
qu’il aime et dont il se sent plus près que nous par 
la simplicité, la naïveté et la spontanéité de son âge. 
Cette absence de vie intellectuelle et morale chez 
ses compagnons et ses amis, le chien, le cheval, le 
chat, l’agneau, le lapin, toute la domesticité ani¬ 
male qui l’entoure et qu’il associe à ses jeux, cette 
lacune lui est sensible; il souffre de ne pas recevoir 
de réponse aux paroles qu’il leur adresse, aux ques¬ 
tions qu’il leur pose, parfois aux caresses qu’il leur 
donne; ils fuient souvent quand il les approche ou 
les appelle, et sans lui dire pourquoi ; leurs allures 
capricieuses et muettes le déconcertent, quand il 
veut les plier à ses volontés et à ses caprices, et il 
perd ses semonces à vouloir les corriger, les trans- 



288 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


former. Le fabuliste opère pour lui cette transft 
mation. » 

Sans doute, l’auteur canadien doit beaucoup au 
livre désormais classique de Taine. Mais quel es f 
le Parisien qui pourrait parler du fabuliste sans rie 
devoir au puissant esprit qui domine toute ui 
période du XIX e siècle? Au lieu de le lui reproche, 
sachons donc gré à M. l’abbé Bourassa de si biei 
connaître nos grands écrivains du passé et de l’heure 
présente. Sachons lui gré de les répandre autour de 
lui, de les faire aimer à ses auditeurs. Dans le poste 
éminent qu’il occupe, il peut — il doit — faire 
beaucoup car nous attendons beaucoup de lui. 

Mais son premier livre nous rassure. Sans négli¬ 
ger les devoirs de son ministère, il connaît ses 
obligations à l’égard du public lettré. Si les univer¬ 
sités françaises d’outre-mer forment de tels maîtres, 
nourris delà moëlle des lions, vivant dans le mou¬ 
vement des idées modernes, et capables d’inspirer à 
la jeunesse un ardent amour de notre langue, nous 
pourrions, sans être accusés d’utopie, compter sur 
une merveilleuse moisson que n’auraient pu espé¬ 
rer, dans leurs rêves les plus hardis, les précurseurs 
de l’àge héroïque. 



M. H. Beaugrand 

Chasse-galerie et autres légendes (i) 


Si nous prenons en France un vif intérêt aux 
œuvres canadiennes, c’est qu’elles présentent, quand 
elles ne se bornent pas à s’inspirer simplement de 
la littérature métropolitaine, une saveur très parti¬ 
culière due à la combinaison de deux éléments. 
Nous y trouvons sans doute ce qui tient à la race, les 
mœurs, les coutumes, les expressions rurales, im- 
urégnées de je ne sais quel parfum de France, non 
as de cette France moderne qui semble renoncera 
ses anciennes habitudes comme à ses anciennes 
superstitions, mais de cette vieille France diverse à 
l’infini, terre de bon sens déjà, mais de croyances 
naïves, de poésie simple et claire, de foi profonde 
ou d’incrédulité superficielle qui n’exclut point la 
crainte de l’au delà. Mais elle nous offre aussi ce qui 
tient au sol foulé par les Indiens durant les siècles 


(i) Montréal, 1899. — Cette étude a été faite pour'les Soirées 
. ttéraires si appréciées là-bas, qui avaient lieu naguère chez 
îjl, John Herdt, ancien président de la Chambre de commerce 
V ançaise de Montréal. Nous adressons un dernier adieu et un 
uernier merci à cet homme de cœur dont la mort récente a si 
douloureusement affecté ceux qui avaient pu le connaître. 


17 





290 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


obscurs de la préhistoire, et le mystère de la forêt 
qui recule lentement devant la hache du défricheur. 

Il est amusant de voir, par exemple, la vieille 
chanson de Malbrouk qui date du moyen-âge 
malgré le nom moderne du héros, et que les soldats 
de Bonaparte trouvèrent aussi en Egypte aux jours 
épiques de la dernière croisade, vivre là-bas, en 
Amérique d’une vie locale. Les quatre £officiers 
qui charmèrent notre enfance sont devenus 

... Quatre vieux sauvages 
Portant les coins du drap, 

tandis que 

...Quatre viell’s sauvagesses 
Chantent le libéra. 

Cette poésie naïve qui évoque tantôt les clochers 
familiers et les vergers de notre plantureuse Nor¬ 
mandie, tantôt la crainte vague d’un découvreur 
pénétrant dans une contrée vierge, donnent un 
charme infiniment profond au livre de M. Beau- 
grand, ce recueil de légendes canadiennes qu’il 
habille d’une robe somptueuse. La perfection ty¬ 
pographique, la beauté du papier, la finesse des 
illustrations augmentent notre plaisir, car il est tou¬ 
jours plus agréable pour un bibliophile de feuil¬ 
leter voluptueusement, avec une nuance de respect, 
un livre d’art, que de froisser des cahiers de papier 
dignes tout au plus d’un commerce d’épicerie. Mais 
quelques-unes de ces simples histoires nous plai¬ 
raient même sous une parure plus modeste. 

Une autre originalité encore, c’est d’avoir publié 



M. H. BEAUGRAND 


291 


deux éditions, l'une française, l’autre anglaise. L’édi¬ 
tion française comprend, outre la Chasse-galerie, 
deux histoires fantastiques, le Loup-garou et la Bête 
à grand’queue, et deux récits, une triste et touchante 
idylle de déshérités, Macloune, et un drame de co¬ 
lère, le Père Louison. L’édition anglaise nous pré¬ 
sente une traduction de la Chasse-galerie, une 
réplique notablement différente du Loup-garou, et 
enfin un conte de Noël, la Quête de l’Enfant Jésus. 

De l’ouvrage anglais, nous ne parlerons pas, car 
il échappe à notre compétence. Nous chercherons 
seulement à dégager des récits français de M. Beau- 
grand les éléments que nous distinguions tout à 
l’heure, à montrer ce qui assure à ce joli livre une 
place tout à fait à part dans le recueil de nos 
légendes. 

La Chasse-galerie est-elle d’origine française? 
C’est peu probable. Nos paysans, attachés à la glèbe, 
ne faisaient pas d’expéditions lointaines et n’éprou¬ 
vaient pas le besoin de se trouver tout à coup trans¬ 
portés au milieu de leur village natal « auprès de 
leur blonde». Mais cette légende ressemble un peu, 
comme fond, à l’éternelle histoire où le diable con¬ 
clut un pacte avec un Homme, et, naturellement, se 
trouve toujours le mauvais marchand. Ce qui est 
conforme à la plus saine morale, car, si pervers que 
soit l’homme, le diable l’est encore plus que lui, 
par définition. 

Vous souvient-il que l’architecte du Dôme de 
Cologne vendit, ce dit-on, son âme au malin, en 
échange des plans de sa cathédrale? Ou même ne 



LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


292 


sommes-nous pas en droit d’évoquer la grande 
ombre de Faust, qui achète de son éternelle félicité 
quelques années de jeunesse et de vaine science? 

Or donc sachez — un vieux défricheur, Joe le Cook 
nous l’assure en faisant mijoter sa mélasse pour la 
prochaine partie de tire, tandis que dans ce chantier 
perdu de la Haute-Gatineau la neige s’amoncelle 
comme il sied au trente et un décembre — sachez 
que, dans ce temps-là comme aujourd’hui, les 
bûcherons isolés se languissaient parfois de leurs 
amies, et rêvaient de quitter pour une nuit la forêt, 
de traverser, rapides comme Ariel, les immenses 
solitudes de la campagne blanche, et de passer 
quelques heures de la Saint-Sylvestre au milieu 
des réjouissances villageoises. 

Le diable, comme nul n’en ignore, obligeant tou¬ 
jours sinon désintéressé, devance toutes nos inven¬ 
tions. Est-ce pour cela qu’elles excitent chez les 
simples une superstitieuse terreur? Il avait précédé 
Robur-le-Conquerant et son aéronef et, pour les 
ballons dirigeables, rendait des points à MM. Santos 
Dumont et Lebaudy. Belzébuth entrepreneur de 
transports, se faisait fort de conduire, en deux 
heures, un nombre pair de voyageurs dans un canot 
d’écorce rapide, à cent lieues de la Gatineau, jusqu’à 
Lavaltrie, chez Batissette Augé, où il y avait rigo¬ 
don du jour de l’an. Il suffisait de dire des paroles 
cabalistiques, d’éviter les croix des clochers et de 
ne pas prononcer le nom du Seigneur pendant le 
voyage. Faute de quoi, le canot d’écorce tomberait, 
au plus grand dommage des navigateurs aériens et 



M. H. BEAUGRAND 


293 


les âmes de ceux qui, par aventure, trépasseraient 
dans la culbute et constitueraient le petit bénéfice du 
malin. 

Joe le Cook avait donc, en son temps de jeunesse 
et d’incrédulité, couru la Chasse-galerie avec 
Baptiste Durand. Il avait bien d’abord hésité, mais le 
plaisir de faire du 200 à l’heure sans fatigue, pour 
embrasser à l’arrivée cette petite Lizza Guimbette, 
avait réduit au silence ses scrupules. Il prit donc 
place dans le canot et commença la course verti¬ 
gineuse qui nous vaut cette jolie vue cavalière du 
Canada, par une nuit de décembre : 

« Pendant un quart d’heure environ, raconte Joe, 
nous naviguâmes au-dessus de la forêt, sans aperce¬ 
voir autre chose que les bouquets des grands pins 
noirs. Il faisait une nuit superbe; la lune, dans son 
plein, illuminait le firmament comme un beau soleil 
de midi. Il faisait un froid du tonnerre, et nos mous¬ 
taches étaient couvertes de givre, mais nous étions 
cependant tout en nage... Nous aperçûmes bientôt 
une éclaircie; c’était la Gatineau, dont la surface 
glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme 
un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aper¬ 
çûmes les lumières dans les maisons des habitants; 
puis des clochers d’églises qui reluisaient comme 
des baïonnettes de soldats quand ils font l’exercice 
au Champ de Mars de Montréal. On passait les clo¬ 
chers aussi vite qu’on passe les poteaux du télé¬ 
graphe quand on voyage en chemin de fer. Et 
nous filions toujours comme par le diable, pas¬ 
sant par-dessus les villages, les forêts, les rivières 




294 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


et laissant derrière nous comme une traînée d’é¬ 
tincelles. » 

Joe chante en route un air d’avirons : 

Canot d’écorce qui vole, qui vole, 

Canot d’écorce qui va voler ! 

On arrive, on danse, non sans une crainte de l’a¬ 
venir qui gâte le moment présent. Lizza Guimbette 
trouve son amoureux maussade, et boude. Baptiste 
boit et se grise. Aussi le retour sera-t-il presque 
tragique. Va-t-il, le pilote, heurter le canot frêle aux 
croix des clochers? Dans son ivresse, blasphèmera- 
t-il? Le canotvole... mais non plus d’un vol assuré 
comme tout à l’heure. Il semble ivre comme son 
capitaine, dont les allures deviennent si inquiétantes 
que l’équipage le ligotte et le bâillonne. On avance; 
encore une heure de course. Et le canot d’écorce vole, 
vole... Baptiste rompt ses liens, hurle, sacre... Le 
canot heurte la tête d’un pin au moment d’arriver 
et tout le monde dégringole dans la neige, heureu¬ 
sement sans se faire grand mal. 

Joe se réveille le lendemain dans son lit, et si 
vous avez une âme incrédule, vous êtes en droit 
de supposer que son voyage fut un rêve d’ivresse, 
et qu’on l’avait retrouvé cuvant sa Jamaïque, avec 
ses compagnons, sur un banc de neige du voisi¬ 
nage. 

La Bête à grand’qucuc peut aussi s’expliquer sans 
miracle. C’est l’histoire de Fanfan Lazette, un renard , 
c’est-à-dire, pour le lecteur français, un mauvais 
chrétien qui a négligé de faire ses pâques, qui se 



M. H. BEAUGRAND 


295 


moque en esprit fort des légendes et des traditions. 
Fanfan Lazette vit, au plus fort d’un orage, sa 
carriole suivie par un animal terrible, aux yeux 
brillants comme des tisons, et qui se battait les 
flancs d’une queue rouge longue de dix pieds : la 
Bête à grand’queue, terreur des renards endurcis. 
Si vous lisez le conte de M. Beaugrand, vous 
saurez comment la carriole de Fanfan Lazette fut 
renversée dans un fossé, comment le susdit Fanfan 
se cramponna de toutes ses forces à l’appendice 
caudal de la Bête à grand’queue, et dansa pen¬ 
dant un quart d’heure le ballet le plus extra¬ 
ordinaire, à cause des contorsions de l’animal, 
comment enfin le monstre prit sa course vers la 
rivière, toujours suivi par Fanfan qui parvint, au 
prix d’un dernier effort, à couper la queue fatidique. 
Et vous apprendrez également qu’on trouva le 
lendemain un taureau mort dans la rivière, la queue 
tranchée. 

Le Loup-garou, vieille histoire française(i), est 
renouvelée par l’entrée en scène des Indiens. 
Le père de Pierriche Brindamour avait rendez- 
vous avec une sauvagesse du Saint-Maurice. La 
jeune personne « une vlimeuse de païenne » qui 
n’allait jamais à l’église de Saint-François et n’a¬ 
vait peut-être pas été baptisée, promit au chas¬ 
seur de se rendre sur le coup de minuit, un 
dimanche soir, à quelques arpents du camp. L’amou- 


(1) Voir une curieuse histoire de Loup-garou dans La Noël 
an Canada de M. Fréchette, p. 257. 




296 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


reux trouva l’heure singulière, le jour suspect, mais 
vint néanmoins à l’endroit désigné. A minuit, il 
fut attaqué, non par un chat sauvage, mais par un loup, 
un loup immense, auquel, après une lutte épique, 
il coupa la patte de devant. Le loup s’enfuit en 
poussant un grand cri de femme qu’on égorge, et le 
vainqueur mit dans son sac la patte du loup. Quelle 
fut sa terreur quand, le lendemain, il trouva dans sa 
gibecière un main de sauvagesse coupée au-dessus 
du poignet! La femme avait quitté le camp. L’année 
suivante, le chasseur apprit que sa belle avait perdu 
une main dans un accident. Si vous ne croyez pas 
aux loups-garous après avoir écouté cette histoire 
que racontait Pierriche Brindamour, pendant la 
lutte électorale du Richelieu, dans une salle du 
comité, en bas de Sorel, c’est que votre âme est 
bien endurcie, et je désespère de votre salut. 

La légende est d’ailleurs connue. Des variantes 
nombreuses en existent chez nous, mais il n’est pas 
sans charme de la retrouver sous cette forme, 
dans cette société que composent tant d’éléments 
empruntés à l'ancienne France. 

Le père Louison est un homme colère, qui va par¬ 
fois jusqu'au meurtre, quitte à le regretter ensuite, 
mais ce récit est moins original que Macloune, la 
nouvelle à laquelle je réserve toute ma prédilection 
parce que c’est une humble et triste histoire 
d’amour entre deux déshérités. 

Macloune est fils de Marie Gallien, qu'un défaut 
d’articulation empêche de prononcer son nom con¬ 
venablement, et il a hérité du sobriquet maternel. 



M. H. BEAUGRAND 


297 


C’est un pauvre être dont le père est mort depuis 
longtemps; monstre de laideur avec un pauvre 
corps malingre auquel se trouvent tant bien que 
mal attachés de longs bras et de longues jambes 
grêles; « il est bancal, boiteux, tordu, bossu, avec 
une véritable tête de macaque en rupture de ména¬ 
gerie. » Et, néanmoins, personne ne le raille, car il 
est aussi bon que laid ; il pourrait dire comme Qua- 
simodo : 

Noble lame, 

Vil fourreau, 

Dans mon âme 
Je suis beau. 

Il rencontre une pauvre orpheline, maigre, chétive, 
épuisée par le travail, et qu’un oncle avait par 
charité recueillie, Marie Joyelle, dite Marichette, de 
Contrecœur, pauvrette qui n’avait jamais porté de 
chaussures et qui couvrait ses épaules et sa tête 
d’un petit châle à carreaux rouges et noirs. 

Macloune, dans son langage, lui offre déplus beaux 
atours : « Robe, mam’zelle, souliers, mam’zelle, Ma¬ 
cloune achète ça pour vous. Vous prendre, hein? » 
Elle accepte simplement. Marie devient la promise 
de Macloune. Elle l’accompagne à la grand’messe de 
Lanoraie. 

« Les deux amoureux entrèrent dans l’église, sans 
paraître s’occuper de ceux qui s’arrêtaient pour les 
regarder, et allèrent se placer à la tète de la grande 
allée centrale, sur les bancs de bois réservés aux 
pauvres de la paroisse. » 

A la sortie, ce fut un petit scandale. « Macloune 


17 . 





298 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


a fait une blonde, Macloune se marie. » Et les 
commentaires d’aller leur train. Le curé trouva, non 
sans raison, ce mariage irréalisable. Il le dit à 
Macloune, qui ne résista pas, vint trouver Man¬ 
chette, la rencontra au bord de l’eau et lui parla 
dans son langage : 

« Tu sais, Marichette, Mossieu curé veut pas nous 
autres marier. To pauvres, nous autres; tolaid, moi, 
to laid, to laid pour marier toi : moi veux plus vivre, 
moi veux mourir. » 

« Ils se tinrent longtemps embrassés dans la nuit 
noire, sans s’occuper de la pluie qui continuait à 
tomber à torrents et du vent froid du soir qui gémis¬ 
sait dans les grands peupliers de la côte. » 

Des heures passèrent. Aux premières lueurs du 
jour, ils se séparèrent enfin; Macloune rentra chez 
lui, se mit au lit, épuisé et grelottant, atteint d’une 
pleurésie mortelle; il mourut « en jetant sur le 
prêtre un regard de doux reproche et d’inexprimable 
désespérance. Un mois plus tard, Marichette Joyelle, 
de Contrecœur, mourait elle aussi, d’une phtisie 
galopante. » 

Ce bref résumé ne peut que remettre en mémoire 
à ceux qui l’ont lu, le joli récit de M. Beaugrand. 
Sans doute l’auteur de Jeanne la Fileuse et du Vieux 
Montreal, se recommande au public par d’autres 
œuvres, mais il a écrit peu de choses plus savou¬ 
reuses. La Chasse-galerie, le Loup-garou, la Bête 
à grand’queue, nous amusent par leurs horri¬ 
fiques imaginations et ravivent en nous des souve¬ 
nirs anciens d’histoires que nous écoutions, non 



M. H. BEAUGRAND 


299 


sans un petit frisson dans la nuque, quand nos nour¬ 
rices nous les contaient. Dans Macloune toutefois, 
et l’émotion est plus réelle, et ces humbles émules 
de Paul et Virginie nous touchent profondément. 

Cette belle édition fait honneur à la typographie 
canadienne, et le livre de M. Beaugrand prendra sa 
place dans la bibliothèque de tous ceux qui goûtent 
un plaisir extrême à entendre Peau cCAne, même et 
surtout quand il s’agit d’une Peau d’Ane américaine. 




Edmond Paré 


Lettres et Opuscules 

Publiés par M. Ludovic Bruxet 


Lorsqu’on étudiera plus tard la littérature cana¬ 
dienne, les chroniqueurs y tiendront certainement 
une grande place. Sans parler de M. Buies, qui est 
un maître, ni de M. Hector Fabre, il y a eu, dans les 
journaux de Montréal et de Québec, bien des 
esprits étincelants et des humoristes pleins de 
verve, parmi lesquels, pour ne citer que deux 
morts, Lusignan et Edmond Paré. Je reviendrai 
quelque jour sur le premier. La publication que 
vient de faire M. Ludovic Brunet donne au second 
un regain d’actualité. 

Fantasio, c’était bien là le pseudonyme qui con¬ 
venait à cet esprit aimable et fantasque, fécond en 
rapprochements imprévus, en aperçus piquants, en 
paradoxes ingénieux. En se mettant sous le patro¬ 
nage d’une des plus gracieuses créations de Musset, 
il s’interdisait toute lourdeur et toute pédanterie, et 
ne devait écrire que des phrases ailées. 

Fantasio, dans la ville d’Allemagne où le sort l’a 
jeté, rêve l’impossible, voudrait s’envoler là-bas, 


EDMOND PARÉ 


3 °ï 


ailleurs, vers les pays bleus où les hommes sont 
moins bêtes. Abrité par la casaque de fou, il dit 
des choses spirituelles et tristes, et sauve d'un ma¬ 
riage haïssable la petite princesse qui va s’immoler 
à la raison d'État. Mais qu’il doit être difficile 
d’écrire, quand on signe Fantasio! 

Je laisse de côté, dans les chroniques d’Edmond 
Paré, tout ce qui a trait à la fâcheuse politique. Le 
sel de ces allusions perd bien vite sa saveur, surtout 
quand on n’est pas capable de saisir chaque sous- 
entendu. 

Je parlerai seulement des Lettres de Paris et 
de quelques chroniques gracieuses ou amusantes. 

Edmond Paré avait fait, comme tout bon Cana¬ 
dien, le classique pèlerinage d’Europe et il avait 
adressé à un journal le récit de ses impressions. Il 
s’était tout-à-coup trouvé — c’était il y a long¬ 
temps, très longtemps — en pleine France de 1887, 
à l’époque où florissait le « Chat Noir », où se 
déroulaient les péripéties des affaires Grévy-Wilson, 
au temps du général Boulanger. Mon Dieu ! que 
tout cela est déjà loin! 

Au sortir d’une réception académique — celle de 
M. Gréard, vice-recteur de l’Académie de Paris - 
Edmond Paré s’était rendu au Chat Noir, où les 
garçons en habit à palmes vertes, semblaient paro¬ 
dier les Quarante Immortels. Il consacre deux pages 
à cet extraordinaire établissement, fondé sous le 
consulat de Grévy, de Freycinet et Ferry étant 
archontes, Gragnon chef des Archers... où Salis, l’ini¬ 
mitable Rodolphe Salis nous amusait de ses boni- 



302 LA LITTERATURE CANARIENNE FRANÇAISE 


ments moyen-âgeux, où tant d’artistes, aujourd'hui 
célèbres, Willette, Rivière, Caran d’Ache, Frage- 
rolles, tant d’écrivains maintenant illustres, tels 
que M. Maurice Donnay, débutèrent il y a quinze ans 
et plus, par des plaisanteries funambulesques et 
parfois charmantes. Car le théâtre du «Chat Noir» 
auquel Edmond Paré fait seulement allusion, vit 
défiler en ombres chinoises quelques-unes des 
plus étourdissantes créations du genre : les Parisiens 
se souviennent des décors de Phryné et de la Marche 
à l’Etoile, qui commencèrent la réputation de l’ad¬ 
mirable lithographe Rivière. 

Au Collège de France, Edmond Paré a entendu 
Renan, dont il trace un portrait physique assez 
saisissant : « C’est un gros homme à figure 
large et rosée, qu’encadrent des cheveux blancs. 
Il fait assez l’impression d’un moine défroqué. » 
La page sur Renan qui se termine par un 
résumé un peu trop simplifié, quoique exact, de sa 
doctrine, pâlit un peu, si nous nous souvenons de 
la belle étude de M. Jules Lemaître, une des plus 
fines que nous devions à ce critique. Mais au cours 
d’un rapide voyage, cette esquisse prouve déjà les 
qualités d’observateur d’Edmond Paré. 

Naturellement, un Français lisant les chroniques 
d’un Canadien sur Paris, ne remarquera pas tout de 
suite ce qu’il y a de très observé, devrai et de vécu. 
Il cherchera, cela va sans dire, à prendre le voyageur 
en faute — et il y arrivera presque toujours, s’il vit 
depuis vingt ou trente ans dans une société aperçue 
seulement pendant quelques mois par l’auteur. 



EDMOND PARÉ 


3°3 


Comme le théâtre est le principal plaisir des Pari¬ 
siens, lettrés ou non, et la forme d’art sinon la 
plus élevée, du moins la plus facilement accessible, 
Edmond Paré lui consacre la majeure partie de ses 
lettres. Il montre le théâtre institution d’État; la 
Comédie-Française, l’Opéra, l’Opéra-Comique et 
l’Ode'on subventionnés par le gouvernement, sans 
parler des nombreux théâtres municipaux, il cite 
le Conservatoire, école de musique et de déclama¬ 
tion, d’où sortent chaque année quelques artistes et 
de trop nombreux cabotins. Je me permets de 
signaler à cette occasion une légère erreur. Les 
élèves du Conservatoire ne concourent pas pour le 
prix de Rome, saufles compositeurs, et ceux, comé¬ 
diens ou chanteurs, qui obtiennent un premier prix, 
n’ont pas pendant quatre ans une pension pour voya¬ 
ger en Italie et en Allemagne. M. Paré a confondu 
avec l’Ecole des Beaux-Arts pour les peintres et les 
sculpteurs. 

Mais il y a de bien jolies remarques sur cette 
théâtromanie qui sévit à ce point parmi nous que 
l’incendie de la Comédie-Française a semblé une 
calamité publique. Oyez plutôt : « Les gens qui 
font de la politique leur carrière sont quelquefois 
forcés, pour se donner de la notoriété, de tourner leurs 
idées de ce côté. Un bon truc pour un ministre dont 
le nom reste dans l’ombre, est de rendre une déci¬ 
sion à propos de théâtre; tout de suite il est le sujet 
de toutes les conversations et les journaux en parlent 
pendant huit jours. Le moyen est plus sûr que celui 
employé par feu Alcibiade. » Malheureusement, 



304 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


le seul ministre auquel ce moyen puisse servir est 
celui de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, et 
l’Excellence qui préside aux destinées de l’Agricul¬ 
ture nationale ne peut s’attirer ainsi une notoriété 
passagère. 

M. Pare' raconte la première de la Souris, la 
jolie pièce de Pailleron, qui n’eut pourtant pas un 
très grand succès. L’aspect de la salle est décrit d’une 
amusante manière. Voilà M. Jules Ferry, M. Clémen- 
ceau, qui maintenant encore ne manque pas une 
première ; la princesse Mathilde, et ce pauvre Sarcey, 
que je revois, emplissant de sa vaste rotondité ce 
célèbre fauteuil de balcon, à droite en regardant la 
scène... 

La Souris a enchanté M. Paré ; et je le comprends 
car elle est encore agréable à lire, et c’est peut-être 
l’œuvre la plus fine de Pailleron. Il me semble 
par contre que M. Fantasio n’a pas pleinement 
goûté les chefs-d’œuvre classiques du répertoire. 
Sans doute, il y a dans les tragédies de Corneille, 
de Racine, une sorte de transposition d’art, une 
interprétation de la vie. Et pourtant, je me souviens 
qu’étudiant, j’ai voulu connaître une fois le senti¬ 
ment de la foule sur les œuvres consacrées, et un 
jour de fête nationale, j’ai fait la queue pen¬ 
dant quatre heures pour entrer à la Comédie- 
Française qui jouait, en matinée gratuite, Horace et 
les Précieuses ridicules. Le public était populaire, 
peu versé dans les lettres. Et néanmoins je 
me souviens encore des cris d’enthousiasme qui 
saluèrent le célèbre « Qu'il mourût!» Cependant les 



EDMOND PARÉ 


3°5 


spectateurs n’avaient guère qu’une culture primaire 
on ne leur avait pas, dix ans, appris dans les lycées 
à se pâmer au bon endroit. Il le découvrirent d’eux- 
mêmes. 

Mais j’éprouve soudain une violente sympathie 
pour Fantasio, car il fut digne de son pseudonyme, 
en goûtant Marivaux, et les Jeux de l’Amour et du 
hasard, qui sont un des plus purs chefs-d’œuvre de 
notre délicieux XVIII e siècle. Je doute pourtant que 
les héros de Marivaux aient jamais lu la Nouvelle 
Héloïse, comme le suggère M. Paré. 

Puisque nous parlons théâtre, je m’arrêterai encore 
quelques instants sur l’article nécrologique con¬ 
sacré à Émile Augier. Augier, Dumas et M. Sardou 
semblent à Fantasio synthétiser le théâtre de leur 
temps, et c’est assez juste. Il note avec malignité la 
cause — une des causes — à laquelle il faut attribuer 
le succès de Dumas fils. 

« Dumas est un auteur à thèses et en cela il ren¬ 
contre les goûts du public. 

« Le Parisien qui dîne au café, va tuer le temps à 
la Comédie-Française, et se couche après avoir 
fumé un cigare sur le boulevard, aime à s’imaginer 
qu’il vient de remplir un devoir social, et qu’il a 
aidé dans une certaine mesure au progrès moral de 
l’humanité. 

« Le diable qui a un faible pour le Parisien lui a 
donné M. Dumas; M. Dumas prétend résoudre par 
le théâtre les problèmes sociaux. C’est un moraliste, 
et quel moraliste, bon Dieu! » 

Ici, nous allons présenter quelques objections. 



306 la littérature canadienne française 


« Il s’est efforcé, ajoute Fantasio, de prouver que 
la courtisane est une personne distinguée, capable 
des plus hautes et des plus délicates passions, et 
qu’un honnête homme 11e s’abaisse pas en l’épou¬ 
sant. » 

Je voudrais savoir dans quelle pièce. 

Dans la Dame aux Camélias? Mais, si j’ai bonne 
mémoire, Dumas présente, dans le roman, Margue¬ 
rite Gauthier comme une exception; et encore 
ne la considère-t-il pas comme digne d’épouser 
Armand Duval, puisqu'elle meurt au dernier acte. 

Est-ce dans Idées de Madame Aubray? Jeannine 
n’est pas une courtisane, c’est une pauvre fille qui 
n’a pas eu autour d’elle de bons exemples, qui a 
écouté la voix d’un séducteur; le drame se passe 
non dans son cœur, mais dans celui de Madame 
Aubray; et puis, le Christ n’a-t-il point pardonné à 
la Samaritaine, et nous, hommes pécheurs et mauvais 
avons-nous le droit d’ètre plus sévères que le divin 
Maître? 

« Il démontre qu’une femme trompée a droit aux 
représailles. » 

Mais non, cent fois non! La preuve c’est que 
Francine de Riverolles, Francillon, ne trompe pas 
son mari, « parce que c’est impossible. » La pièce 
tout entière — le chef-d’œuvre de Dumas peut- 
être — ne prend de sens que par l’exclamation finale 
de l’héroïne, qui s’écrie, quand on lui parle des aveux 
de son prétendu complice : « Cet homme en a 
menti! » La vérité, c’est qu’il n’y a pas eu, au fond, 
d’écrivain moins paradoxal que Dumas; le paradoxe 



.EDMOND PARÉ 


3°7 


n’est que dans la forme, dans le dialogue; le fond 
nous semble au contraire, pour le lecteur attentif et 
non prévenu, conforme aux données les plus pures 
de la morale éternelle, car Dumas rend à chacun selon 
ses œuvres. 

Peut-être trouverez-vous que j’ai surtout parlé de 
Dumas en étudiant un article consacré à Émile 
Augier. Mais j’ai suivi l’exemple de Fantasio qui n’a 
sur Emile Augier que douze lignes, dans cette courte 
notice de trois pages; et encore attribue-t-il à l’au¬ 
teur des Effrontés et du Fils de Giboyer la paternité 
de Mademoiselle de la Seiglière, qui est de Sandeau. 

_ Et voilà que je m’arrête, confus; d’abord parce 

qu’il est toujours déplaisant de critiquer quelqu’un 
dont la voix ne peut vous répondre; et puis parce 
que je suis injuste, en relevant ces petites inexacti¬ 
tudes d’un auteur quia publié de gracieuses et ravis¬ 
santes choses; enfin, parce que j’ai sans doute 
commis en parlant du Canada, des erreurs à côté 
desquelles les légères confusions de M. Paré ne 
comptent pas. L’histoire éternelle de la paille et de 
la poutre. Mais je serais coupable de mauvaise foi si 
je terminais cet article sans rendre justice à l’humour, 
à la fantaisie, à la bonne grâce de cet aimable chro¬ 
niqueur, si je taisais le plaisir vif que j’ai pris à lire 
ses Embarras de Quebec et ses premiers essais de 
l’Abeille, d’un agrément un peu scolaire comme il 
sied dans une feuille d'un caractère si particulier. Et 
que de jolies choses, sur le mariage, sur les Ceux 
célibataires, sur la musique! 

M. Paré n’était pas tendre dans, ses boutades 



308 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


pour les croque-notes et même les vrais artistes. Il 
partageait l’opinion de Gautier sur la musique, ce 
bruit plus cher que les autres. 

« Le dernier concert auquel j’ai assisté m’a 
littéralement assommé. C’était plus ennuyeux que 
cinq cents Anglais réunis. Je veux parler de ce con¬ 
cert donné, voilà quelque temps, par ce joueur de 
violoncelle. Les musiciens, toujours logiques, ont 
donné le nom de violoncelle à un violon plus gros 
que les autres, tout comme si j’appelais un gros 
canard « un caneton » et une matrone plantureuse, 
« une fillette agaçante ». Pour en revenir à mon 
violoncelliste, imaginez-vous qu'il s’est avancé sur 
la scène avec un violon énorme, plus gros que lui, 
s’est assis d’un air mélancolique et est resté là une 
demi-heure, flattant le col et pinçant le ventre de 
son violon gigantesque. Puis on l’a rappelé avec en¬ 
thousiasme, il est revenu, et a recommencé le même 
jeu, toujours sur son \iolon colossal. Cela m’a guéri 
du concert.» 

Et ces réflexions notées en lisant le livre de Fan- 
tasio ne sont pas complètes; je m’aperçois que j’ai 
oublié de vous parler des plus aimables qualités de 
« cette âme céleste et vive » comme dit M. Joseph 
Turcotte dans les jolis vers qui commencent le 
volume. Mais vous les discernerez sans peine en 
feuilletant le livre que M. Ludovic Brunet a pieuse¬ 
ment édité à la mémoire de son ami. 




L’Honorable F.-G. Marchand 11 


L’Exposition Universelle de 1900 a marqué une 
étape décisive dans l’histoire des rapports franco- 
canadiens. Nul pays n’a fait relativement plus d’effort 
pour se manifester, et les visiteurs se souviennent 
certainement — et longtemps se souviendront — 
des produits exposés et de l’aimable façon dont on 
les leur présentait. Dès que vous aviez franchi le 
seuil, après un salut au beau monument de 
M. Philippe Hébert, dédié à la Reine, et dont le lion 
avait si fière allure, vous receviez l’hospitalité la 
plus gracieuse. Vous goûtiez du sucre d’érable — 
je connais des amateurs qui faisaient de ce côté-là 
une tournée quotidienne — et du fromage délicieux. 

Mines, chasses, pêcheries, vous étaient expliquées 
par d’obligeants et officiels ciceroni, si vous dési¬ 
riez vous instruire. L’aimable docteur Brisson, 
blotti dans son antre encombré de volumes et de 
publications de toutes sortes, remettait avec le 
même sourire des brochures explicatives et des 
cartes à un économiste en quête de documents 
démographiques, ethnographiques et commerciaux, 
ou à une vieille demoiselle collectionneuse, qui 


(1) Mélanges poétiques et littéraires, Montréal, 1900. 



310 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


enfouisssait dans son cabas les ouvrages distribués 
gracieusement, entre une réclame d’essoreuse et 
un prospectus d’engrais chimique. 

Heureux temps, où nous pouvions flâner pendant 
des heures, interroger sans vergogne devant les 
échantillons mêmes des hommes compétents et 
renseignés comme M. Perrault. Au premier étage, 
l’exposition de l’Instruction publique montrait des 
cartes, des livres, des travaux d’élèves auxquels 
nous devons beaucoup. Dans un salon, une exposi¬ 
tion de peinture présentait quelques jolies toiles, et 
les terres cuites sauvages de M. Hébert méritaient 
d’attirer l’attention et de la retenir. Je ne parie point 
des fourrures merveilleuses qui excitaient l’envie de 
plus d’une parisienne — ni des extraordinaires uni¬ 
formes de généraux que revêtent, paraît-il les mu¬ 
tualistes de cet Ordre Indépendant des Forestiers 
que M. P. N. Breton essayait alors d’implanter en 
France (i). 

Le Canada, surtout, nous envoya des Canadiens, 
et des Canadiens de marque. Ce fut un véritable 
exode. A la tête de la délégation officielle se trou¬ 
vait M. Israël Tarte, ministre des travaux publics, et 
deux dames commissaires, M me Dandurand et 
M Uo Bary, celle-ci plus connue dans les lettres sous 
le pseudonyme de Françoise. 

Pour bien comprendre le rôle que joue au Canada 


(l) M. F. N. Breton est non seulement mutualiste, mais 
aussi numismate ; on lui doit une curieuse Histoire illustrée des 
Monnaies et jetons du Canada (Montréal, 1894.) 




l'honorable F.-g. MARCHAND i 11 


M me Dandurand, il faut se reporter aux études 
citées plus haut de M mc Th. Bentzou sur la société 
canadienne (i). Non seulement on lui doit de jolis 
articles, et d'aimables essais dramatiques, mais elle 
exerce la plus grande influence personnelle par son 
salon où se manifeste son dévouement aux intérêts 
intellectuels du pays. N’a-t-elle pas fondé cette œuvre 
admirable des bibliothèques circulantes, à laquelle 
on ne saurait trop prodiguer d’encouragements, et 
qui met, par un ingénieux mécanisme, des lectures 
substantielles et variées à la portée des personnes 
éloignées de tout centre urbain? Bientôt rejointe par 
son mari, M. le sénateur Dandurand, elle était de 
toutes les fêtes avec sa charmante fille, et ceux qui 
eurent le privilège d’assister à l’excursion des Franco- 
Canadiens à Rouen, organisée par M. Louis Herbette 
et l 'Alliance Française, se souviennent encore de la 
délicatesse avec laquelle M üe Dandurand, malgré 
son émotion, lut àl’Hotelde Ville une jolie poésie 
de M. Lucien Pâté. 

La Lady commissioner, au Congrès féministe, 
dans des conférences, prenait la parole, et nous di¬ 
sait la femme canadienne, son rôle, ses vertus, et 
nous éprouvions un sentiment de réconfort et d’ad¬ 
miration, quand elle nous parlait de Josette, la 
femme française conforme à la vraie tradition, igno¬ 
rant les névroses, moins affinée peut-être, mais 
moins anémique. 

Une terrible nouvelle interrompit le séjour de 


(i) Voir page 2 , note (i). 




312 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


M me Dandurand. M. Marchand, son père, premier 
ministre de la Province de Québec, tomba grave¬ 
ment malade et mourut au moment où il venait de 
publier sous le titre trop modeste de Mélanges 
poétiques et littéraires, quelques comédies, des vers, 
et des fragments en prose. 

L’auteur dont nous parlions, lors de ce voyage à 
Rouen,avec ses amis et ses compatriotes, sur la côte 
de Bon-Secours, en face de la Seine qui berçait 
comme une flotte d'iles paresseuses dans ses méan¬ 
dres, a subitement disparu. Nous tâcherons cepen¬ 
dant d’être aussi impartial par sa mémoire que s’il 
était encore ministre. 


* 

* * 


La vie de M. Marchand est encore trop proche de 
nous pour que nous en parlions avec détails. Il fut 
nommé député de Saint-Jean d’Iberville en 1867, à 
la création du Dominion; il faisait partie de ce 
groupe d’hommes de plume, MM. Hector Fabre, 
Faucher de Saint-Maurice, Provencher. Dans sa 
courte lettre-préface, M. de Celles, bibliothécaire 
au Parlement, et l’un des hommes les plus au cou¬ 
rant des choses canadiennes, retrace quelques scènes 
de la vie parlementaire à cette époque. Elles mé¬ 
ritent une brève mention. 

Sir Henry Joly et M. Chauveau faisaient, chef du 
cabinet contre chef de l’opposition, assaut de cour¬ 
toisie ; M. Joly ayant l’air de s’excuser quand il 
attaquait, M. Chauveau répliquant avec des formules 



l'honorable F.-g. marchand 


3Q 


toutes gracieuses. M. Marchand était digne de 
figurer dans ce Parlement... Salon. 

Un jour que l’opposition allait jusqu’à l’obstruc¬ 
tion sans cesser d’être courtoise, il s’agissait de 
parler le plus longtemps possible pour éterniser le 
débat. Parler de quoi? N’importe. Le premier sujet 
venu suffit. M. Marchand est chargé d’occuper la 
tribune. Il parle, il parle encore, il parle toujours. 
Le Président, excédé — car M. Marchand ne venait 
qu’après un nombre déjà respectable d’obstruction¬ 
nistes — le Président cède son fauteuil au doyen 
d’âge, M. Houde. M. Marchand ne s’en aperçoit pas. 
Soudain, il se retourne, découvre la substitution, 
et, sans se déconcerter : 

«Je ne croyais pas, dit le député pour Saint-Jean, 
je ne croyais pas, M. le speaker, avoir parlé si 
longtemps. Quand j’ai pris la parole, vous étiez un 
jeune homme à la barbe noire : j’ai maintenant 
devant moi un vénérable vieillard à barbe blanche.» 

Le mot est joli. Il prouve que M. Marchand ne 
fut pas seulement un politicien, mais encore un 
homme d’esprit ; même arrivé au sommet de 
l’échelle, il se tournera parfois vers le passé, revien¬ 
dra « à ses chères études », comme disait M. Thiers, 
et comme le rappelle M. de Celles; et il laissa d’ai¬ 
mables œuvres que nous allons parcourir. 


Les pièces de théâtre de M. Marchand sont au 
nombre de cinq : Un bonheur en attire un autre 

18 



314 LA littérature canadienne française 


(un acte en vers); Les faux brillants (trois actes en 
vers); le Lauréat (opéra-comique en deux actes); 
Fatenville (un acte en prose) et Erreur n’est pas 
compte (deux actes en prose.) 

L’intrigue importe peu, en général. Elle est 
très simple. Nulle adresse de métier à la Scribe; des 
procédés — disons des ficelles — qui ont déjà sou¬ 
vent amené plus d’un dénouement. Une lettre de 
femme prise pour une lettre d’homme (Erreur n’est 
pas compte), une lettre perdue par un escroc pour 
inspirer confiance à sa dupe (Les faux brillants); 
une Bélise qui prend pour elle une déclaration des¬ 
tinée à sa nièce (Le Lauréat); un sot dévoilé par des 
relations communes (Fatenville), il n’y a rien là de 
très révolutionnaire, et ce n’est pas la charpente des 
comédies de M. Marchand qui présente un attrait 
de nouveauté. 

Il nous semble avoir subi très vivement l’influence 
d’Emile Augier, du moins de l’Augier première 
manière. Il a pu voir jouer Gabrielle, et l’Aventurière 
lors du voyage qu’il fit à Paris vers 1850, et dont 
nous reparlerons, et sans doute lui restera-t-il 
quelque chose de ce contact. N’y a-t-il pas dans la 

forme même que M. Marchand a choisie, un sou- 

/ 

venir de la comédie en vers, qu’Emile Augier 
abandonna, heureusement pour sa gloire, d’assez 
bonne heure? L’influence du maître s’est aussi fait 
sentir dans le choix des sujets. On ne peut lire Un 
bonheur en appelle un autre sans être frappé d’une 
certaine analogie avec Gabrielle. Non qu’il y ait 
copie ou plagiat : tournure d’esprit identique, voilà 




l'honorable F.-g. marchand 


3Q 


tout. Contran se lasse du mariage. Il voulait l’im¬ 
prévu, son bonheur le fait bâiller : 

Le bonheur ainsi fait frise l’austérité 

Et son calme constant manque un peu de gaîté. 

Mon âme s’engourdit au sein d’un tel repos. 

Quand il conçoit quelques doutes sur la fidélité 
de sa femme, il cesse d’appeler les orages et les 
éclairs, et bientôt reprend avec joie, sa vie calme 
sous un ciel serein. Le tout se termine par un 
hymne au travail, et d’excellentes résolutions. 

C’est par l’oisiveté qu’on détruit les ménages. 

Le bonheur ne vit pas d’amour contemplatif, 

Et l’orage? —• On finit par s’en rassasier. 

N’est-ce pas tout à fait la morale d’Augier, 
l’Augier du bon sens l’ennemi des hommes fatals, 
des bouches d’ombre et des forces gui vont, qui place 
sans cesse un idéal de vertu bourgeoise et ménagère 
en face des désagréables phraseurs qui remplissent 
les drames romantiques et se complaisent dans leur 
vague à l’âme? 

Les Faux brillants (i) tiennent encore d’Augier, 


(i) Dumont veut marier sa fille Élise au faux baron Fachino, 
chevalier d’industrie. Il se réjouit comme un roi du gaz d’éclai¬ 
rage ou des conserves alimentaires qui va donner sa fille à 
un lord — ou à un descendant des croisés. 

... Bientôt, je serais père d’une baronne! 

Voir ma fille en tout lieu mise au poste d’honneur! 

Et moi, par contre-coup partager son bonheur! 

Mais bien plus ! quand viendront les ennuis du vieil âge, 
Avoir pour m’égayer un charmant entourage 
De beaux petits barons m’appelant : Grand'papa. 

Dumont déjà se forge une félicité qui le fait pleurer de 
tendresse. 






316 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


et, par dessus lui, de Molière. Il semble que cette 
comédie, qui renferme d’excellents passages et des 
scènes adroitement conduites, soit inspirée — de 
loin — par VAventurière. Fachino, faux baron, et 
Trémousset, son compère — ô Mascarille et Jodelet, 
immortel duo! — nourrissent de plus sombres idées 
et de plus sinistres projets que leurs joyeux ancêtres. 
Ils sont même les lointains descendants de notre 
vieille connaissance Tartufe, encore que je les soup¬ 
çonne de posséder par le monde un arrière-cousin, 
don Annibal, qui se promène avec dona Clorinde au 
bras, traînant sa colichemarde, et cherchant à capter 
les bonnes grâces d’un vieillard. La scène entre 
Dumont et son frère Octave n’est point sans rap¬ 
ports avec celle qui met aux prises Monte-Prade et 
Dario; enfin Jean Brunelle, le sauveteur, n’entre- 
t-il pas un peu comme Fabrice, pour faire la 
connaissance d’un Oscar qui pourrait s’appeler 
Horace? 

Oscar 

... Un cousin ! 

Jean Brunelle 

Sans réplique... 

Et de plus votre ami. 

Oscar 

Je ne vous connais pas. 

Jean Brunelle 

Sois tranquille, mon bon, va, tu me connaîtras 

Bientôt... 

Oscar (offensé) 

Enfin, monsieur... 



l’honorable F.-g. marchand 


317 


Jean Brunelle 

Mon langage vous choque ? 
Je n’ai pas du gandin le ton ni la défroque, 

Mais en retour, mon vieux, tonnerre ! j’ai du cœur !.... 
Maintenant, mes agneaux, soyons de bonne humeur. 

Oscar 

Mais d’où venez-vous? 

Jean Brunelle 

Moi ! de l’autre bout du monde, 
Juste à point. Oui, morbleu! que le sort me confonde 
Si je n’empêche pas cet infâme coquin 
De pratiquer ici son métier de requin. (1) 

Naturellement, au troisième acte, tout le monde 
se remet d’une alarme si chaude, on se marie abon¬ 
damment, puisqu’il ne se forme pas moins de trois 
couples, et les intrigants sont livre's ès-mains de la 
justice. 

Le Lauréat, petit opéra-comique sans prétentions 
littéraires a de la bonne humeur, une certaine verve 
de mots, sinon d’intrigue, et n’est pas désagréable, 
même à la lecture. Mais les deux dernières comédies 
de M. Marchand, Fatenville et Erreur n’est pas 
compte nous semblent très supérieures aux précé¬ 
dentes, parce qu’elles sont en prose. 

M. Marchand fut victime de la mode qui sévit 
jusque vers 1860. La comédie en vers, genre faux 
quand il ne s’agit pas d’une bleuette dont la fantai¬ 
sie fait tout le charme, survivait à Casimir 
Delavigne. C’est une forme d’art qui doit ou se guin- 


(1) Les Faux Brillants, Acte I, scène XIV. 

18 . 




3 1 8 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


der, ou tomber dans la vulgarité. Une foule de 
choses qu’on peut dire dans une oeuvre d’obser¬ 
vation, ne supportent pas la forme des vers. Le 
machin au fromage d’Augier ne nous semble plus 
le fin du fin, et si la recette de la salade japonaise 
citée dans Francillon était rimée, nous n’y pren¬ 
drions nul plaisir. Au contraire on peut apprécier 
celle des tartelettes amandincs , qui est charmante, 
venant d’un pâtissier poète. Mais rimer pour dire 
qu’on ouvre la porte ou qu’on met ses pantoufles 
nous semble, depuis Molière, une fatigue inutile, 
et le retour à la comédie en vers, pendant la pre¬ 
mière moitié du XIX e siècle, n’a servi qu’à gêner des 
hommes de talent. Augier s’est ressaisi, et Dumas 
n’a même pas couru ce péril, car il s’en tint à un 
péché de jeunesse. 

La langue de M. Marchand reste toujours fami¬ 
lière dans ses comédies; mais une foule de détails 
prennent trop d’importance, et gagneraient infini¬ 
ment à être traduits en prose. Comparez à ce point 
de vue les scènes de Nicolas et Marianne dans les 
Faux brillants, à celles de Lisette et Joson dans 
Fatenville, et voyez de quel côté est la vérité scé¬ 
nique, et même la vérité vraie. 

Nicolas et Marianne semblent échappés d’une co¬ 
médie du XVI 1 I° siècle. Nicolas n’est point un Cris- 
pin, sa nigauderie le lui défend, mais il semble un 
peu conventionnel, à cause de son langage, qui est 
le vers. On ne peut guère faire parler en Vers les 
paysans avec naturel, et peut-être le seul Molière y 
a-t-il réussi. 



LHONORABLE F.-G. MARCHAND 


3 1 9 


Le dialogue de Joson et Lisette de'borde, au con¬ 
traire, de naturel et de franchise, il ne manque pas 
même de saveur locale; c’est le bon, l’excellent ton 
de comédie, et de comédie canadienne. Dumont, 
Gontran, Jean Brunelle même, pourraient être nés 
de ce côté de l’Océan. Joson et Lisette sont de leur 
pays; qu’on en juge. 


JOSON (laissant tomber une valise sur les talons de Lisette.) 
En v’ia encore un qui va r’cevoir la pelle (i). 

Lisette (se retournant.) 

Aïe! Mon insécrable butor ! T’en fais jamais d’autres! Si tu 
peux y r’venir, j’te vas donner d’mon manche à balai sur les 
épaules. 

Joson (reculant et joignant les mains d’un air penaud. I 

Cher petit ange du bon Dieu! j’tai t’y fait mal? 

Lisette 

Si tu m’as fait mal, grand pain d’orge! Avec c’te. . . 

Joson 

Pardonne-moi, ma p’tite Lisette! c’est pas d’ma faute 
j’t’assure. . . 

Lisette, (balayant avec fureur de son côté). 

Il est bon temps de m’demander pardon, à c’t’heure que tu 
m’as presque estropiée, vilain gauche que t’es ! 

Joson 

Voyons, Lisette, te fâche donc pas comme ça tout d’une 
pièce !... Ça t’avient pas ! 


(i) Être refusé en mariage. 




320 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Lisette (brandissant son balai). 

Ça m’aviendrait de t’faire goûter d’mon... 

Joson (lui présentant les épaules en riant). 

Eh bien, si ça peut t’faire du bien !... 

Lisette (lui donnant du balai sur les épaules). 

Tiens, puisque t’en veux !... 

Joson (se tenant l’épaule). 

Sapristi ! tu t’fais pas prier ! 

Lisette 

C’est moins qu’tu mérites, grand maladroite ! 

Joson 

Ça t’a-t-il soulagé, au moins? 

(Fatenvtlle, I, i.) 

Mais Fatenville ne vaut pas seulement par ces 
scènes de hors d’œuvre, qui sont toutes dialoguées 
verveusement, et bien conduites. Le personnage qui 
donne son nom à la pièce est un homme d’affaires 
intrigant et ridicule, qui désire éblouir, par ses 
V belles manières de citadin, Rose, une jeune fille 
élevée à la campagne, et pourvue d’une jolie dot. 
Et Rose est charmante de vérité et d'esprit. Fatsn- 
villela prend pour une petite campagnarde à laquelle 
il fait trop d’honneur. Rose lui répond avec tact,, 
goût, malice, sans gaucherie mais sans hardiesse, 
et toujours avec la réserve qui convient à une jeune 
fille. Elle a même un mot qui montre que cette 
enfant a une dignité de femme. On lui dit, de se 
contenir devant une nouvelle « gaffe » de Fatenville. 




l’honorable F.-g. marchand 


3=1 


« 11 le faut bien, répond-elle, puisque je suis 
chez moi. » Un peu plus tard elle laisse le malheu¬ 
reux abasourdi, parce qu’au milieu d’une déclaration 
qu’il - voulait rendre brûlante, elle l’interrompt par 
cette petite phrase : «Je vous prie de m’excuser : il 
faut que j’aille donner quelques ordres à la cuisine. » 
Il ne manque à Fatenville que d’être crayonné 
d’une main un peu plus légère. Le ridicule est trop 
appuyé quelquefois; ne dit-il pas à Rose, jeune fille 
du monde, et du meilleur, et qu’il prend pour une 
campagnarde : « Je préfère cent fois la simplicité 
naïve de la villageoise aux manières recherchées et 
souvent empruntées de nos citadines. » Ce qui lui 
vaut cette réplique : « Je m’aperçois à vos paroles 
que la naïveté ne vous est pas tout à fait étrangère. » 
Il est vraiment trop fat, et Rose méritait un adver¬ 
saire moins prétentieux et moins bête. Le bon¬ 
homme Duclos, le père de Rose est peut-être aussi 
un peu naïf. Il s’entiche bien vite d’un individu sur 
lequel il pouvait avoir si aisément des renseigne¬ 
ments, que le hasard même les procure. 

Malgré ces quelques réserves, Fatenville est une 
jolie comédie, alertement écrite, bien conduite, et 
qui serait agréable sur n’importe quel théâtre. 
Pourquoi l’Odéon ne nous la donnerait-il pas un 
jour en lever de rideau? 

Erreur n’est pas compte a le grave défaut de 
reprendre l’éternel sujet des Mcneclimes, d’où il nous 
semble qu’on ne puisse plus tirer d’effets bien nou¬ 
veaux; ce n’est pas l’avis, cependant, de tous les 
auteurs dramatiques : combien de fois ce thème a-t-il 



322 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


été traité depuis les anciens ! La comédie de M. Mar¬ 
chand renferme d’ailleurs d’agréables détails, comme 
la scène d'Elvire faisant payer ses notes par son père. 
Cependant nous préférons Fatenville à cette comédie 
à couplets. 

Mais ces essais dramatiques ne constituaient pour 
M. Marchand que des délassements, comme ses 
poésies fugitives (i) et ses fables. La dernière partie 
du volume renferme quelques extraits en prose 
qui nous ramènent aux plus habituelles préoccupa¬ 
tions de cet aimable et alerte écrivain qui fut, ne 
l’oublions pas, un homme politique. 

* 

* * 

Parmi ces divers opuscules et articles, celui qui 
nous intéresse le plus directement est consacré à 
Un tour de France sous la Seconde République. C’est 
un récit inspiré plus tard à M. Marchand par le sou¬ 
venir d'un voyage qu’il a fait, lors « de son dix- 
huitième printemps, au pays de ses ancêtres », 
et ce récit est rendu particulièrement amusant par 
le contraste entre les conditions des déplacements à 
cette époque et aujourd’hui. Sans parler des steamers 
qui mettaient douze jours et des voiliers qui en 
employaient vingt-trois, nous pouvons trouver dans 


(i) On trouve même dans ces poésies deux Satires à la 
Boileau, les Travers du Siècle, et nos Ridicules. Peut-être 
sont-ce les deux derniers essais de ce genre en langue fran¬ 
çaise. 




l'honorable F.-g. marchand 


3 2 3 


l’œuvre de M. Marchand une bien jolie description 
de la diligence : 

« Spacieuse et lourde, suspendue par d’épaisses 
courroies sur ses robustes essieux, elle pouvait riva¬ 
liser avec le cheval de Troie parle nombre des êtres 
humains renfermés dans ses flancs. J’en ai compté à 
la fois jusqu’à vingt-quatre, dont trois dans le coupé 
faisant face aux chevaux, six dans l’intérieur, au 
compartiment du centre, six dans la rotonde, située 
à l’arrière, trois sur l’impériale, au-dessus du siège 
occupé par le conducteur et le cocher, et sept ou 
huit derrière l’impériale, pêle-mêle avec les bagages 
sous une épaisse toile cirée qui couvrait le véhicule 
sur toute sa longueur. Cinq chevaux vigoureux, en¬ 
levaient au galop cette lourde charge, sous l’impul¬ 
sion du fouet et des cris gutturaux du cocher. Aux 
relais distribués de cinq lieues en cinq lieues, une 
table d’hôte toute dressée attendait les voyageurs. 
Mais à peine ceux-ci avaient-ils attaqué le premier 
service, que l’impitoyable conducteur, accusé à tort 
ou à raison de connivence intéressée avec le cabare- 
tier, coupait court aux appétits par un formidable 
appel : « En voiture, Mesdames et Messieurs, nous 
criait-il de sa voix rauque, nous sommes en retard; 
en voiture ! » Il fallut une grève générale des voya¬ 
geurs pour mettre fin à ce supplice qui tient à la fois 
de l’échaudement et de la torture infligée à Tantale. 
Mais nous le connaissons encore. Il s’annonce au¬ 
jourd’hui par le cri : « Vingt minutes d’arrêt, 
buffet! » 

On mettait ainsi cinq jours de Marseille à Paris, 



324 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


« deux jours et deux nuits en diligence, de Marseille 
à Lyon, par la route des Alpes : Sisteron, Gap, Gre¬ 
noble; une journée de navigation sur la Saône, de 
Lyon à Châlon; chemin de fer de Châlon à Dijon; 
une nuit de diligence de Dijon à Tonnerre, où l’on 
retrouve le chemin de fer qui conduit à Paris. » 

Le jeune Marchand fit son entrée à Paris le 
19 Juin 1850, sous le consulat de Louis-Napoléon 
Bonaparte: on sent déjà que la restauration de 
l’Empire est proche. Les théâtres ne jouent pas 
seulement Polyeucte, Angelo, Ruy B las ou Hernani, 
et leurs imitations : « Des pièces interminables, 
composées d’une série de tableaux mouvementés, 
servaient surtout aux desseins de lagent officielle. » 
Bonaparte, ou les premières pages d J une grande his¬ 
toire flattait le goût du public. Et c’étaient la prise 
de Toulon, le pont de Lodi, avec accompagne¬ 
ment de pétarades. Le Prince-Président utilisait le 
théâtre comme moyen de réclame, et la floraison 
des Bonaparte et des Rois de Rome n’était pas alors 
aussi inoffensive que, plus récemment, celle des 
Madame Sans Gène et des Aiglon. Naturellement, 
le Prince arrivait au bon moment dans sa loge, 
pour se faire saluer par une phrase de ce genre : « Le 
ciel exauce enfin ses vœux, en lui donnant un 
successeur au trône pour perpétuer avec sa dynastie, 
le bonheur et la gloire du peuple français. » 

Et ce charlatanisme officiel amène sous la plume 
de M. Marchand l’évocation toute naturelle du 
célèbre Mengin, qui, coiffé d’un superbe casque en 
acier poli, débite du haut de son landau les invrai- 



l'honorable F.-g. marchand 


3 2 5 


semblables boniments et les crayons qui firent sa 
fortune. 

Qu’importent au milieu de l’apathie ge'nérale, les 
débats d’une assemblée impuissante et les assauts 
éloquents de Montalembert et de Pierre Leroux, de 
Lamoricière, de Jules Favre, et du grand Berryer? 
La légende de l’aigle faisait du chemin, et le coup 
d’Etat du 2 décembre mit fin pour dix-huit ans à 
toute vie légale dans notre pays. 

M. Marchand, manieur d’hommes, et homme de 
gouvernement, termine cet exposé par de sérieuses 
réflexions qu’il adresse à ses compatriotes. 

« L'indifférence de l’électeur, le peu de prix qu’il 
attache à ses droits politiques, dit-il, la facilité 
avec laquelle il y renonce pour une considération 
personnelle souvent insignifiante, voilà les écueils 
du système démocratique; et, pendant que le 
peuple sommeille dans une fausse sécurité, ou qu’il 
abdique son autorité, et néglige de surveiller ses 
mandataires, des ambitieux de toute provenance et 
de tout calibre le dépouillent insensiblement de 
ses privilèges, et s’enrichissent par milliers du 
produit de son honnête et paisible travail... L’élec¬ 
teur canadien... n’a-t-il jamais par son vote indiffé¬ 
rent ou complaisant, ou indûment intéressé, 
compromis l’intérêt public? » 

Ces remarques ne s’adressent évidemment qu’à 
l’électeur canadien, et chacun sait que, dans notre 
vieille Europe, en France surtout, ces conseils de 
sagesse et de conscience politique sont et seront 
toujours superflus. , 




M. Nérée Beauehemin 1 


J’ai un ami poète. Vates irrilabilis. Du moins, 
jadis ou naguère, publia-t-il, comme un chacun, son 
volume de ces terribles lignes non finies que Taine 
trouvait si difficiles à combiner harmonieusement. 
En sa qualité de poète donc, mon ami regarde en 
connaisseur les lignes non finies de ses confrères, 
et peut en juger avec l’autorité d’un homme dont 
les œuvres Complètes -— une plaquette in-18 — sont 
estampillées par Lemerre, Perrin ou Vanier. Je ne 
sais plus quel fut son éditeur, car il a tant d’amis 
que les 500 exemplaires étaient épuisés avant qu’on 
vendit le dixième, et je n’avais pas encore l’honneur 
de le connaître lors de ce péché de jeunesse. Ce 
volume in partit us lui donne une compétence toute 
spéciale ; elle lui permet de s’établir tyran des mots 
et des syllabes, de critiquer en homme qui a fait ses 
preuves, de sourire finement aux bons endroits, 
quand la rime n’en est qu’à sa centième édition, ou 
de baisser dédaigneusement les coins des lèvres, si 
deux épithètes se choquent au bout des vers, car 
du heurt de deux adjectifs ne jaillit jamais l’étincelle. 


(1) Floraisons matutinales, I vol. in- 8 ° (Trois-Rivières, 
1897.) 



M. NÉRÉE BEAUCHEMIN 


327 


c’est une loi — qui souffre quelques classiques 
exceptions. 

Un matin, mon ami fit irruption dans mon cabinet 
de travail. 

Un livre ouvert gisait sur un guéridon, et l’intrus, 
qui montre en toute occasion un déplorable sans 
gêne, prit le volume après les inévitables compli¬ 
ments d’usage qu’il réduisit d’ailleurs à un laconique 
dissyllabe. Il examina en expert le papier de l’in- 
octavo dont il venait de se saisir, eut un hochement 
de tête approbatif à la vue des culs de lampe, et dit : 

« Je ne sais pas de qui sont ces vers. Je vais les 
lire sans regarder le nom de l’auteur, pour voir si 
c’est un sous-Hugo, un pseudo-Rostand, ou un 
infra-Coppée. Il se carra dans mon fauteuil, et lut, en 
s'interrompant quelquefois pour jeter à voix haute 
une appréciation sans réplique, ces vers délicieux : 


Avril Boréal. 

Est-ce l’Avril ? Sur la colline 
Rossignole une voix câline, 

De l’aube au soir. 

Est-ce le chant de la linotte? 
Est-ce une flûte? Est-ce la note 
Du merle noir? 

Le chanteur, retour des Florides, 
Du clair azur des ciels torrides 
Se souvenant, 

Dans les bras des hêtres en larmes 
Dit ses regrets et ses alarmes 
A tout venant. 



328 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Surpris dans son vol par la neig-e 
Il redoute encor le cortège 
Des noirs autans, 

Et sa vocalise touchante 
Soupire et jase, pleure et chante 
En même temps. 

Quel souffle a mis ces teintes douces 
Aux pointes des frileuses pousses? 

Quel sylphe peint 
De ce charmant vert véronèse 
Les jeunes bourgeons du mélèze 
Et du sapin ? 

Tout était mort dans les futaies, 

Voici tout à coup, plein les haies, 

Plein les sillons, 

Du soleil, des oiseaux, des brises, 

Plein le ciel, plein les forêts grises, 

Plein les vallons. 

Ce n’est plus une voix timide 
Qui prélude dans l'air humide 
Sous les taillis, 

C’est une aubade universelle, 

On dirait que l’azur ruisselle 
De gazouillis. 

Et tandis que dans les clairières 
Chuchotent les voix printanières, 

En vain j’entends 
Rossig-noler, l’âme meurtrie, 

La tant douce voix attendrie 
De mes printemps. 

« C’est très gentil, fit-il, s’interrompant. J’aime 
les hêtres en larmes, au moment du dégel. Très 
gentil. » 

Il parlait du ton protecteur qu’il prend pour les 



M. NÉRÉE BEAUCHEMIN 


329 


jeunes poètes. Il garde le ton dédaigneux à l’usage 
des Chers Maîtres. Il tourna quelques pages. 

« Un joli rythme; tout cela est frais comme de 
l’eau de source! 

Il est une claire fontaine 
Où dans un chêne, nuit et jour, 

Le rossignol, à gorge pleine 
Redit sa peine 
Et son amour. 

Son flot où la menthe et la prêle, 

Poussent à fleur d’eau pêle-mêle 
Filtre son cristal, à travers 
Le filtre frêle 
Des cressons verts. 

«Je ne sais, soliloqua-t-il, si frêle est l’adjectif qui 
convient au cresson de fontaine, fut-il de claire 
fontaine. En outre, votre poète aime beaucoup les 
rossignols, dont on a quelque peu abusé depuis 
Shakespeare. — Idylle dorée... Une adoration des 
mages. Il y en a de bien jolies, en Flandre. Con¬ 
naissez-vous celle de Rubens, au musée d’Anvers? 
Ce qui me la gâte, c’est le groupe des chameaux, 
au fond ; on en voit deux si près l’un de l’autre 
qu’on dirait un monstre bicéphale. Voyons l’adora¬ 
tion des mages de... M. X. 

...Pour te louer, divin berceau, j’aspire 
L’harmonieux lyrisme qu’on respire 
Dans les motifs des aèdes de l’art... 

Passons. — Un autre tercet s’adresse à la Vierge. 
Voyons un peu : 

1 1. 



330 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Je veux bercer | ta peine et ta hantise 
Adoucir le mal [ qui te martyrise. 

Je veux aimer ton Jésus sans retour.., 


«Pourquoi ce vers coupé 5 — 5, dans un système 
de strophes bâti sur 4 — 6? La cadence est rompue 
sans qu’on sache pourquoi. Ces diables de décasyl¬ 
labes vous jouent parfois de mauvais tours. Je vous 
en ferai lire de ma façon où je crois avoir évité à la 
fois les cahots et la monotonie. Mais le dernier vers 
du tercet me semble obscur. » 

Je crus devoir tenter un appel à l’indulgence. 

« Vous êtes sévère, mon cher ami, et même, per- 
mettez-moi le mot, un tantinet pédant. On dirait 
que vous commentez un texte à des élèves de 
lycée. 

— Je fais simplement à autrui ce que je n’aime 
pas qu’on me fasse. — Ecoutez, voilà quelque chose 
qui serait délicieux, n’étaient deux épithètes : 

La cloche lente, à voix éteinte 
Tinte au clocher paroissial, 

Et l’écho tremblant de sa plainte 
Tinte et meurt dans l'air glacial. 

« C’est presque de la rime batelée, ou plutôt de la 
rime en écho. C’est curieux, ce mélange de facture 
très savante et de gaucherie. On dirait d’un pri¬ 
mitif qui copierait un Meissonnier. Voyons plus 
loin.» 

Et il lut, en faisant murmurer les m, glisser les / 
et susurrer les a. 



M. NÉRÉE BEAÜCHEMIN 


33 1 


La Mer. 

Loin des grands rochers noirs que berce la marée, 

La mer calme , la me r au murmure endormeur 

Au Zarge, tout Zà-bas, Zente, s’est retirée 

Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt 

La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, 

Au profond de son lit de nacre inviolé, 

Redescend pour dormir, loin, bien loin du rivage 
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé. 

« Malgré les rochers bercés — peut-on dire des 
rochers bercés? — la première strophe est bien; 
c’est allitéré comme du Wagner, et j’aime l’abon¬ 
dance des m au deuxième vers, des liquides au 
troisième, et des sifflantes au quatrième. C’est de 
la poésie voulue, cherchée — et, ma foi, trouvée. 
Le bicésure qui commence la seconde strophe a de 
l’allure. Je regrette seulement le lit de nacre inviolé, 
et puis le doux ciel étoilé : doux est une cheville. 

— Tout le monde cheville, quoi qu’en dise 
Musset. Dans Victor Hugo, vous avez quelquefois 
cinq vers chevilles, pour amener le sixième, vraiment 
beau et ample. 

— C’est certain. Mais il faut cheviller sans qu’on 
le voie du premier coup d’œil. » 

Et mon ami continua de feuilleter. 

« Catholique , pentélique; une jolie rime. Bon, il 
l’emploie dans un second morceau, avec deux 
autres mots marquants dans les deux strophes : 
Buonarotti, et carrare\ Pourquoi? Faites deux 
bijoux semblables et rapprochez-les. L’un aura 



332 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


toujours l’air d’une imitation. Plimsaul ou Bluze. 
Voyons encore. La Cloche de Louisbourg. Qu’est-ce 
que Louisbourg? 

— C’est l’ancienne capitale de l’ancienne Acadie. 

— Alors, votre poète est un Canadien? 

— Parfaitement. » 

Le ton de mon ami devint moins acerbe. 

« Ce morceau m’a l’air assez heureux; j’y vois 
quelques jolies rimes, et des mots un peu cherchés. 
Voyons l’effet d’ensemble qu’il produit ». 

Il lut, et lut bien. 


La Cloche de Louisbourg 


Cette vieille cloche d’église 
Qu’une gloire en larmes encor 
Blasonne, brode et fleurdelise 
Rutile à nos yeux comme l’or. 

C’est une pieuse relique. 

On peut la baiser à genoux : 

Elle est française et catholique 
Comme les cloches de chez nous. 

Bien des fois, pendant la nuitée, 

Par les grands coups de vent d’avril, 

Elle a signalé la jetée 

Aux pauvres pécheurs en péril. 

A présent, le soir, sur les vagues, 
Quelque marin qui rôde là 
Croit ouïr des carillons vagues 
Tinter l'Ave maris Stella. 



M. NÉRÉE BEAUCHEMIN 


333 


Elle fut bénite. Elle est ointe. 

Souvent dans l’antique beffroi 
Aux Fêtes-Dieu, sa voix s’est jointe 
Aux canons des vaisseaux du Roy. 

Les boulets l’ont égratignée, 

Mais ces balafres et ses chocs 
L’ont à jamais damasquinée 
Comme l’acier des vieux estocs. 

Oh ! c’était le cœur de la France 
Qui battait, à grands coups, alors, 

Dans la triomphale cadence 
Du grave bronze aux longs accords. 

O cloche ! c’est l’écho sonore 
Des sombres âges glorieux 
Qui soupire et sanglote encore 
Dans ton silence harmonieux. 

En nos cœurs, tes branles magiques, 

Dolents et rêveurs, font vibrer 
Des souvenances nostalgiques 
Douces à nous faire pleurer. 

Il y eut un silence. 

« C’est un poète, malgré mes critiques de tout à 
l’heure. 

— Il serait très flatté de votre appréciation, fis-je 
un peu ironique. 

— Comment s’appelle-t-il? demanda mon inter¬ 
locuteur, en regardant la première page, qu’il avait 
eu le courage de se cacher à lui-même jusque là. 
Nérée Beauchemin. 

-— Et il est médecin à Yamachiche. 




334 LA littérature canadienne française 


— Où est Yamachiche? 

— Près du lac Saint-Pierre, et de Trois-Rivières, 
où il a publié son volume : Floraisons matutinales. 
Dans les Fleurs de la poésie canadienne , de l’abbé 
Nantel (i), vous trouverez une notice de 5 lignes 
vous apprenant que M. Nérée Beauchemin est né 
à Yamachiche le 20 février 1831, qu’il fut reçu 
médecin en 1874, et qu’il exerce dans sa paroisse 
natale. Vous voyez donc que M. Beauchemin est 
sensiblement notre aîné, et que c’est peut-être un 
homme heureux. Ne serait-ce pas le bonheur, pour 
nous autres déracines, grandis dans les villes, qui 
n’avons qu’un foyer nomade, de posséder un coin 
de terre, où dormiraient les nôtres, qui. reposent au 
hasard des migrations; après l’habituel passage 
dans les Universités, de revenir chez nous, de nous 
y établir, d'y exercer la médecine, ou tel autre art 
bienfaisant, et puis d’écrire des vers si le cœur nous 
en dit, et de vieillir paisiblement, pour mourir 
dans la maison et peut-être même dans la chambre 
où nous serions nés? 

... Heu! la campagne ou la province plus de trois 
mois par an! c’est beaucoup. — Mais pour en 
revenir à votre poète, il m’intéresse. J’ai fait 
quelques remarques pointues, c’est vrai. Mais je 
vous assure que je connais, dans ce que j’ai publié, 
bien d’autres défaillances. M. Beauchemin pourrait 

(1) Montréal, 1896. C'est une bonne anthologie. Voir aussi 
l’ouvrage plus ancien de H. L. Taché, avec préface de 
M. Suite, La poésie française au Canada, (Saint-Hyacinthe, 
1881). 




M. NÉHÉE BEAUCHEMIN 


335 


me rendre la monnaie de ma pièce, si je n’avais sur 
lui cette supériorité que j’ai lu ses vers, et qu’il ne 
connaîtra jamais les miens. Il sait comment on fait 
un vers, et quelle est la valeur musicale des mots; 
il n’est pas assez épris de formes extérieures, pour 
qu’on puisse prononcer à son propos le nom de 
Théophile Gautier, encore qu’il tâche quelquefois 
d’imiter sa facture précise. C’est plutôt un auditif. , 
Ses strophes les plus heureuses éveillent des images' 
de l’ouïe. Ses cloches tintent, sonnent et résonnent; 
ses clochettes « multisonores » tintinnabulent. Sa 
mer murmure, ses oiseaux chantent ou gazouillent, 
et sa source sourdit sous les prêles. L’adjectif 
visuel est moins heureux en général. Relisez son 
œuvre à ce point de vue, vous verrez que j’ai rai¬ 
son. C’est un musicien, et non pas un coloriste. 
Le choix de la forme rythmique est presque) 
toujours juste. Je ne contesterai guère que l’emploi 
du décasyllabe, dans une pièce intitulée Grand 
deuil, que j’ai parcourue des yeux. Le décasyllabe 
avec césure au milieu a quelque chose de berceur 
et de sautillant à la fois qui ne saurait convenir 
dans ce cas. Quant à la pensée, je ne dis pas 
qu’elle soit neuve, ou originale. Je retrouve le vieux 
fond de votre Crémazie et des autres ; France, 
Québec, Iberville, le Viatique, A Léon XIII. - 
Mais il a, de plus que Crémazie, cette légère pré¬ 
ciosité, cette mièvrerie qui lui fait donner à son 
livre un titre quelque peu maniéré. Cette mièvrerie 
d’ailleurs, ne gâte pas le sentiment, et si j’évoquais 
le souvenir de Verlaine, se serait plutôt du Verlaine 



336 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


croyant et dévot que de l’auteur des Fêtes Galantes. 
Prêtez-moi le volume. » 

Et mon ami, plus indulgent — ou plus équitable 
— depuis qu’il ne redoutait plus un rival dont l’éloi¬ 
gnement transatlantique rendait la concurrence 
moins dangereuse, mit le volume de M. Beauche- 
min sous son bras, et disparut. 

Je tâcherai qu’il me le rende. 




Un dernier mot (I) 


Jadis — il y a bien longtemps — vivaient deux 
frères: l’aîné plus casanier, le cadet plus entrepre¬ 
nant. Le cadet partit un jour pour de lointaines 
contrées. Pendant quelque temps, il reçut de son 
frère resté au pays des nouvelles, des conseils, 
des secours même; puis, à la suite d’une catas¬ 
trophe, vint la séparation complète, et — disons-le 
à la confusion de l’aîné — l’oubli. 

Les jours et les années passèrent. 

Longtemps plus tard, les deux frères se retrou¬ 
vèrent et se reconnurent d’abord. La cadet avait 
travaillé, s’était, au milieu de cent difficultés 
presque insurmontables, créé une existence nou¬ 
velle, et même une nouvelle famille. Après les 
années pénibles, c’était la prospérité : le parent 
pauvre se métamorphosait en oncle d’Amérique. 
Et, comme ils n’habitaient plus qu’à dix jours de 
distance, les deux frères se mirent à voisiner. 
Quand les fils de l’aîné vont chez leur oncle de 


f () Nous avions formulé déjà certaines parties de cette 
conclusion au cours d’une conférence faite en mars 1900 à 
l’Hôtel des Sociétés Savantes, à Paris, sous les auspices de 
l 'Alliance Française et la présidence de MM. Louis Hcrbette, 
conseiller d’Etat, et F. X. Perrault, commissaire du Canada 
àl'Exposition de 1900. (Voir Revue Canadienne, octobre 1900). 



338 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


là-bas, ils y trouvent de vastes terres à défricher et 
à cultiver, la vie indépendante, peut-être la fortune. 
Quand les fils du cadet reviennent dans la maison 
des ancêtres, on se serre un peu pour leur faire 
place au foyer commun. 

C’est, en quelques mots, l’histoire du Canada et 
de la France. 

Laissant ici de côté nombre de questions intéres¬ 
santes pour l’un et l'autre pays, nous nous sommes 
borné à parler de cette jeune littérature. Les lettres 
ne sont-elles pas le grand trait d’union entre les 
peuples, et n'est-ce pas en propageant notre bien- 
aimée langue maternelle, douce, harmonieuse, 
souple, claire et précise, que Y Alliance Française 
essaie de conserver et d’étendre notre influence 
nationale? 

Qu’on ne traite pas cet effort de stérile. Le Canada 
serait-il resté si profondément nôtre par le cœur et 
par la culture, si Carneau n’avait pas écrit, si 
Crémazie n’avait pas chanté, si M. Chauveau 
n’avait pas mené, pendant des années, une brillante 
campagne de presse, si tant d’écrivains de tous les 
' partis, auxquels nous avons consacré ce modeste 
volume, tous ceux dont nous venons de parler, 
tous ceux que nous avons laissé dans l’ombre, par 
omission volontaire ou involontaire, n’avaient dé¬ 
fendu et ne défendaient encore chaque jour l’idée 
française dans la langue française? Nous n’avons pas 
cherché à insister ici sur les points qui divisent nos 
compatriotes, à pénétrer dans leurs querelles : ne 
sont-ils pas, en effet, unis, chaque fois qu’on touche 



UN DERNIER MOT 


339 


à leur nationalité, au rare et précieux héritage 
qu’ils tiennent de leurs ancêtres qui sont nos 
ancêtres ? 

Nous n’ignorons pas les critiques que l’on peut 
adresser à leur manière d’écrire. M. de Labriolle, 
retour de Montréal, a publié dans la Revue Latine 
un récent article dont le pessimisme et la sévérité 
s’accordent avec les reproches que M. Buies adressait 
jadis à quelques-uns de ses confrères(i). Nous ne 
pensons pas avoir outrepassé notre droit de lecteur 
français d’ouvrages français, en faisant les réserves 
qui se trouvent formulées au cours de ces études. 
Mais nous voudrions terminer sur des paroles 
de confiance et d’espoir. Ce n’est pas sans une 
certaine émotion, en effet, qu’on se sépare d’un 
travail qui fut, pendant quatre ans, un fidèle com¬ 
pagnon. 

Nous avons cité bien des noms. Ils peuvent don¬ 
ner une idée de la production littéraire canadienne. 
Ils sont d’inégale valeur sans doute, et tous ne 
passeront point à la postérité. Mais ils attestent la 
fécondité et la vitalité de cette littérature. Nos com¬ 
patriotes de là-bas — nos cousins — ont en eux 
assez de sève et de vigueur pour chercher leurs 
inspirations autre part que dans nos livres. Malgré 
les nécessités de la vie moderne, beaucoup sont restés 
près du sol ; ils y puisent une nouvelle force, en 


(i) Voir aussi les études lexicographiques de M. Tardivel, 
en particulier : La langue française au Canada (Revue 
Canadienne, mai 1901.) 




34 » LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


continuant les vieilles traditions. Ils sont reste's les 
frères de nos paysans de France, et leurs chansons 
même l’attestent. Et c’est ici que nous sentons plus 
vivement la supériorité de la musique sur la parole, 
dès que le sentiment entre en jeu, et qu’il n’est plus 
question de raisonner. Ces chansons, que recueillit 
M.Gagnon, le Tiersot Canadien, nous font remon¬ 
ter au plus lointain passé, alors que les Canadiens 
futurs n’avaient pas encore quitté la France. Elles 
viennent de Normandie, de Poitou, de Franche- 
Comté, de Bretagne, de Saintonge. Les airs et les 
paroles se sont modifiés quelquefois, mais gardent 
avec les nôtres une incontestable parenté. Nous en 
avons cité, mais il faut la mélodie pour les faire 
vivre. A qui veut sentir l’âme canadien ne-française, 
nous ne pouvons que conseiller d’entendre quel¬ 
ques-uns de ces simples refrains. Les chants popu¬ 
laires des autres pays peuvent nous intéresser, nous 
séduire par leur exotisme : ceux de notre pays seuls 
nous touchent, car ils sont rythmés par les batte¬ 
ments de notre cœur. Nul ne peut sans émotion 
entendre, suivant les vers de M. Edmond Rostand, 


Ces vieux airs du pays au doux rythme obsesseur 
Dont chaque note semble une petite sœur, 

Ces airs où reste pris un peu des voix aimées, 
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées 
Que le pays natal exhale de ses toits, 

Ces airs dont la musique a l’air d’être en patois. 


Ces vieilles chansons, par les larmes qu’elles font 
monter aux yeux, par les sourires qu’elles font errer 



UN DERNIER MOT 


341 


sur les lèvres des Canadiens et des Français, prou¬ 
vent mieux notre parenté que tous les volumes du 
monde. Ainsi peuvent s’attendrir deux frères 
devant un objet ancien, souvenir impérissable et 
fragile d’une mère qu’ils surent également chérir. 


1 ... 








Post-Scriptum 


Mon petit livre est achevé. Les bonnes feuilles 
dorment sur la table. Bientôt la couverture leur 
prêtera une unité peut-être factice. Je suis cepen¬ 
dant obligé de reprendre la plume et d’ajouter 
quelques lignes à celles qui précèdent. Je n’avais 
pas dit sans doute un définitif adieu, « a long 
farewell, » aux écrivains canadiens. Je comptais étu¬ 
dier à loisir certains d’entre eux, et non des moin¬ 
dres ,dont le présent travail dessine seulement la 
silhouette, ou même qu’il passe sous silence. Arthur 
Buies, par exemple, que la mort nous a enlevé 
« les mains encore pleines d’œuvres, » mérite une 
étude approfondie dont l’absence de certains docu¬ 
ments indispensables retarde seule la publication. 

Mais depuis que ce livre est sous presse, deux 
événements se sont produits dont l’omission ren¬ 
drait mon travail caduc avant le dernier bon à tirer. 


* 

Ht * 

M. Chapman, à Paris depuis quelque temps, a 
publié chez Motteroz un volume de vers intitulé 
les Aspirations et qui représente un trop réel effort 
vers le beau pour que nous le passions sous silence. 


i 


344 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


Des vers de M. Chapman ont été vivement ap¬ 
plaudis au dernier banquet de l’Alliance Française 
par le Grand Maître de l’Université, et nous savons 
que d’autres témoignages flatteurs et officiels sont 
venus et viendront montrer à M. Chapman que la 
France est restée la mère de tous ceux qui ont bal¬ 
butié en français leurs premiers mots. 

Ne disait-il pas d’ailleurs, s’adressant à notre 
patrie : 

L’or de ma poésie est encor dans la g'angue. 

Je n’ai pu ciseler le métal vierge et pur. 

Je ne réclame aussi, moi, le poète obscur, 

Que le mérite seul d’avoir appris ta langue. 

Ne croyons pas trop sur parole cette déclaration 
modeste. Il y a dans le Niagara des vers bien venus 
et toute la première partie de la pièce sur Le'on XIII, 
la description de l’érable, est vraiment belle. 

Le bras du temps qui peut tout rompre et tout dissoudre. 

Épargne ce géant qui berce un nid d’oiseau. 

Il tombera pourtant comme un humble arbrisseau, 

Il tombera, frappé par la hache ou la foudre. 

Il tombera, le tronc encor plein d.e verdeur. 

Sa chute formidable ébranlera la terre, 

Et c’est couché, le front blanchi par la poussière, 

Que l’arbre apparaîtra dans toute sa grandeur. 

Nous ne connaissions jusqu’ici M. Chapman que 
par ses Feuilles d’Erable dont quelques pièces se 
retrouvent dans ce nouveau livre et par sa polémique 
avec l’un de ses plus illustres confrères et compa¬ 
triotes. Nous n’avons pas à prendre parti dans une 



POST-SCRIPTUM 


345 


querelle que nous serions de'solé de ranimer et 
d’envenimer. La réception flatteuse faite à M. Chap¬ 
man doit lui expliquer que son rival ait pu attacher 
quelque prix à l’accueil de la France; et nous ne 
croyons pas blesser le poète des Aspirations en 
établissant un parallèle entre ses œuvres patriotiques 
et la Legende d’un peuple, pour laquelle certains 
critiques, Buies notamment, ont été par trop injustes. 
Si la Legende d’un peuple n’existait pas, M. Chap¬ 
man l’aurait peut-être écrite. 

Le poète de la Métromanie disait en parlant de 
ses prédécesseurs : 

Leurs écrits sont des vols qu’ils nous ont faits d’avance. 

Voilà qui explique bien des rivalités; mais il nous 
semble que le champ est assez vaste pour accueillir 
deux laboureurs; la France assez impartiale pour 
couronner deux de ses enfants du dehors. M. Chap¬ 
man voit certainement que notre pays sait apprécier 
en lui le poète qu’il est, mais sans oublier pour 
cela que nos premiers bravos ont salué, voici bien¬ 
tôt un quart de siècle, les Oiseaux de Neige qui, 
remontant la Seine, voletaient jusqu’au Pont des 
Arts. 

* 

* * 

M. l’abbé Casgrain vient de mourir. 

C’est avec une profonde émotion que l’auteur de 
ce travail a reçu la triste nouvelle. En lisant les 
divers essais qui forment ce volume, on doit, me 
semble-t-il, sentir comme l’annonce d’une étude 



346 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


sur le vénérable historien de Montcalm ou de 
Y Hôtel-Dieu de Que'bec (1) 

J’ai eu, en effet, le privilège de connaître assez 
intimement ce survivant des luttes héroïques et 
c’est un regret pour moi qu’il n’ait pas lu en entier 
ce livre dont il fut presque l’inspirateur. 

Ce n’est pas le moment de consacrer une étude 
critique à celui qui vient de disparaître. A peine si 
les derniers Dies irae et Libéra du service funèbre 
auquel assistèrent, à Saint-Roch, ses amis parisiens, 
viennent de s’éteindre; à peine si Monseigneur 
Bégin, archevêque de Québec, a donné l’absoute 
devant ceux qui évoquaient en leur cœur la haute 
figure de ce prêtre qui fut un savant et un patriote. 
L’impartialité serait impossible et sacrilège, et 
M. l’abbé Casgrain n’aurait pas voulu d’une sorte 
d’oraison funèbre. Je désire seulement rappeler ici 
quelques souvenirs personnels oùceuxqui ont connu 
M. l’abbé Casgrain retrouveront peut-être un peu 


(1) Voir p. 105-106 sur l’abbé Casgrain, quelques lignes 
qu’il voulut absolument faire disparaître dans la publication 
de notre Crémazie, à Québec. — C’est pour obéir à sa volonté 
formelle que nous n’avons pas étudié son œuvre plus tôt. La 
mort nous rend notre liberté. 

Parmi les ouvrages de M. l’abbé Casgrain, citons encore : 
Pèlerinage au pays d’Evangèline (Québec, 1888) ; Une Nou¬ 
velle Acadie (1894) et un Mémorial de famille (1891), édition 
privée qui, avec le Tableau de la Rivière Ouelle , permet de faire 
revivre une paroisse et une famille canadiennes d’autrefois. Il 
fut pour beaucoup dans la publication des œuvres de son 
parent Ph. Aubert de Gaspé et dans l’édition du Crémazie de 
1 Institut Canadien et des Dix ans au Canada de Gérin- 
Lajoie. 




POST-SCRIPTUM 


347 


de lui. C’est au moment où l’on meurt qu’on semble 
le plus vivant, lorsque la tâche accomplie fut grande 
et belle. 

A la fin de 1898, j’eus l’honneur d’être présente' 
par M. Hector Fabre à M. l’abbé Casgrain. Je désirais 
demander au critique et à l’historien, de passage à 
Paris, quelques renseignements pour un travail 
commencé. M. l’abbé Casgrain me reçut avec cette 
simplicité cordiale qui gardait néanmoins les formes 
exquises de l’ancienne politesse. 

La tête avait une intensité de vie extraordinaire, 
malgré le regard qui depuis si longtemps regardait 
sans voir. D’autres yeux faisaient pour lui les re¬ 
cherches dans les bibliothèques et les archives, et 
nous savons quels dévouements affectueux il sus¬ 
cita là-bas comme ici. 

M. l’abbé Casgrain ne rebuta pas l’étudiant qui 
venait à lui, voulut bien utiliser cette bonne volonté 
qui s’offrait, la diriger et l’instruire, et une intimité 
réelle s’établit entre nous, malgré la différence des 
âges et des situations. Tantôt, dans sa chambre, 
austère comme une cellule, tantôt dans le hall 
de l’hôtel Saint-James, après un déjeuner avec 
M. Salone, le secrétaire général adjoint de F Alliance 
Française, ou avec M. Léon de Tinseau; tantôt dans 
des promenades à nous deux aux Tuileries ou aux 
Champs-Elysées, M. l’abbé Casgrain racontait l’his¬ 
toire des lettres et de la patrie canadiennes. 

C’était pendant ce mois de février si troublé où 
Félix Faure disparut. Le jour de l’élection prési¬ 
dentielle, alors qu’une agitation factice essayait 




348 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


d’entraîner Paris sans y réussir, M. l’abbé Casgrain, 
sur la terrasse des Tuileries, rappelait la fondation 
des Soir des Canadiennes et du Foyer Canadien, avec 
cet inimitable accent de terroir qui manque aux 
déracinés que nous sommes. 

Les camelots débouchant de la rue de Rivoli et de 
la rue Royale criaient les titres de leurs feuilles où 
s’étalaient d’énormes manchettes avec les nouvelles 
de Versailles. Tandis que se jouait peut-être le sort 
de la République, M. l’abbé Casgrain narrait les 
luttes soutenues en Acadie, au pays d’Evangéline, 
pour maintenir la langue française contre les tenta¬ 
tives du clergé irlandais; il faisait revivre l’âpre la¬ 
beur de Garneau, la belle loyauté de Gérin-Lajoie, 
et l’abbé Ferland, et Taché, et la figure mélanco¬ 
lique de Crémazie, errant peut-être, un soir de bom¬ 
bardement ou d’émeute, à l’endroit même où nous 
passions. Entraîné par son récit, le vieillard parlait 
alors haut, avec de grands gestes. Si quelque gardien 
avait écouté, pensant que ces deux promeneurs dis¬ 
cutaient les chances de M. Loubet ou de M. Méline, 
il aurait entendu avec surprises des phrases dans 
le genre de celle-ci. 

« Buies avait renoncé à toute liqueur pour deve¬ 
nir un abstinent. — Eh! Buies! vous ne buvez 
plus? — Buies m’a répondu en riant : J’ai essayé 
de me conserver dans l’alcool, et ça ne m’a pas 
réussi. » 

Le savant prêtre éclatait alors de rire, de ce rire 
jeune qui sonnait joyeusement, cependant que les 
camelots se hâtaient le long des grilles, avec des 



POST-SCRIPTUM 


349 


brassées de journaux encore humides : « La Patrie, 
les Droits de l’homme !... Résultat complet de l’élec¬ 
tion présidentielle!... » 


Il me fut également donné de voir M. l’abbé Cas- 
grain dans un milieu où il laisse un grand vide. 
J’ai eu la faveur de goûter, grâce à lui, une hospita¬ 
lité charmante dont je garde le reconnaissant sou¬ 
venir. M me de V... et sa sœur M lle de T... ne 
m’en voudront pas si je rappelle de quelles 
attentions filiales elles entouraient notre vénérable 
ami, comme elles l’aidaient dans ses recherches et 
dans ses travaux. Je tairai seulement le bien qu’elles 
font. C’est là, dans ce salon d’autrefois, aux fenê¬ 
tres duquel montait la rumeur de la rue de Rivoli, 
que les premières de ces études affrontèrent un ju¬ 
gement public. C’est là que M. l’abbé Casgrain 
travaillait et se reposait, et trouvait loin de la vie 
d’hôtel, si pénible quand elle se prolonge, la grâce 
toujours prête d’un quotidien accueil. 

Hœc prias fuere. M lle de T... reconduisit à 
Québec le voyageur aveugle. Du Canada, il 
n’oubliait point ses amis parisiens, s’intéressait 
à l’œuvre entreprise sous son inspiration, signalait 
à l’auteur de ces lignes les critiques et les encourage¬ 
ments qui accueillaient ses premiers articles publiés 
là-bas. Parmi les lettres qu’il écrivit à cette occa¬ 
sion plusieurs présentent un assez grand intérêt litté¬ 
raire pour être imprimées quelque jour. Toute cette 
correspondance témoigne surtout du libre esprit qui 
animait M. l’abbé Casgrain, car jamais aucune diver- 




350 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE 


gence d’opinions, aucune différence de croyances ou 
de principes n’influa sur la cordialité ou la sûreté 
de son affection. 

« Quand vous viendrez me voir à Québec, disait- 
il parfois. — Quand vous viendrez à Paris,» disais- 
je. Il n’est pas revenu. Celui par lequel j’ai pu 
atteindre les ancêtres de la littérature canadienne, 
et voir en Philippe Aubert de Gaspé ou en Octave 
Crémazie des créatures vivantes, est allé les rejoin¬ 
dre dans le grand repos. Il ne devait plus arpenter 
cette perspective unique, depuis si longtemps effacée 
à ses yeux, qui fut le théâtre de nos longues cause¬ 
ries, et quand j’irai à Québec, je ne pourrai que 
m’incliner sur la tombe de celui qui fut pour moi un 
maître — et un ami. 


Février 1904. 




TABLE DES MATIERES 


Pages 

Introduction. La Langue et la Littérature fran¬ 
çaises au Canada. — La Famille française et la■ 


Nation canadienne par M. Louis Herbette. i 

Naissance et développement de la Littérature 

Canadienne française . i 

I. Les Temps héroïques . S 

IL Le Dominion . 28 


Philipf. Aubert de Gaspé . 43 

Octave Crémazie . .. ^ 33 

I. Le poète . 58 

IL L’Exilé (Un Canadien à Paris pendant le 

siège) . 84 

III. Théories littéraires de Crémazie (Possi¬ 

bilité d’une littérature canadienne) ... ni 

IV. Conclusion . 123 

Gérin-Lajoie . 126 

I. Les Mémoires . 130 

IL Jean Rivard . 144 

III. Dix ans au Canada. (L’établissement du 

Gouvernement responsable.). 170 

Le Canada sous l’Union, p. 174. — Établisse¬ 


ment de l’Union, p. 179. — L’Union sous 
Lord Sydenham, p. 184. — Essai de Gouver¬ 
nement responsable sous sir Charles Bagot, 
p. 195. — Gouvernement Metcalfe. Réaction, 
p. 198. — Lord Cathcart, p. 211. — Lord 
Elgin et le grand Ministère, p. 213. — Con¬ 
clusion p. 223. 
















352 TABLE DES MATIÈRES 


Pages 

M. Louis-Honoré Fréchette.' . 1^227 

Chroniques Canadiennes : 

M. le Docteur Choquette: 1 Claude Paysan. . . 

2. Les Ribaud . 267 

M. l’abbé Bourassa.- . 276 

M. Beaugrand. . 289 

Edmond Paré .. 300 

L’honorable F.-G. Marchand- . 309 

M. Nérée Beauchemin . 326 

Un dernier mot . 337 

Post-Scriptum . 343 













ERRATA 


Dans la première étude, au lieu de Tasché, lisez Taché. 
Page 6, ligne 8, au lieu de mane, lisez manne. 

Pages 108-109, au lieu de Le Havre , lisez Le Havre. 

Page 116, avant-dernière ligne, au lieu de détone , lisez dé¬ 
tonne. 

Pages 160, ligne 21, au lieu de acoolisme, lisez alcoolisme. 
Page 175, ligne 12, lisez, accorda aux colons. 

Pages 179, ligne 23, et 180, ligne 20, au lieu de Russel, 
lisez Russell. 

Pages 187, 2° alinéa, ligne 6, au lieu de Constition, lisez 
Constitution. 

Pages 214, ligne 20, au lieu de Politicy, lisez Policy. 



ECOLE PROFESSIONNELLE D'IMPRIMERIE FRANCO-ARMENIENNE 

Noisy-le-Grand (Seine-el-Oise) 


I 

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DATE DUE 























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CARR McLEAN, TORONTO FORM #38-297 

























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PS8074 .H3 

Halden, Charles ab der 
...Etudes de littérature 
canadienne française